« Oui, j’ai envie de m’installer ici (en Haïti, ndlr) […] A cause de la qualité des gens, j’aime beaucoup la langue créole […] j’aime beaucoup aussi le symbole première République noire du monde », dixit Bernard Taillefer. En effet, ce dernier – docteur et professeur en économie du développement – est dans nos murs depuis le mois de juillet. A titre de consultant du ministre du Commerce et de l’Industrie, Wilson Laleau. Subjugué par le charme et le soleil d’Haïti, il semble y avoir déposé son bâton de pèlerin pour de bon. Français de nationalité, Bernard Taillefer est un économiste de carrière qui connaît la plupart des contrées africaines comme sa poche, pour les avoir parcourues, d’un bout à l’autre, en qualité de professeur et de conseiller. En effet, entre 1980 et 1992, il fut tour à tour au Burundi et au Rwanda. Avec en tête un seul but, un seul crédo : être utile au développement. Cette soif de contribuer au développement l’a amené loin, très loin de son Europe natale. « Pour une des rares fois de ma vie, j’ai l’impression d’avoir été utile au développement […] J’ai eu un coup de génie à un moment de l’histoire », déclare modestement Bernard Taillefer en train de se remémorer les circonstances entourant la création des Mutuelles de Solidarité (MuSo). Obligé de fuir le génocide du Rwanda, il se retrouva en terres sénégalaises, sur l’invitation du leader du mouvement paysan Mamadou Sissoko. Il a eu pour principale mission d’arpenter les 13 000 villages de ce pays de l’Afrique de l’Ouest en vue de mettre sur pied un outil financier adapté aux besoins des habitants de ces villages. Ainsi, les MuSo allaient prendre naissance, suite à sa tournée dans les 13 000 villages sénégalais afin de voir, de s’imprégner de la manière dont les gens, les femmes notamment, s’organisent autour de leur argent. « C’est là qu’est né le concept de Mutuelles de Solidarité qui s’inspire à la fois de ce que faisaient les gens dans les cantines et qui s’inspire aussi de ce que moi j’avais appris à la banque populaire de développement », explique Bernard Taillefer qui confie avoir entamé sa carrière en tant qu’orateur du mouvement anti apartheid. Le mélange de son expérience accouplé à celle des cantines des villageois sénégalais a engendré le concept de caisse rouge, verte et bleue. Traduisible dans toutes les langues, selon Bernard Taillefer. « Il y a la caisse et la caisse a un cadenas. Le soir, on sépare la caisse du cadenas. Une personne part avec la caisse, l’autre membre part avec le cadenas afin de sécuriser un peu les opérations. Il n’y a pas de délégation de pouvoir, tous les crédits se font en assemblée générale. On compte publiquement l’argent de la caisse », décrit Bernard Taillefer dans un effort de rendre intelligible les rouages de son invention. Les membres des MuSo choisissent eux-mêmes leur montant de cotisation et se prêtent entre eux à des conditions qu’ils définissent. « la caisse verte : on recueille les cotisations qui vont servir de fonds de crédit ; La caisse rouge : on donne, on ne prête pas ; et enfin, la caisse bleue : caisse de relation avec l’extérieur », détaille l’économiste français qui dévoile que la conception et l’adoption des MuSo par les associations paysannes se sont faites en un mois. Et, telle une traînée de poudre, l’expérience des MuSo s’est propagée et développée sur le continent africain. Madagascar, Mali, Burkina Faso, Sénégal… et, jusqu’en Haïti, l’écho s’est fait sentir. Reprise par le Conseil national de financement populaire (KFNP) – grand diffuseur des MuSo à l’intérieur du pays – une année seulement après son invention, Haïti est sans doute le 2e pays comportant le plus de MuSo avec un total de 3 000 environ. Alors que le Congo en dispose environ 6 000. « Plein de gens, issus d’horizons différents, ont embarqué dans l’idée dès le départ, ce qui a facilité le lancement des MuSo … Ici, en Haïti, l’Église méthodiste faisait déjà du très bon travail et ma rencontre avec Lionel Fleuristin (coordonnateur de KNFP, ndlr) a été déterminante », a déclaré Bernard Taillefer en train de rassembler l’ensemble de ses souvenirs épars pour finalement se rappeler que sa première visite en Haïti remonte en 1997. Depuis, les allers-retours de cet explorateur sur le sol haïtien ne se comptent plus. Durant le premier mandat du président Préval, il a suivi l’évaluation de la réforme agraire pendant 6 mois. Mais, exceptionnellement, il en est actuellement à son plus long séjour. En Haïti depuis juillet, Bernard Taillefer n’écarte pas l’hypothèse de ne plus repartir. « Ce pays mérite de réussir, il a une position géographique intéressante, il a des potentialités énormes », exprime-t-il avec passion. D’Haïti étant, il suit avec intérêt l’évolution des MuSo. « Le concept globalement a été respecté […] Les MuSo peuvent s’implanter partout à cause de leur simplicité », déclare Bernard Taillefer en se frottant les mains. Il se dit satisfait de constater que la structuration du développement n’empiète aucunement sur les velléités amicales et, du même coup, se réjouit du fait que les gens cotisent mais « que ce n’est uniquement une question d’argent ». De son premier contact avec le tiers-monde, lors de sa visite en Algérie en 1969 avec la première troupe de scouts à s’être déplacée là-bas, 7 ans après la guerre d’indépendance de ce pays du Maghreb, il en sortit convaincu que la culture européenne n’est pas universelle. « Cela m’a donné envie d’aller à la découverte d’autres cultures et d’autres sociétés … Les sociétés en Europe sont complètement en fin de parcours tandis qu’ici, tout est à inventer », estime Bernard Taillefer dans ce qui est, sans doute, sa plus belle déclaration d’amour à une terre étrangère.