La démolition d’une partie de la rue de la Réunion et de la rue de l’Enterrement, fin mai 2014, a surpris les Port-au-Princiens dans leur ensemble. L’opération était programmée de longue date mais personne ne savait à quel moment exact les bulldozers allaient attaquer ce quartier non-évacué où l’indemnisation préalable des propriétaires a été bâclée.
La surprise a été double. Tout d’abord, les habitants de ces rues, qui entendent des rumeurs de destruction depuis plus de deux ans, ont été réveillés au son des pelleteuses qui parfois les ont surpris au sein même de leur foyer. Secondement, l’opinion publique n’a pas été préparée à cette destruction massive qui s’est faite sans discussion claire des projets gouvernementaux ayant trait à la reconstruction du centre-ville. Personne ne niera la nécessité de démolir certains bâtiments trop dangereux et de construire à leur place des bâtiments parasismiques d’utilité publique. Mais la démolition s’est faite sans nuance et dans la précipitation : un gros carré de terrain a été mis à plat et des structures parfois pluriséculaire sont disparu dans un fracas qui a réveillé les blessures individuelles liées au tremblement de terre de 2010 et mis de nombreuses familles à la rue.
Le débat qui a suivi cette opération a été, lui aussi, à quelques rares exceptions près, sans nuance. Les thuriféraires du régime actuel, les gens ayant de fausses idées sur la population du centre-ville et de son ensemble architectural ainsi qu’une partie de la gent cultivée qui crie « modernité » toutes les deux phrases, tels des dictateurs communistes (nous y reviendrons), ont vite décrété que la zone était un bidonville. Il est tellement simple de montrer du doigt un quartier et de jeter l’opprobre dessus assis derrière son écran d’ordinateur (nous vous laissons le soin de fouiller les médias pour trouver maints exemples de ce dont nous parlons). Ainsi, ce quartier a été décrit comme un ensemble de maisons-poubelles et les victimes comme des écervelés qui auraient dû partir depuis longtemps, dans les meilleurs cas, ou simplement comme des bandits et des commerçants mal embouchés.
Pour qui connait ces quartiers, la réalité est bien différente. Comme l’historien Georges Corvington l’explique, ces vieilles rues de l’ancien carré colonial étaient peuplées, au dix-huitième siècle,« d’une population urbaine qui trime dur toute la journée pour joindre les deux bouts. » La réalité n’est pas différente aujourd’hui : la population du Morne-à-Tuf est composée d’ouvriers, d’artisans, de fonctionnaires, d’étudiants, d’écrivains, de retraités qui ont parfois eu des positions prestigieuses, d’écoliers, de travailleuses domestiques, de cuisinières, de chômeurs désabusés rêvant d’aller au boulot et de boss et commerçants en tous genres. Ces habitants aiment leur quartier et beaucoup d’entre eux y ont passé plusieurs décennies. Bien sur le quartier a subi des changements, surtout après 2010. Il n’en reste pas moins que de nombreux actuels et anciens résidents et qu’un grand nombre d’Haïtiens sont attachés à ces rues d’une grande importance historique.
Ces rues subissent parfois les incursions de bandits venus d’autres endroits mais ne sont certainement pas des nids de brigands ! Il s’agit de rues vivantes, électrifiées, propres qui n’ont rien à voir avec l’insalubrité et le chaos urbain que l’on observe plus bas à partir de la Grand Rue.C’est le Port-au-Prince de Roumer, Saint-Aude et Brouard que l’on saccage, ces poètes enracinés dans les quartiers populaires à qui Dieulemersson Petit-Frère fait écho quand il décrit avec audace la perte d’un pan de vie nocturne et de diversité culturelle avec la destruction de la rue de la Réunion. D’ailleurs, ce dernier s’est pris une volée de bois vert dans les commentaires en ligne du Nouvelliste. L’idée d’un vieux centre historique mixte, à la fois résidentiel, administratif, commerçant et culturellement vivant comme on en trouve dans la majorité des capitales du monde ne semble pas imaginable pour certains ici. A la place d’une rénovation où on l’on préserverait des éléments importants du patrimoine bâti et où l’on aiderait les résidents à trouver des optons de logements, les autorités ont préféré, selon la formule de Corvington, le « modernisme étroit et de mauvais goût » : un plan urbain qui est une ode à l’automobile et un corridor administratif digne de Pyongyang.
