Au cours des trois (3) dernières années, presque tous les bailleurs – opérant en Haïti - ont, en tenant compte des programmes de développement antérieurs et de leurs limites, révisé leur stratégie et ont réorienté leurs interventions vers la mise en œuvre de chantiers de reconstruction d’infrastructures routières, agricoles ou de relance de l’économie nationale. Mais cette révision qui n’a pas modifié substantiellement les modes opératoires s’est effectuée bien souvent avec une certaine volonté d’accéder à une haute visibilité vu que, suite au séisme du 12 janvier 2010, Haïti était placée sous les projecteurs du monde entier. Cette quête irrépressible d’exposer ses résultats au vu et au su de tout le monde a engendré un parti pris pour toutes les activités donnant lieu à des coupures de rubans et à des inaugurations bruyantes et festives. Tout cela, au détriment d’interventions dans les secteurs du renforcement institutionnel et de la gouvernance qui n’offrent que très peu de visibilité médiatique. C’était à déplorer vu que, bien avant la catastrophe susmentionnée, Haïti était reconnue objectivement comme un pays fonctionnant sous l’égide d’un Etat en faillite ou fragile, «en voie d'extinction», comme l'avait dit Juan Gabriel Valdès, ancien secrétaire général de l'ONU en Haïti. Sur ce plan, qu'est-ce qui a permis de freiner cette descente aux enfers ? Entre autres, le tandem formé par la Banque Mondiale et l’Association de Développement International (IDA) voyait les choses autrement. Tout en offrant une contribution majeure à la reconstruction des infrastructures physiques détruites lors de la grande catastrophe, ces deux institutions internationales ont choisi d’augmenter leur appui dans le secteur de la gouvernance en vue de combler le vide laissé par certains bailleurs qui l’ont malheureusement déserté. C’est dans ce but qu’ils ont investi plus de 22 millions de dollars en vue de financer des activités au profit d’institutions vitales et stratégiques pour le pays, comme la Commission nationale des Marchés Publics (CNMP), l’Unité de Lutte Contre la Corruption (ULCC), l’Administration Générale des Douanes (AGD), l’Inspection Générale des Finances (IGF), la Cour Supérieure des Comptes et du Contentieux Administratif (CSCCA),le Trésor Public, la Banque de la République d’Haïti (BRH), l’Observatoire National de Lutte Contre la Pauvreté et de l’Exclusion Sociale (ONPES), etc. La liste est vraiment impressionnante ! D’inégales valeurs, ces interventions effectuées dans un contexte de plus en plus malaisé ont donné lieu à des résultats assez disparates, dépendamment de la précision ou de l'efficacité avec laquelle elles ont été réalisées par les institutions bénéficiaires. Toutefois, il y a des résultats qui se démarquent du lot et, dans cet espace, il nous parait judicieux de relater les cas de l’ULCC et de la CNMP, deux institutions qui n’ont accès qu’à une enveloppe quasiment insignifiante dans le budget national et qui ont bénéficié d’un apport de 3 millions de dollars de l’IDA/Banque Mondiale au cours des trois (3) dernières années. Certes, une contribution somme toute modeste mais qui a permis de réaliser des choses assez intéressantes. A la demande de l’ULCC, le projet d’urgence (phase I et II) a financé le recrutement d’Inspecteurs, de Superviseurs, de Spécialistes en matière de lutte contre la corruption et d’un Spécialiste en NTIC, ainsi que l’achat d’équipements et la formation de cadres permanents. Une bonne partie de ces ressources a été utilisée essentiellement par cette institution dans la réalisation de l’Enquête sur la Légalité des Ecoles Inscrites au Programme de Scolarisation Universelle et Obligatoire (PSUGO), cette action certes diversement accueillie du gouvernement Martelly-Lamothe qui consiste en l’octroi de subventions à des écoles accueillant des élèves provenant des couches défavorisées de la population haïtienne. La noblesse et l’utilité sociale d’un tel programme n’ont pas su convaincre les fraudeurs de ne pas céder à la tentation de recourir à toutes les formes de manœuvres et d'escroquerie pour s'accaparer des ressources mobilisées par le gouvernement. A la faveur de cette enquête mise en œuvre par les responsables de l’ULCC qui montre à quel point la corruption est un fléau chez nous, un échantillon de 500 écoles a été inventorié et examiné. De ce groupe qui ne représente que 7.14% des 7,000 écoles subventionnées, on a pu déterminer - tenez-vous bien! -, que 121 écoles de l’échantillon considéré sont des établissements fantômes qui n’existent que de nom. Et sur la base des faits accumulés, on ne peut plus désolants, l’ULCC a transféré au Parquet (Procureur de la République) un lot de 159 dossiers