Le titre de cet article reprend une expression chère au professeur Hérold Toussaint. Ce dernier aime encourager les jeunes Haïtiens à « espérer paradoxalement». Nous sommes ainsi invités à oser espérer un avenir meilleur pour Haïti tout en sachant que « l’espérance n’est pas synonyme de passivité et d’optimisme béat. Espérer, c’est partir de ses potentialités réelles pour bâtir du nouveau(1).» En dépit de tout, je crois qu’aujourd’hui espérer en ce sens est une obligation éthique pour les Haïtiens.
Sans conteste, nous continuons d’habiter honteusement ce coin de terre que nous ont légué nos ancêtres. Notre pays qui a pris naissance dans la grandeur tend de plus en plus à constituer un enfer pour ses propres fils et filles. Plus de 50 pour cent de la population haïtienne n’a pas accès à l’éducation. La majorité de nos compatriotes vivent quotidiennement dans des conditions inhumaines où ils sont privés du droit à la vie. L’odeur de la corruption s’exhale de l’ensemble de nos institutions. Alors que nos élites, nos hommes et femmes politiques brillent encore par leur refus ou incapacité de défendre les intérêts supérieurs de la nation. L’heure est grave. Quelle est, dans ce contexte, notre responsabilité? Pouvons-nous continuer à vivre dans ce pays les bras croisés?
Je me rappelle cette pensée du philosophe chinois Confucius : « Il vaut mieux allumer une chandelle que maudire l’obscurité.» On peut s’en inspirer pour affirmer que le désespoir reste notre pire ennemi. Nous devons nous rappeler que l’espérance est l’une des composantes de la nature humaine. Un peuple qui cesse d’espérer est un peuple mort. D’ailleurs, comme le dirait le chercheur allemand Erich Fromm : « Le progrès dans le sens culturel et social, où l’homme serait mis en valeur, dépend de notre capacité d’avoir prise sur notre désespoir (2).»
Alors que des étrangers s'installent dans notre pays y acquièrent terres et biens, le rêve de la plupart de nos concitoyens est de profiter de n’importe quelle occasion pour fuir le pays à la recherche d’un mieux- être. On n’a pas à les condamner ; car cette attitude ne résulte que des deux siècles de gaspillage et de brigandage politiques ayant marqué notre histoire de peuple, les résultats de l’échec de nos hommes et femmes politiques n’ayant jamais réussi à défendre les intérêts supérieurs de la nation. On peut donc comprendre cette situation où, humiliés dans leur propre pays, beaucoup d’Haïtiens ont perdu la capacité d’aimer ce coin de terre, beaucoup d’Haïtiens ont perdu tout esprit d’appartenance à Haïti dont l’avenir devient de plus en plus sombre.
Toutefois, je pense que les élites haïtiennes devraient être interpellées par cette détérioration grandissante du capital d’espérance des Haïtiens par rapport à l’avenir du pays. Ce devrait être le moment pour chacun de nous de manifester son indignation contre l’humiliation et le désespoir qui règnent dans cette société. Je lance cet appel particulièrement aux jeunes de cette génération qui ne sont pas encore pétris de la culture de la corruption et de la haine de la vie (3).
Éducation comme arme d’espérance
Chaque année, plusieurs centaines de milliers de jeunes garçons et de jeunes filles participent aux examens du baccalauréat en cherchant à obtenir leur diplôme de fin d’études classiques sans savoir exactement en quoi cela leur sera utile. Car, toutes les années passées sur les bancs de l’école ne leur ont pas donné les moyens de développer leur sens critique par rapport à la réalité. Les universités (dont certaines méritent bien l’étiquette d’« universités borlette ») pullulent sans rien promettre quant à la nécessité de donner aux jeunes les moyens d’agir sur le monde et de contribuer au processus d’humanisation de ce pays mutilé et humilié par les étrangers, trahi par ses propres fils.
En questionnant la finalité de notre système éducatif, en cherchant à comprendre les types d’hommes et de femmes que veut former ce système, je tiens à souligner que nous autres qui avons eu le privilège d’accéder à l’éducation dans ce pays, nous avons aussi de graves responsabilités. En dépit de tout, «l’éducation est censée nous donner les moyens de notre autonomie. Un homme ou une femme éduquée est quelqu’un qui devrait être autonome ; c’est-à-dire qu’il a les moyens d’agir dans le monde et de trouver sa voie dans le monde ; de connaître les finalités, d’avoir les instruments de son autonomie et de pouvoir agir sur le monde». Il est temps de mettre fin au cycle du désespoir. Il est temps de cesser de se tromper en considérant les pays étrangers comme des paradis. Comme le dirait Jacques Roumain : « Nan chak kafou w rive, trase yon vèvè pou sa k'ap vin aprè yo ka wè ki kote pou yo pase.» En d’autres termes, on est appelé aujourd’hui à forger des îlots d’espérance dans ce pays qui nous a été laissé en héritage et que nous avons à préserver, humaniser et transformer en une source de fierté pour les générations futures.
