Sur une télévision par ondes très claire, je dirai même la plus claire des télévisions, un pasteur racontait comment une jeune femme en perdition depuis un bon nombre d’années eut enfin son bébé grâce aux 1000 gourdes qu’elle donna. J’ai fait court, il est vrai, car en fait elle est venue prier, implorer Dieu, et patati et patata, mais a surtout donné la cotisation. L’entreprise « Shalom » fait bien des gorges chaudes. Mais il faut avouer qu’elle répond à un besoin et personne parmi ceux qui critiquent ne propose une solution de rechange. En fait, la plupart des remontrances viennent de petits jaloux qui eux aussi profitent de la crédulité des autres ou aimeraient le faire de façon aussi efficace. Pour ma part, ce qui choque est que cette formidable énergie de masse que ce pasteur a su maîtriser ne sert pas à éduquer. En fin de compte, après sa diatribe, comment arriver à persuader que la « perdition » est un mythe ?
Il faut préciser que nous ne sommes pas les seuls à croire à ce genre de bêtise. Une femme au Nigéria a vu commuer sa condamnation à mort par lapidation pour adultère en un acquittement parce que la cour d’appel islamique de Katsina croyait à l’existence d’embryons dormants. Comme qui dirait que cela fait chaud au cœur de savoir que nous ne sommes pas les plus stupides de la planète et que même d’autres nations concourent à nous distancer ! Alors, nous allons essayer de comprendre ce phénomène et en trouver une explication scientifique qui ne convaincra que peu, car beaucoup sont superstitieux. Je me souviendrai toujours de cette grand-mère, qui aux Cayes, avait été bastonnée par les gens de son quartier qui la prenait pour un loup-garou. Je l’ai soignée dans mon service, au grand dam de tous. D’ailleurs, ils se sont empressés de la renvoyer chez elle lors de mon absence du week-end. De retour donc, elle fut lynchée et personne ne l’a secourue. Personne n’a aussi considéré son meurtre comme un crime…
Mais revenons à notre fameuse perdition. Elle concerne en fait deux sortes de femmes: les honnêtes et celles kap kache peche, entendez par là les mauvaises femmes qui ont plusieurs hommes. Vous le savez bien que dans notre société supermachiste, seuls les hommes ont le droit d’avoir plusieurs partenaires. Si la loi sur la paternité responsable est enfin votée, les géniteurs seront obligés de s’occuper de leur progéniture qu’ils négligent. Mais pour les autres, les mariés , ils pourront être polygames et prendre soin des tous les enfants adultérins qu’ils voudront avoir. Pour les femmes, il en est autrement ; elles n’ont pas droit à plusieurs partenaires et le crime suprême est d’en avoir en même temps. La seule possibilité qui leur reste est donc de tout faire dans la clandestinité. Mais quand arrive une grossesse, il faut faire le choix pour le père. La perdition devient donc un moyen de donner un ''kout pitit''. Je me rappelle ainsi de cette marchande qui a donné un enfant 18 mois après la mort de son mari. C’est pratique, car cet enfant devient donc l’héritier du prétendu père.
La perdition s’intéresse aussi aux femmes « honnêtes ». Ces femmes pensent dur comme du fer qu’elles sont enceintes parce qu'ayant eu une période d’aménorrhée, période pendant laquelle elles ne voient pas leurs règles. En fait, pour plusieurs d’entre elles, elles le sont vraiment, mais arrive un moment où pour une raison ou une autre elles avortent spontanément. Cela se concrétise par un saignement. Tout devrait s’arrêter à ce moment. Mais étrangement, ces femmes n’acceptent pas l’avortement et vont se forger les mythes que, malgré un test de grossesse négatif, une sono ne révélant aucun fœtus, elles sont enceintes d’un enfant qu’une personne malveillante empêche de se développer. Cette croyance sera potentialisée par tous les responsables de culte qui y trouvent leur compte, pour ne pas dire leur compte en banque !
Pourtant, il y a des explications; et l’une d’entre elle est l’incompatibilité fœto-maternelle. Elle arrive pour les femmes rhésus négatif qui portent un enfant rhésus positif. Cela arrive quand le père lui aussi est positif. Lors de la première grossesse, l’enfant n’aura pas de problème s’il est positif. Mais la mère est sensibilisée, et si elle ne reçoit pas un vaccin spécial, elle va considérer tous les autres comme un ennemi et elle va l’attaquer avec ses propres anticorps, provoquant ainsi la mort du fœtus. Cette femme donc risque de faire des avortements à répétition jusqu’au moment où elle sera enceinte d’un fœtus rhésus positif qui, lui, se développera sans problème et cela peut se produire n’importe quand après la première grossesse. La femme aura l’impression que l’enfant s’est battu avant de pouvoir sortir, alors qu’en fait elle a eu plusieurs grossesses se soldant toutes par un avortement spontané. Il faudra quelqu’un qui arrive à la convaincre pour rompre la spirale infernale. Mais les superstitions ont la vie dure, surtout quand certains pasteurs affirment le contraire.
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