« Le christianisme est venu se poser sur la science infuse de ce que par ignorance nous appelons ‘sorcellerie’. Ce que nous ignorons est essentiellement africain et c'est cette conjugaison de cultures qui nous perturbe et nous amène à parler improprement de sorcellerie ». Le Docteur NTOME, médecin psychiatre africain, prononçait ces paroles lors d’un Congrès International ayant pour thème « Justice et Sorcellerie », tenu en 2006, à Yaoundé au Cameroun, sous la direction de Eric de Rosny, père jésuite Canadien.
C’est à croire qu’à travers le temps, nous assistions encore à la confrontation entre Moise le pseudo-monothéiste et Pharaon le polythéiste, deux symboles phares de la tradition occidentale. Celle-là fut la première des collisions culturelles qui vont ponctuées la rivalité entre l’héritage judéo chrétien et toutes les autres formes de savoirs humains, depuis le polythéisme gréco-romain, dont les sanctuaires furent détruits par les empereurs romains devenus chrétiens, jusqu’aux campagnes anti superstitieuses du ‘rejete vodou’ menées par l’Eglise catholique en Haïti de 1940-45. La thématique du Congrès de Yaoundé serait d’actualité dans l’Haïti d’aujourd’hui, d’autant qu’elle illustre parfaitement la confusion compétitive dans notre société, sinon le conflit, entre un point de vue européen et un point de vue africain, autour de ce qui constitue la science, ou plutôt de ce que celle-ci comprend de ce qu’on appelle, ou appelait, ‘science occulte’.
Il y a, dans les propos du médecin psychiatre, une juxtaposition du religieux et du scientifique. C’est une mise en parallèle d’une science européenne (médecine psychiatrique), basée sur la progressive connaissance physique du cerveau humain, avec une science africaine, non connue, méconnue, mésinterprétée, qui serait, selon toute vraisemblance, une science de l’âme, basée sur le savoir de la Tradition, c’est-à-dire sur la connaissance du corps énergétique de l’homme. Les détenteurs de ce savoir seraient initiés aux mystérieux arcanes, grands et petits mystères. Une science européenne moderne de l’occulte serait-elle une science de l’invisible, comme la physique des quanta qui est la science de l’invisible? Ou alors une science ‘invisible’ puisque travaillée ‘au noir’, accessible uniquement aux physiciens de laboratoire à blouse blanche, seuls initiés à ses mystérieuses mathématiques ?
Entre ces deux dimensions épistémologiques de ‘la science occulte’, il existe en fait un lien fondamental : la pensée elle-même. Puissant pouvoir invisible autant qu’objet de réflexion, la pensée dans nos têtes est invisible à nous-même en tant que telle, mais se fait voir, entendre, sentir dans et par ses créations : les Idées. Elle se manifeste par, avec, à travers et au-delà des images (métaphore, mythe, proverbe et parabole, rêves, visions et vues de l’esprit) et des symboles (voyelle, consonne, note de musique, chiffre, couleur). La pensée, étant une expression de l’énergie électromagnétique universelle, peut être donc ‘vue’ à travers le prisme de la physique de la lumière, et/ou avoir sa réflexion captée à la lumière de l’esprit par une science de la pensée même. Celle-ci serait une science des profondeurs mythiques et mythologique de l’âme humaine, une science alors de l’occulte, et qui serait non moins symbolique que la physique quantique. Dans les deux cas, la pensée se fait son propre médium. Elle intervient entre le virtuel, c’est-à-dire, le réel invisible, et notre actualité, la réalité des actions, faits et évènements ‘concrets’. Nos pensées nous dictent ce que nos mots nous décrivent, ce que nos chiffres nous prouvent et nous précisent, et ce que nos rêves et nos réflexions nous expliquent ou nous dissimulent, au choix.
Alors, qu’est-ce qu’une Idée ? Le mot grec pour idée est eidos, qui vient du verbe idein qui signifie ‘voir’. Eidos a deux sens : ‘forme’- quelque chose de vu - et ‘perspective’- une manière de voir. Les Idées sont les formes qu’utilise la pensée (le français aurait dit l’esprit) et simultanément, ce qui permet à notre pensée (l’esprit?) de transformer les ‘évènements’ au-dehors en ‘expériences’ en dedans, et réciproquement. Platon nous dit que les Idées existent dans une réalité suprasensible, accessible uniquement par le raisonnement, l’imagination et la mémoire et peut être par les pratiques magiques (les Grecs et les Romains s’y connaissaient en pratiques magiques). Comprenons par la que notre connaissance des choses/événements, de cette ‘réalité’ qu’on voit’, est plus une mise en relation de, par et avec le monde des Idées, plutôt qu’une expérience subjective qui s’affirme par connaissance objective de la matière concrète . C’est le Pouvoir de l’Imaginaire. Nous l’avons tous.