Je me souviens de ces questionnements d’Edgar Morin et de Tariq Ramadan en octobre 2013 : « Quel type d’homme éduqué voulons-nous dans nos sociétés : fonctionnels, gagnant de l’argent, travaillant dans le monde tel qu’il est ou autonome, conscient, changeant le monde pour ce qu’il devrait être.» Dans le contexte actuel d’Haïti, nos dirigeants, nos instituteurs, nos pères et mères de famille, les medias devraient se sentir concernés par ces questionnements. Car, le pays souffre aujourd’hui de l’incapacité des hommes et femmes politiques, des professionnels, des citoyens que nous avons formés à transformer ce pays et à rendre heureux les citoyens. Pourquoi en Haïti les pratiques politiques restent-elles toujours en dehors des normes ? Pourquoi entre nous ne s’établissent que des rapports de Bouqui et de Malice, des rapports de méfiance où chacun ne cherche qu’à exploiter et humilier l’autre ? Pourquoi l’État haïtien, les élites politiques et économiques restent-ils si indifférents par rapport à la misère matérielle et psychologique des citoyens ?
Au cours de notre histoire, nous avons été victimes de la barbarie des blancs (les colonisateurs, les impérialistes…). Nous en payons encore les conséquences. Toutefois, cela ne doit pas nous empêcher de croire aussi que ce pays a été victime de l’individualisme et du manque de caractère de nos élites anarchistes comme l’a si bien montré Eric Sauray : « Dans les négociations entre les élites haïtiennes, les conflits personnels empêchent de faire prévaloir les intérêts des institutions et les intérêts du pays. Les démagogues ont beau se faire passer pour les défenseurs du peuple ou les gardiens des intérêts du peuple (…) Il s’agit de la stricte défense d’intérêts personnels.»
La dimension éthique
On est face à une obligation éthique aujourd’hui: celle d’apprendre à devenir un homme ou une femme digne de ce nom. L’homme ou la femme digne de ce nom est quelqu’un qui sait qu’il doit se défendre. C’est quelqu’un qui s’efforce de trouver les moyens de devenir autonome afin de pouvoir se prendre en charge, se nourrir, se développer. Penser à soi pour vivre ou survivre, c’est une chose vitale. Mais, pour paraphraser Edgard Morin, nous devons nous rendre compte également que dès sa naissance, l’être humain a en lui un besoin de fraternité et de solidarité qui nous oblige à être responsables vis-à-vis d’autrui et de la communauté.
Cela étant dit, on a intérêt à apprendre à se mettre au service des autres, à cultiver le civisme et le sens de responsabilité vis-à-vis de la société. C’est une obligation éthique. Car, en tant que citoyens, nous partageons une communauté de destin. Nos ancêtres ont tous été victimes du barbarie des colons. Aujourd’hui, nous payons toutes les conséquences de nos siècles d’erreurs et gaspillage. Lequel d’entre nous est exempt de la menace de la dégradation de l’environnement, la menace d’une crise économique qui s’aggrave, la menace de la faim et des troubles sociaux ?
Aujourd’hui, plus que jamais, Haïti a besoin de citoyens responsables, solidaires, prêts à se sacrifier pour la sauvegarde du bien commun. Le sens de l’honneur et de la dignité est depuis trop longtemps absent de notre milieu. Notre indifférence à la déception et à l’indignité dues à notre individualisme aveugle devient insupportable, voire suicidaire pour la nation. Le pays ne peut pas continuer à supporter le poids des rancunes, de la méchanceté, des hostilités et des rancœurs qui caractérisent le jeu des élites anarchistes, des politiques obnubilés par leur propre égoïsme et défendant des intérêts souvent loin d’être en adéquation avec les intérêts supérieurs de la nation. Je rends hommage à Myrtha Gilbert qui a déjà compris que les Haïtiens n’ont qu’une alternative : se prendre en charge ou disparaître.
Pierre Michelot JEAN CLAUDE
Communicateur social
Tél. : (509) 46388841 ; (509)438168
E-mail : michelotjeanclaude@gmail.com
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