Hancy PIERRE L’intervention américaine de 1916 en République dominicaine s’est prolongée jusqu’en 1961, à la mort du général Rafael Leonidas Trujillo d’après Franklin J. Franco (Pedro Encarnacion, 1998). L’intermède 1961-1964 n’a pas réussi à favoriser l’alternance démocratique. Ce processus a été perturbé par un coup d’État militaire, le 25 septembre 1963, suivi de l’intervention militaire américaine en 1965. Après trois mandats consécutifs (1966-1978), le vieux routier se voyait protégé par sa camarilla militaire, pour avoir produit une interruption dans le décompte des voix dans la nuit du 16 mai 1978, présageant une victoire du Parti révolutionnaire dominicain (PRD). Cette tentative de coup d’État militaire a été vite déjouée par les Américains .Ce qui a donné lieu à un pacte politique entre les deux partis politiques ( Parti réformiste social chrétien et Parti révolutionnaire dominicain) en consacrant la victoire de l’agronome Antonio Guzman, un riche propriétaire terrien, à la présidence, et concédant aux réformistes la majorité au Parlement , à travers le « Fallo historico » du 8 juillet 1978.Ce qui fut assimilé à une forme de démocratie pactée (Leonel Fernandez,1987). Il s’agit de la formulation de procédures minimales nécessaires à une démocratie fonctionnelle. Il n’est pas nécessaire, d’après Samuel Huntington et Daniel Bell, de promouvoir une participation excessive pour ne pas détruire la démocratie. D’où, dans la perspective des conservateurs des années 1980, une plus grande autonomie de l’exécutif (la présidence) par rapport à la participation directe des mandants représentés par le Parlement (Rosario Espinal, 1987). Ainsi, la République dominicaine a connu deux interventions militaires ouvertes 1916-1924 et 1965.Des pactes sont intervenus après un long règne de répression militaire et d’autoritarisme (1970, 1972, 1978, 1983, 1986, 1989,1992, 1996). À propos de l’interventionnisme américain, il est né déjà en 1812, à partir de l’action humanitaire au Venezuela, alors frappé par un séisme (Jean Christophe Rufin, 1994, p. 35).Il s’est surtout cristallisé avec la formulation de la doctrine de Monroe. En effet, pour renforcer les dispositions relatives à cette Doctrine , Woodrov Roosevelt eut à déclarer : «Qu’aucune nation n’aurait à craindre l’intervention des États-Unis , se basant sur la capacité délibérée qu’a une nation, en toutes convenances , sur le plan social et politique, de garantir l’ordre et de répondre à ses obligations ». Il est difficile de renoncer à cette politique malgré les progrès connus en matière diplomatique et de droits humains. Wilson n’a-t-il pas répudié l’interventionnisme et, paradoxalement réalisé beaucoup plus d’interventions en Amérique latine que Woodrov Roosevelt, l’artisan de cette politique. La République dominicaine fut la première victime du corollaire de Roosevelt pour n’avoir pas honoré ses dettes envers les puissances européennes. En vertu des réclamations de ces puissances face à l’incapacité de la République dominicaine, les États-Unis devaient par le « Modus vivendi », en 1905, être autorisés à contrôler les douanes nationales. En 1907, une convention signée entre la République dominicaine et les États-Unis a permis aux États-Unis de nommer son propre administrateur pour assurer ce contrôle. La République dominicaine ne fut pas une orpheline de l’intervention militaire dans la région. Dans la même période de son occupation, ce fut aussi le tour de Nicaragua (1909), Mexico (1914), Haïti(1915). La protection des intérêts dans le secteur sucrier et les garanties aux investissements sont les principaux motifs de l’intervention américaine, selon le général Smedly D.Butler, rapporté par le Dr Leonel Fernandez Reyna. Des motifs de l’occupation fusent : le danger allemand, le désordre, les dettes cumulées, entre autres. En fait, la convention de 1907 a servi de base légale à Wilson pour l’intervention américaine. Tout renvoie à une crise de leadership (Encarnacion, 1998). Car en 15 ans, seize présidents se sont succédé en République dominicaine. En 1912, ni les bons offices de l’Eglise catholique romaine ni l’immixtion des États-Unis d’Amérique n’ont aidé à converger les vues et garantir un consensus politique entre les secteurs oligarchiques dominicains. Un gouvernement provisoire présidé par Monseigneur Adolfo A. Nouel, qui lui-même a réuni les partisans de Horacio Vasquez et Juan Isidoro Jimenez durant ses quatre mois. Des fractions en lutte s’entredéchiraient au nom de questions