«L’État haïtien existe, je l’ai même rencontré …» de Roland Paret (les Éditions de l’Université d’État d’Haïti, 2014), auteur de «Lettres ouvertes à Qui-vous-savez» (2011), est une miniature décapante sur notre «singulier petit pays» (Anténor Firmin), ce «pays tèt anba» (Edmond Paul). Quelle écriture tonifiante ! Quelle éloquence ! Ici, en considérant l’existence de l’État haïtien, sur un mode purement effarant, pathologique, on ne peut évidemment qu’admettre à l’unanimité, sans grand- peine-toutes catégories confondues-, que la société – paralysée, corrompue, archaïque - dans laquelle il s’inscrit est «perdue». En fait, à l’instar de «Lettres ouvertes à Qui-vous-savez» qui était ardemment consacré à l’action politique «démentielle» de René Préval, «L’État haïtien existe, je l’ai même rencontré …» est une boîte de petites pilules pas du bonheur mais de préférence une combinaison de substances : tranquillisants, antidépresseurs, neuroleptiques. Avec une érudition soutenue et un humour en rose – en ces temps déprimants, c’est la couleur trompeuse -, il a brossé pour nous le tableau de cet État marron. Tenté un portrait de cet État honni, caricatural, moribond, rampant, maudit. Malheureusement, même en forçant la dose, à grand renfort de références philosophiques et théologiques, de lectures savantes, littéraires et historiques, de citations, Roland Paret, qui vit au Canada, n’arrive pas à chasser nos peurs, nos cauchemars. Car dès qu’on parle de pouvoir, de Révolution française, des ONG, de Doux Mimi (traduction française de Sweet Micky), d’Art, de Religion, de François Duvalier, de l’État haïtien, «produit d’un petit dieu méchant, en l’occurrence d’une révolution ratée et d’une histoire frelatée» (pp. 68-69), on tombe dans des approximations délirantes, on tombe en syncope. Hé oui ! Connu pour sa plume aigre-douce, persifleuse, assassine, l’écrivain prolixe et déroutant du «Tribunal des Grands Vents», dont les trois premiers volumes ont paru aux Éditions du CIDIHCA, a écrit avec une véhémence souvent outrageante quelques pages accablantes, crépusculaires, sur Doux Mimi : «ce monsieur semble avoir oublié que la musique peut mener à tout pourvu qu’on y reste» (p. 120). De véritables petites pilules du bonheur ? Ce sont, au contraire, des catalyseurs d’anxiété et de stress. «Il n’est que Doux Mimi et, pire, il risque de le rester – mais c’est le cadet de ses soucis» (p. 121). «Le Doux Mimi ne se soucie pas de savoir comment la postérité le jugera, à quelle place l’histoire le mettra» (p. 122). Pourquoi une telle certitude de la part de cet intellectuel «plôme - plôme»? En tout cas, Roland Paret, dégoulinant de fiel et de colère, de préjugés et de jugements arrêtés, semble oublier que Doux Mimi qu’il traite de «roi piteux», «obscène et dégorgeant de grivoiseries» (ça tout le monde le sait déjà), fait danser le peuple, avec ses carnavals à répétition, et c’est beaucoup, non ? … Qui fera mieux ?