de fraude. Ce transfert a donné lieu à l’inculpation de 72 directeurs des écoles concernées par cette fraude massive et à la condamnation de 20 cadres du secteur de l’éducation pour détournement de fonds publics. Menée dans des conditions difficiles, cette enquête de l’ULCC a également permis au gouvernement de récupérer 121 millions de gourdes ou l’équivalent de près de 2.8 millions de dollars américains qui étaient déjà en possession des réseaux de corrompus qui opéraient sans vergogne un peu partout sur le territoire de la République d’Haïti. La mobilisation intelligente de moins d’un million de dollars par la Banque, ajouté au maigre budget octroyé à cette institution par le Trésor Public, sont en passe de permettre à l’Etat d’engranger des bénéfices considérables. Et, Dieu seul sait la somme d’argent qui pourra être récupérée si l’enquête de l’ULCC se généralise aux 7,000 écoles subventionnées. C’est à cette tâche que l’ULCC s’attèle maintenant et elle espère continuer à bénéficier de l’appui financier de l’IDA/Banque Mondiale pour y parvenir. En ce qui concerne la CNMP, entité régulatrice des marchés publics en Haïti et qui se retrouvait dans une situation très alarmante suite à l’effondrement de son local le 12 janvier 2010, la Banque Mondiale, prompte et déterminée, n’a pas lésiné sur les moyens en vue de l’aider à recouvrer sa pleine fonctionnalité. Il s'agit d'un domaine déterminant de la gouvernance économique. A terme, le grand objectif de cette institution est de mettre en place un système national d’achats publics robuste et fiable capable de gagner la confiance des acteurs économiques, de garantir l’efficience des transactions commerciales gouvernementales et, partant, de suppléer aux procédures et politiques appliquées par les bailleurs de fonds qui travaillent en Haïti, comme c’est déjà le cas dans bon nombre de pays de l’Amérique Latine. C'est là un mode opératoire indispensable à la bonne gouvernance en tous points. Il faut insister là-dessus. La récente évaluation faite par des consultants internationaux a montré que ce travail est déjà fait à plus de 50%. La Banque Mondiale est fière d’avoir pu y contribuer en finançant, en faveur de la CNMP, des activités visant à augmenter sa capacité régulatrice, la transparence des processus d’attribution de contrats, le contrôle a priori et a posteriori des marchés, la confiance des fournisseurs et l’audit des marchés publics. Via un portail web dynamique et interactif, suivi et alimenté par un Spécialiste, la CNMP est devenue plus proche du grand public et s’est mise en position et en condition pour répondre aux interrogations de tous les acteurs du système. Dans ce portail sont publiés les plans de passation de marchés des ministères, ce qui permet aux PME de mieux se positionner pour gagner des marchés et participer à la croissance économique du pays. Y sont publiés également, tous les documents-types nécessaires à la préparation des dossiers d’achat des institutions publiques, ainsi que les informations critiques facilitant l’équité entre les compétiteurs. Certainement, il y a encore beaucoup à faire à cet égard - tant sur le plan institutionnel que dans les domaines de l'éducation et de la communication - pour combattre la corruption et consolider le système national de passation des marchés publics sur des bases transparentes, équitables et robustes, parce que les efforts institutionnels et les mesures de bonne gouvernance doivent être maintenus et multipliés. Bien que le pays soit encore sous l’égide de la loi d’urgence post-séisme, des efforts appréciables sont faits pour qu’un minimum de compétition soit garanti pour plus de 90 % des marchés publics. Comme de fait, les plaintes a posteriori reçues des soumissionnaires ont diminué de plus de 50% et le nombre de visiteurs connectés au site web de la CNMP ne cesse d’augmenter de jour en jour (actuellement, le taux de fréquentation dépasse les 1,500 visiteurs par jour). Saisissant la balle au bond, les plus hautes autorités se sont laissées gagner par cette dynamique et elles viennent d’émettre un communiqué encourageant (et en exigeant dans certains cas) des achats groupés en vue de diminuer les coûts des transactions ou faire de l’économie d’échelle. Elles somment aussi les responsables des ministères sectoriels de respecter les exigences légales de publier leurs plans de passation de marchés 30 jours après le vote de la loi des finances par le Parlement. Du train où vont les choses, il y a lieu d’espérer que, dans les prochaines années, Haïti, en dépit des soubresauts politiques, aura un système national de passation de marchés irréversiblement à la hauteur de ses ambitions de développement économique.