Le Nouvelliste : En parcourant ce nouveau manuel, le lecteur peut se rendre compte qu’il n'y a aucun rapport de cause à effet entre les faits historiques qu’il rapporte et l’état actuel de notre système éducatif. Est-ce un choix délibéré ou laissez-vous au lecteur le soin de tirer ses propres conclusions ? Jocelyne Trouillot : Ce n’est pas à l’historien ni à l’éducateur de blâmer ce qui a été fait dans le passé par rapport à la réalité d’aujourd’hui. Dans l’Histoire de l’éducation en Haïti, les faits sont exposés et analysés mais le lecteur, une fois son sens critique aiguisé, pourra de lui-même établir analogies et relations de cause à effet. Si nous prenons, par exemple le chapitre sur l’éducation d’avant l’occupation américaine, les prises de position diverses des éducateurs de l’époque se juxtaposent, exposant les contradictions des uns et des autres. Quoi de plus judicieux que d’établir le face à face entre Pouget et Bobo ! La où celui-ci ne voyait que progrès parce qu’il y avait chez nous des jeunes qui lisaient le latin et traduisaient Thucydide, Bobo renchérissait de son côté : « Les possibilités pour une minorité de s’instruire ne sont que des possibilités mesquines ». LN : Si oui, n’est-ce pas donner trop de responsabilités au lecteur ? JT : Un lecteur n’a jamais trop de responsabilités. Notre rôle à nous, c’est de lui faire découvrir les multiples facettes d’un évènement historique. Condamner simplement le Concordat peut être un vœu pieux mais il est plus louable de laisser les protagonistes de l’époque évoquer thèse et antithèse. Louis Joseph Janvier, de famille protestante, dans sa cinglante diatribe; écrivait : « Le plus grand malheur d’Haïti, c’est devenir catholique concordataire ». Mathurin, de son côté, n’hésite pas à se prononcer sur la signature du concordat qu’il qualifie de geste sublime chez Geffrard. Est-ce sous la plume du père Antoine Adrien que le lecteur trouvera la vérité ? Y verra-t-il plus clair ? :… Lè Jefra monte, boujwazi a te sitèlman pè yon lòt Akao, osnon yon lòt Soulouk, li te prese mande nan Konkòda a pou yo louvri lekòl pou « sivilize” gwo zòtèy yo. Au lecteur de prendre parti. LN : Rapidement vous donnez le ton dans ce livre en rejetant l’histoire des héros et l’histoire événementielle au profit d’une histoire qui s’interroge sur la raison profonde des événements. Mais vous n’avez effectué vous-même aucune remise en question, vous avez cité de préférence des historiens et penseurs de l’époque. Pourquoi ce retrait de votre part ? JT : L’histoire ne se met pas au travers des idées. Les documents d’époque ont été privilégiés. Ils demeurent une source incontournable. Choisir de signaler la petite chanson d’époque des cours de récréation prêchant la nécessité de s’unir pour payer la dette plutôt que de s’attarder sur le nom des boursiers haïtiens qui brillaient en France est en quelque sorte une remise en question. L’impartialité de l’historien est toute relative puisque personne ne peut faire abstraction de ses origines socio- économiques, ni de ses choix idéologiques. Il convient de toujours s’interroger sur ce qui a guidé l’auteur sur le choix des sources (témoignages, textes, lois et autres). Citer Jacques Roumain qui évoque les raisons de ne pas placer son fils dans une école congréganiste ou encore relever les notes de Charlemagne Péralte à Saint-Louis de Gonzague, et paraphraser la célèbre déclaration de Roumain et de Petit dans leur lutte contre l‘occupant (La génération qui, en 1915, se courba devant l‘occupant, a été formée par le clergé français et les congrégations). Exagération, colère d’opprimés, qu’on le veuille ou non, ceci incite à une relecture de l’école haïtienne. LN : Pouvez-vous nous dire plus sur la méthode lancastérienne que vous évoquez justement dans votre livre et l’incidence qu’elle a eue sur notre système éducatif ? A-t-elle survécu ou, sinon, a-t-elle inspiré d’autres méthodes ? JT : La méthode lancastérienne a eu ses jours de gloire au début du XIXe siècle. Introduite un peu partout en Europe, elle fut utilisée en Haïti. Fondamentalement, la méthode consistait à enseigner à un petit groupe d’élèves les notions de base en lecture et en maths. Les élèves apprenaient de leurs compagnons et on pouvait ainsi multiplier, à l’aide de moniteurs, l’effet de masse. Actuellement, certaines théories éducatives ont repris sous d’autres formes la méthode lancastérienne. Apprendre en apprenant, l’apprentissage par les pairs sont autant de nouvelles formes de cette méthode tombée en désuétude. LN : On constate non sans regret, à la lumière des constitutions de 1843, 1867 et 1874, que la question de la gratuité de l’éducation ne date pas d’hier. Qu’est-ce qui, selon vous, peut expliquer que ces dispositions sont toujours restées des vœux pieux ? Qu’est-ce qui devrait être fait et qui n’a pas été fait ? JT : Nos hommes de loi (en dehors de toute question d’équité de genre) ne se font généralement pas prier pour dire ce qu’il convient de dire sans se soucier des applications pratiques. L’école pour tous restera un vœu pieux tant que justement il n’y aura pas un autre regard sur les droits des élèves, garçons et filles, handicapés, en difficulté ou non, de l ‘Ile-à-Vache à Jean-Rabel. École et démocratie, voilà un thème qui, en filigrane, a marqué l’histoire de l’éducation chez nous. Se départir de l’idée qu’une république est l’affaire d’un petit groupe ayant accès à l’éducation et aux soins de santé de base devient donc un impératif. LN : Entre les chapitres 15 et 16, vous effectuez un grand saut partant des événements de 1946 pour aboutir à la réforme Bernard. Plus de trois décennies passées sous silence. Qu’est-ce qui justifie pareille démarche ? Est-ce qu’il n’y avait rien à signaler dans cet intervalle ? JT : Il faut du recul pour faire l’histoire. Nous avons délibérément choisi de nous arrêter à la fin des années 40, en ayant soin de présenter en annexe les documents clés de la réforme Bernard et du Nouveau Secondaire. Par contre, nous travaillons actuellement sur des récits anecdotiques de la période d’après 46, en donnant la parole à d’autres faiseurs d’histoire en la personne des élèves, des parents et des enseignants. Toujours est-il que le professionnel de l’éducation qui ne connaît point l’histoire de l’enseignement en Haïti risque de retomber dans les pénombres du passé et ne pourra pas non plus tirer profit des progrès accomplis par ses devanciers. Nous espérons que l’Histoire de l’éducation à sa troisième édition viendra combler un vide.