Depuis belle lurette et cette année encore, les résultats des examens nationaux ne font que lever le voile sur la faiblesse structurelle et fonctionnelle d’un système éducatif haïtien totalement éreinté et assoiffé inextinguiblement de changements profonds.
En effet, la décision des autorités de publier école par école les résultats des examens nationaux de l’année académique 2013-2014 permet de démontrer la nudité pure et simple de notre système éducatif et de se faire une idée de la situation aussi délicate que lamentable de l’école haïtienne.
Les chiffres décrivent de manière éloquente mais pathétique la débâcle de cette année. Près de 25% des élèves de la sixième année fondamentale et de 28% de la neuvième année fondamentale n’ont pas réussi aux examens d’État cette année . Par ailleurs, cette situation est beaucoup plus désastreuse dans la mesure où plus de quatre cents (400) écoles, à travers toute la République, ont réalisé un score de 0% au niveau de la sixième année et qu’environ huit cent (800) écoles se sont trouvées au-dessous de 20% de réussite. En outre, le tableau est pitoyablement sombre au niveau du secondaire où, depuis trente (30) ans, seulement 30% des élèves en bac I et 50 % en bac II réussissent aux épreuves nationales . Il en résulte que notre système éducatif connaît une brutale et lamentable descente aux enfers avec des résultats qui frisent même l’inacceptable. Tant du côté des écoles que celui des apprenants, les performances sont pour le moins décevantes. En un mot, ces résultats au qualificatif catastrophique sont tout bonnement symptomatiques de l’échec de la gouvernance scolaire du pays.
Aussi, de manière limpide, ces piètres performances mettent -elles à nu le niveau et la qualité de la formation véhiculée par un système éducatif chancelant où 70 à 85% des professeurs n’ont absolument pas la formation adéquate et appropriée pour exercer une noble et cardinale profession dont l’exercice est normalement réservé aux normaliens supérieurs, qui ne représentent que 3% du personnel enseignant dans les écoles publiques , et aux instituteurs ayant reçu la formation à cet effet. De plus, ces résultats permettent de se questionner sur la qualité de la formation offerte à l’apprenant haïtien dans un contexte où la pendule du système éducatif est à l’heure de la médiocrité absolue.
Cette médiocrité est promue par la grosse défaillance de l’inspection scolaire, la triste démission des parents ou la nonchalance de certains d’entre eux, la facile possibilité pour n’importe quel individu de fonder son propre établissement scolaire sans aucun souci pour la pertinence et la qualité de l’apprentissage offert, l’utilisation des méthodes d’apprentissage dépassées voire contrariées, l’absentéisme des professeurs dans les écoles publiques, l’absence de contrôle de l’État sur le système éducatif, etc. En outre, il est extrêmement important de relater que l’un des maux qui ravagent notre système éducatif est l’influence illimitée de certains politiciens (les élus en général ) qui soumettent et/ou supportent le dossier de n’importe qui pour être nommé comme professeur ou directeur. Ces hommes et femmes politiques assujettissent les structures déconcentrées du ministère de l’Éducation nationale que sont les directions départementales. Ils ordonnent et obtiennent le transfert de tout professeur ou inspecteur si ce dernier ne fait pas partie de leur clan politique. Bref, la gouvernance scolaire, menée par un ministère de l’Éducation nationale doté d’une faible enveloppe budgétaire et en panne d’autorité réelle, a piteusement échoué.
Par ailleurs, il est impérieux de faire remarquer que ces résultats ne sont que l’arbre qui cache la forêt d’une flopée de réalités aussi lugubres qu’interpellantes pour le pays et qui dévoilent, une fois de plus, la nudité de son système d’éducation. Si la conception de tout système éducatif répond irrémédiablement à un projet de société, l’éducation haïtienne semble, de préférence, présenter les caractéristiques d’un système d’exception.
En effet, l’école, de manière universelle et de par sa vocation fondationnelle, est à la fois le lieu de transmission des connaissances et celui de l’apprentissage de la citoyenneté et du partage des valeurs morales et républicaines telles que la liberté, l’égalité, la fraternité, le refus de toutes les discriminations, la justice. Elle permet aux apprenants de développer un lien d’appartenance à la nation. Ce lien d’appartenance s’exprime par une solidarité entre les contemporains et un sentiment de continuité à l’égard des différentes générations antérieures. Cette double solidarité horizontale et verticale exprime le partage pur et simple d’un destin commun.
A la lumière de ce qui vient d’être avancé, nous devons nous questionner sur la vraie mission que l’école haïtienne s’est assignée. Ce questionnement paraît aussi péremptoire que légitime en ce sens que l’apprentissage des notions essentiellement liées à l’amour de la patrie, au sentiment national et à la fraternité ne se fait plus. Les cours d’instruction civique ne se donnent plus dans les écoles tant publiques que privées. La fondamentale et épineuse question : « quelle instruction donner à quel citoyen pour quelle société » ne se pose plus. Ce qui revient à dire que la transmission des valeurs qui pérennisent la nation devient difficile voire impossible.
Actuellement, nous nous demandons, perplexes, si l’école haïtienne répond à un projet de société quand nous considérons que le sentiment d’appartenance à la nation haïtienne fait grandement défaut et que l’offre systématique et rationnelle aux citoyens des capacités cognitives les habilitant à bien appréhender, gérer et transformer leur territoire est insignifiante voire dérisoire. Cet état des lieux nous permet de conclure que l’école haïtienne a manqué à sa mission formatrice de citoyens et qu’elle produit des Haïtiens se sentant étrangers chez eux.
Il en résulte que ce tableau, sombre et évocateur, traduit que le fiasco de l’école haïtienne est total et que les catastrophes enregistrées aux différents examens nationaux ne sont que la partie visible de l’iceberg. Autrement dit, l’échec du système éducatif haïtien peut être étudié et compris sous un double angle : d’abord, par son incapacité à fournir une formation de qualité aux apprenants haïtiens, ce qui explique qu’il produit en général des écoliers médiocres avec un déficit grave d’hommes et de femmes instruits ; ensuite, par l’inexistence d’une vision qui consisterait à pérenniser les valeurs de la nation par la transmission de connaissances aptes à développer chez l’apprenant un double sentiment de patriotisme et d’appartenance à l’égard de son pays.
Si la grandeur d’une nation est étroitement liée à la qualité de son système éducatif, Haïti doit s’atteler à l’édification d’un système éducatif novateur capable de s’adapter aux nouveaux besoins sociétaux et de produire des hommes et des femmes aptes à transformer les conditions matérielles d’existence des fils et filles de la nation.
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