Le cas des maisons « shotgun » du vieux Port-au-Prince
Des bribes de patrimoine urbain ont été préservées lors de la démolition de mai 2014, telle la première église Baptiste de la ville. Mais ce n’est pas suffisant : un nombre important de structures en bois ont été aussi démolies alors qu’elles avaient très bien résisté au tremblement de terre. Nous parlons ici des maisons « shotgun » - maisons « en forme de canon de fusil » : ce sont des maisons en bois ou de maçonnerie entre poteaux, souvent construites fin dix-huitième siècle, après le tremblement de terre de 1770. « Surélevées de trois à quatre pieds au-dessus du sol pour éviter les effets de l’humidité » et munies de « galeries qui s’adossent aux façades de la maison », pour reprendre la description qu’en fait Corvington, les maisons « shotgun » ont une forme longitudinale et alignent des pièces d’environ 12 pieds sur 12 pieds les unes après les autres.
Ces maisons sont parmi les derniers vestiges de l’architecture ouvrière du temps de la colonie. Elles abritaient les « petits Blancs » et leurs familles, mais aussi les « Libres de couleur » et certains esclaves artisans qui jouissaient d’une liberté très relative. L’espace semi-privé de la galerie offrait la possibilité d’une vie sociale riche tandis que l’espace fermé permettait aux familles de jouir d’une certaine intimité. Surtout, ces structures servaient souvent de cachette aux esclaves Marrons et de lieu de rendez-vous des futurs révolutionnaires.
La maison « shotgun », originaire d’Haïti, est un modèle architectural qui s’est amplement diffusé dans les Amériques, d’où son importance pour l’histoire mondiale. Aux Etats-Unis, la maison « shotgun » est vue comme la maison typique des petites gens du vieux sud, à savoir la Louisiane, le Mississippi, la Géorgie et l’Alabama, principalement. Les maisons « shotgun » sont aujourd’hui des super stars aux Etats-Unis, célébrées dans les films, les romans, les documentaires. Bien sûr, elles sont perçues comme des créations purement américaines. Elles se vendent à prix d’or dans les villes comme la Nouvelle-Orléans ou Savannah où elles sont souvent rénovées avec soin. Dans ces villes, elles abritent des restaurants, des librairies, des magasins et servent d’ancrage touristique majeur. Le gouvernement haïtien actuel ayant à cœur de soutenir l’économie touristique ferait bien de prendre cet exemple au sérieux. Nous le répétons, cet emblème de l’Amérique rurale et des citadins ouvriers des grandes villes du vieux Sud-américain, vient en provenance directe d’Haïti, plus précisément du vieux centre-ville de Port-au-Prince.
En 1974, le folkloriste américain John Michael Vlach était venu à cet endroit précis de Port-au-Prince pour analyser les maisons « shotgun ». Sa conclusion, irréfutée jusqu’à aujourd’hui, est claire et précise. Les maisons « shotgun » des Etats-Unis sont apparues à la Nouvelle-Orléans avec la vague d’immigration haïtienne de 1809 qui a doublé la taille de la ville (voir à ce sujet l’ouvrage d’Alfred Hunt, «Haiti's Influence on AntebellumAmerica: SlumberingVolcano in the Caribbean »). Les exilés haïtiens ont reproduit ce modèle de maison dans une ville où la soudaine densité se prêtait très bien à ce type de structure économe en espace.
La maison « shotgun » est un reflet de l’histoire haïtienne, ajoute Vlach, dans son superbe livre «By the Work of Their Hands: Studies in Afro-AmericanFolklife ». En effet, ces maisons sont le résultat d’une créolisation d’architectures : celle des Yoruba du Nigéria pour l’orientation des maisons ; celle des Arawaks pour la taille des pièces (au centimètre près) ; celle des Français pour les techniques de charpente.
Comme l’écrit Vlach, « la maison shotgun a été affectée par les populations aborigènes, les colons européens et les migrants africains apportés de force ». En somme, ces petites maisons modestes, parfois délabrées, parfois entretenues avec amour par les habitants actuels, sont de véritables reposoirs de la mémoire collective haïtienne et un exemple de génie national qui s’est exporté massivement. Avec leur destruction récente, c’est non seulement une partie du patrimoine haïtien qui part en lambeaux mais aussi une formidable opportunité économique. De même que nous soutenons le travail de préservation du patrimoine bâti bourgeois, à savoir la restauration des superbes maisons Gingerbread de Port-au-Prince, nous voulons mettre en évidence l’importance du patrimoine populaire et de sa mise en valeur.