C’est dire que nous voyons nos idées en images, dans nos têtes et sur nos écrans (de télévisons, d’ordinateurs et de téléphones), et que nous regardons leurs ‘ressemblances’ dans le monde. Si, pour nous expliquer, nous utilisons l’expression ‘tu vois ce que je veux dire,’ c’est que nous nous faisons des idées les uns sur les autres, que nous créons ‘un’ monde, ‘le’ monde, ‘notre’ monde à notre image. C’est ce qui explique le fait qu’il y a une seule planète mais qu’il y ait eu, et qu’il y a encore des mondes (ancien, nouveau, tiers, quart). Il y en aura d’autres. L’Amérique des Indiens ne résistât pas longtemps au ‘Nouveau Monde’ des Européens : l’or vu par les Haytiens n’était pas le même or vu par les Espagnols. Les mots sont créateurs donc magiques. La magie des mots vient de leur pouvoir à creer des images. C’est aussi pourquoi la magie crée des évènements par prononciation d’une suite de mots, formules incantatoires, ou chants.
Nous sommes ici aux origines de l’enchantement, de l’imaginaire magique, du paradigme de la croyance créatrice, non seulement du ‘je pense, donc je suis’, mais aussi du ‘j’imagine, donc c’est’. Maudire, bénir, bienveillance, malfaisance, bénéfice, maléfice, bonheur, malheur, résultent du pouvoir de nos pensées, sentiments, croyances (les idées que nous nous faisons à partir de nos expériences). Représentées par leurs images, exprimées par des mots, prononcées avec intention, propulsées par notre volonté consciente ou inconsciente, nos pensées agissent sur la ‘toile énergétique ‘ de l’explicité, se retournent et reviennent vers nous. L’autre type d’initiés, les sorciers, se servent du même pouvoir pour agir, peut être avec plus de cohérence interne que la moyenne des gens. On peut dire qu’ils sont des imaginatè (néologisme créole, pourquoi pas), possédant/manipulant le Pouvoir de l’Imaginaire, mais plus souvent possédés par celui-ci. Alors, comme quand une Idée nous obsède et que nous faisons tout en fonction d’elle et pour elle, le Pouvoir de l’Imaginaire devient alors l’Imaginaire du Pouvoir.
« Le mot magie a été défini au cours des siècles par tant de pratiques malsaines qu’il a revêtu et revêt encore pour le grand public une acceptation particulière : utilisations de procédés secrets mettant en œuvre des entités démoniaques en vue d’accomplissement de desseins égoïstes parmi lesquels l’acquisition de biens matériels et l’exercice du pouvoir sur autrui sont les plus manifestes » .
L’origine du mot magie se retrouve dans les langues indoeuropéennes Sanskrit ‘megh’, Pehlvi ‘mogh’ et Chaldeen ‘magh’. Dans les temps anciens, ces mots exprimaient l’Excellence, La Prêtrise, la Connaissance Suprême. Maghdim en chaldéen désignait la plus Haute Sagesse . Au fil du temps, 2600 à 500 ans avant l’ère chrétienne, la Sagesse perd ses vrais adeptes ( les philosophes au sens étymologique) et on retrouve dès le Vème siècle les termes sorcier, thaumaturge, faiseur de charmes, et même empoisonneur pour designer ceux qui furent appelés Mages (comme les trois Rois Mages venus visiter un roi de lumière). Aujourd’hui, ils s’appellent et/ou se font appeler guérisseurs. Mais de quel mal, de quels maux guérissent-ils? Et en vertu de quels pouvoirs ? Questions. Pour tenter d’y répondre, il est important de rappeler que le mot grec thérapeia, associant deux Idées, avait un double sens ; il signifiait les ‘soins médicaux’ et ‘l’hommage rendu aux dieux’ pour ce faire. Vodouesque, ca, non ?
Dans l’Egypte Antique, les énergies créatrices multiformes de la Lumière, source unique de Vie, étaient considérées Principes Universels et Lois de la Nature. Les Hébreux les appellent les Élohim. S’agirait-il des Lwa de notre tradition ? Les Grecs d’abord, ensuite les Romains, et des siècles plus tard, les Européens, se sont tous tournés vers l’Egypte Antique pour comprendre la Nature, l’humanité et la divinité, la vie, la mort et l’immortalité de l’âme. Et les Principes devinrent des ‘dieux’. Force est d’admettre que le polythéisme païen n’a jamais été en lui-même un facteur de sous-développement. Autrement, la Grèce et la Rome antique n’auraient jamais été ces modèles de culture qu’elles furent pour les Européens.
Qu’en est-il ici de cette antique sagesse africaine, de cette science traditionnelle de l’occulte, supposément détenue, certes sous forme apparemment confuse et abâtardie, par nos N’gans et Mambos quand ils se disent ‘fran ginen’? La première république se meurt, trop longtemps maintenue enfermée dans le cercle infernal de la superstition, de la pauvreté, de l’anarchie et de l’ignorance. Comment conjurer les sortilèges de nos sorciers, et autres apprentis politiciens, obsédés par les privilèges des hautes fonctions d’État, ensorcelés qu’ils sont par l’Imaginaire du pouvoir? Ne faudrait-il pas que nous commencions par faire la part des choses et tenter de différencier magie, sorcellerie, vodou, ce qui est «fait» de ce qui est phantasme, pour
reévoluer, renaitre?
« La vitalité d’une culture dépend moins de ses espoirs et de son histoire que de sa capacité à s’entendre avec les forces démoniaques ou divines des Idées ». Alors ? À quand le grand débat thérapeutique du XXe siècle haïtien pour qu’enfin Hay-ti devienne, à l’instar de l’Egypte Antique, la Grande Lumière de l’Occident?
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