Construite en 1948 sous l'administration de Dumarsais Estimé, Belladère était la fine fleur du Plateau central, un carrefour culturel, intellectuel, commercial et politique intéressant. Dans le temps, le voisin y venait passer son dimanche après-midi, et les habitants des villes avoisinantes, commercer. La ville offrait à l’époque tourisme, beauté, détente et culture.
Belladère était l’orgueil du président Dumarsais Estimé, l’une des portes d’entrée du pays. À cet effet, il a donc érigé une ville moderne avec l’architecture qui va avec un tribunal de paix, une mairie, une caserne, un bazar, un club, une préfecture, un hôpital répondant aux normes, des dépendances pour les médecins, une contribution, un bureau de poste, une délégation, des places publiques et des maisons habitables.
Nous sommes en 2014, une année faite de promesses pour la ville qui a perdu son titre de fine fleur. Les tronçons de route qui relient Belladère à Lascahobas / Belladère à Elias Pinas sont en chantier, des techniciens de l’EDH travaillent pour fournir un meilleur service d’électricité, un lycée flambant neuf vient d’être construit pour améliorer la condition éducationnelle des jeunes. L’unique bâtiment qui ne tombe pas en ruine est l’hôpital de la Nativité, parce que soutenu par une organisation non gouvernementale qui, par ailleurs, offre un service de santé remarquable à la communauté belladeroise.
Pourtant, durant ses 66 ans (1948-2014), la réalité n’a pas été rose pour la population, entre gouvernement bancal, politique alcoolique, tueries, pillages, incendies, conflits de toutes sortes, les intérêts mesquins, l’ambition chez certains, la faim chez les autres, beaucoup de victimes et pas de coupables. La ville a fait des bonds en arrière au lieu d’avancer. Belladère n’est plus ce qu’elle était dans le temps,on y circule pour faire face à un spectacle assez lugubre. La ville et ses occupants sont laissés à eux-mêmes, oubliés de ses leaders, rayés de la carte politique.
Belladère perd son architecture ainsi que son élite intellectuelle, il n’y pas de centre culturel, pas de bibliothèque, aucune salle de spectacle, aucun lieu de recréation où le jeune pourrait lier connaissance avec les arts et les lettres, connaître la culture des autres peuples pour mieux se cerner lui-même. Le résultat est déjà là malheureusement, une jeunesse armée qui ne parle que de violence, de contrebande, d’avortement, de drogue. Un taux de délinquance juvénile qui fait peur. Les bâtiments publics datant de la construction de la ville sont utilisés comme entrepôt ou comme tribune pour faire passer messages et frustrations. ‘’Aba untel, voter untel’’. Quand apprendra-t-on la valeur d’un patrimoine? La décrépitude des bâtiments, la morosité de l’atmosphère, l’incapacité des élus à s’entendre pour une bonne gestion de la commune a touché la jeunesse dans ses entrailles. 60 239 personnes composent la population présentement, entre l’exode des autres villes, une jeunesse qui fuit vers Port-au-Prince dans l’espoir d’entrer à l’université. Aucune production locale, tout est estampillé du logo de la République dominicaine. Du sel de cuisine, de la farine, du salami, des spaghettis, de l’eau en sachet et en bouteille. Tout se fait sur un marché qui ne laisse aucune place à l’exportation.
À quoi l’avenir de la ville ressemble-t-il? Une question qui donne du frisson. Sans aucun modèle à suivre, le jeune Belladerois est perdu, alors son héros devient le contrebandier, celui qui s’exhibe avec des armes à feu, des dollars, de la technologie dernier cri ou de ces motos vendues illégalement sur la frontière.Le model politique n’a rien de charmant. L’Église est une autre histoire.
On ne reconnaît plus notre ville, et quand on sait que nos prétendus leaders politiques parlent avec tellement de fierté dans les medias à Port-au-Prince, on se demande à quoi ils font allusion: à leur réussite professionnelle ou à la population qui a voté? À l’aide de quoi vous allez charmer à présent? Entre vos sacs de riz, vos vitres teintées, vos gros calibres, votre français tout Paris ou vos discours désuets? La jeunesse Belladeroise a besoin de quelque chose. Quelque chose que vous n’avez pas.
Construire la pensée, meubler les esprits, éduquer, redonner confiance à une jeunesse qui ne voit aucune issue serait la ou les solutions pour les faire changer de cap. Changer l’allure de la ville inclurait une politique de préservation des bâtiments, de l’architecture, une nouvelle politique de construction et, le plus important, l’éducation. Personne n’a besoin de brûler quoi que ce soit pour faire passer un message ou exprimer ses frustrations.
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