Bâtir la ville ensemble et respecter le patrimoine
Encore une fois, ce n’est pas la nécessité d’une reconstruction du centre-ville que nous contestons, mais sa forme. Nous avons des exemples de réussite de projets urbains à Port-au-Prince qui auraient pu être pris comme modèles. Le remarquable projet du parc Martissant est un cas d’école : indemnisation des propriétaires et habitants transparente et bien organisée, participation des populations du quartier à l’édification du projet, respect du caractère historique du quartier grâce à des analyses sociologiques poussées, très nette amélioration des conditions sanitaires et coordination efficace des diverses institutions (formelles et informelles) qui ont pris part au projet. Martissant est loin d’être parfait, certes, mais quelle différence d’avec la zone qu’elle était encore en 2008 ! Donc, pourquoi ne pas reproduire un modèle d’urbanisme participatif qui fonctionne pour le centre-ville ? Nous savons que la situation sécuritaire à Martissant est bien pire qu’au centre-ville. Inutile, donc, de s’abriter derrière cet alibi pour le manque de dialogue avec les populations des quartiers concernés.
Ce schéma participatif est encore une possibilité
L’ISPAN a fait un inventaire des bâtiments patrimoniaux du centre-ville avant le tremblement de terre qui ne devrait pas rester au fond des tiroirs. La plupart des maisons « shotgun » sont encore debout malgré leur vieil âge : ce sont des bâtiments parasismiques conçus pour les aléas climatiques propres au pays. A la Nouvelle-Orléans, elles ont servi de modèle à la reconstruction de la ville après l’ouragan Katrina de 2005. Ce type de maison répandu dans tout le territoire haïtien, pourrait être un facteur important de rénovation urbaine. Ainsi, l’UCLBP pourrait utiliser les sources de l’ISPAN à bon escient et mettre au travail de jeunes étudiants et chercheurs universitaires pour entamer un dialogue fécond avec les populations concernées et pour opérer des démolitions et des rénovations utilisant les éléments historiques de ces quartiers pour donner du cachet au centre-ville.
Le projet actuel du gouvernement pour le centre-ville fait froid dans le dos. Tout d’abord, on se demande quelle mouche a piqué les journalistes qui comparent les travaux actuels à l’édification du Bicentenaire par Dumarsais Estimé. Le littoral des années 40 n’était pas une zone résidentielle et la construction du Bicentenaire n’a pas mis à la rue des centaines de familles. Secondement, la Cité de l’Exposition a été construite grâce à un grand emprunt patriotique qui fédérait les Haïtiens de l’époque (et non pas avec des faux dollars comme le veut la légende). Enfin, la plupart des terrains du Bicentenaire ont été donnés par des particuliers patriotes soucieux de la beauté de leur cité. Rien à voir avec le projet impopulaire actuel, le grand chaos qu’a été l’indemnisation des propriétaires et les tragédies familiales que ces destructions hâtives ont créées de toutes pièces.
Enfin, l’actuel projet nous fait penser à la « reconstruction moderne » de la capitale de la Roumanie, Bucarest, par le dictateur communiste Ceausescu dans les années 80, après le tremblement de terre qui a meurtri cette grande ville en 1977. Ceausescu a rasé le vieux centre résidentiel de cette capitale pour faire pousser une monstrueuse cité administrative et des bâtiments ministériels de proportions démesurées pour ce petit pays.
Aujourd’hui, ce boulevard administratif est l’une des pires laideurs urbaines de l’Europe, bourré de voitures qui n’hésitent pas à foncer sur une population majoritairement piétonne et qui fait fuir les touristes même les plus braves. Malgré tout, Ceausescu, aussi idiot qu’il fût, avait relogé les populations déplacées au préalable, ce qui n’est pas le cas avec les démolitions actuelles de Port-au-Prince.
Le projet du centre-ville de Port-au-Prince, tel qu’il est conçu aujourd’hui, n’est pas adapté à la vie de ces quartiers historiquement résidentiels. La majorité des habitants de la capitale ne veut pas d’un Bucarest des Caraïbes (nous sommes ethnographes et parlons avec des dizaines d’individus de toutes catégories sociales à ce sujet – ce ne sont pas des opinions tombées du ciel). Il serait tout à fait possible de concilier résidences, commerce et fonctions administratives en redonnant un élan touristique à la capitale du pays. Un projet participatif avec un réel appel d’offres pour les projets de rénovation et de reconstruction sont les bases d’une édification « moderne » du centre-ville. Malgré notre point de vue pessimiste, nous souhaitons quand même au gouvernement de réussir dans son projet de réhabilitation. Nous espérons que les acteurs de la reconstruction du centre-ville opéreront avec plus de discernement à l’avenir, car nous savons aussi que les institutions publiques ne sont pas seulement emplies de ronds-de-cuir assoupis mais aussi de ministres et fonctionnaires compétents et soucieux du bien-être de leur pays. Dialogue social et respect du patrimoine sont parmi les clefs de la réussite. A bon entendeur, salut !
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