d’ordre personnel et idéologique. L’événement déclencheur de l’assassinat de Horacio Vasquez aussi bien que la persécution des partisans du ministre de la Défense Arias a beaucoup contribué à amorcer l’intervention militaire américaine. Tout est parti de 1868, avec la signature du contrat Hartmont , quand on a omis d’enlever les pouvoirs de cette partie pour contracter et vendre des bons au nom de la République. Ce, peu de temps, après la sortie des Espagnols en 1865. En 1888, le général Ulysse Heureaux négocia les bons de Hartmont avec la compagnie hollandaise Westendorp, qui devait autoriser à vendre des bons jusqu’à concurrence d’un million et demi de livres sterling. Par contre, Heureaux liquidait les droits de la compagnie en la faisant supplanter par un groupe nord américain « The Santo Domingo Improvement Company ». Heureaux a lui-même favorisé la domination étrangère. Sa politique économique de commerce et d’émissions non contrôlées de papier monnaie a conduit à une crise et une banqueroute économique à la base de l’ingérence américaine dans la régulation directe de la société dominicaine. Lilys, surnom donné au général Ulysse Heureaux, divisa son propre parti, le parti libéral ou parti bleu. Il a contribué à endetter fortement le pays ; le dernier acte gratuit fut des prêts contractés pour construire un chemin de fer qui devait relier Puerto Plata et Santiago, situés dans la même région, le Nord. Il fut assassiné par Ramon Caceres, un pro-américain, qui alla occuper le pouvoir de 1905 à 1911, l’artisan de la convention d’abdication de la République dominicaine. Survint la mort de Carceles, en 1911, suivie de grandes turbulences politiques culminant au plan d’invasion de 1916. La crise de leadership fut préoccupante. Malgré le plan d’évacuation des troupes signé entre le Département d’État et les leaders des partis politiques d’alors (plan Hughes-Peynado), les États-Unis dessinaient une carrière au jeune militaire de 31 ans Rafael Leonidas Trujillo. Il a été éliminé à un moment où les processus de médiation à l’intérieur du bloc au pouvoir sont bloqués du fait de l’exercice d’un pouvoir patrimonial. Des changements ont été aussi notés dans la politique étrangère des États-Unis dans la Caraïbe, à savoir la promotion des secteurs démocratiques conservateurs ou modérés dans le cadre d’alliances politiques. Préalablement, cette politique appuyait des régimes populistes en Amérique latine aptes à développer des politiques de substitution par importation en vue de garantir le développement économique. Cela a donné lieu au modèle de corporations transnationales qui satisfont le processus d’accumulation de capitaux sans précédent et en même temps renforcé ses capacités militaires dans la région. La Constitution de 1963 interdisait des concessions aux étrangers. En février 1963, l’exercice démocratique de la présidence du professeur Juan Bosch, sept mois plus tard, a été perturbé par un coup d’État militaire. Ce «roll back» a facilité l’investissement massif américain dans les secteurs suivants : canne à sucre, mines, tourisme et zones franches. Durant les trois mandats consécutifs du Dr Joaquin Balaguer (1966-1978), la dépendance vis-à-vis des Américains a été fortement garantie. La politique de bon voisinage n’a pas empêché d'utiliser le « roll Back » au Guatemala en 1954 et de renforcer une présence militaire dans la région. L’intervention militaire en République dominicaine en 1965 est un autre exemple frappant et, plus tard, le « roll back » à Grenade, en 1982. Aussi surgit-il la nécessité pour les États-Unis de se refaire une image. La politique des droits humains de Carter était bien la phase de transition. Car la démocratie restreinte allait naître dans ce contexte de promotion de droits humains après que l'institution des régimes militaires en Amérique latine dans la décénnie 1970, appuyés ouvertement par les États-Unis. Carter a donc tenté de transformer les régimes militaires en régimes civils. Ce qui a été assimilé aux « démocraties viables » ou démocraties restreintes, soutenues par certains bureaucrates du Département d’État. Ainsi on devait compter sur la collaboration des forces politiques internes d’un pays ayant l’appui des masses et en même temps qui soient une garantie pour la promotion du système capitaliste. Tel fut l’exemple du Parti révolutionnaire dominicain qui a marqué une rupture dans sa ligne en 1972, à la base de la scission (PRD et fractions-Parti de libération dominicaine). Dans la région, les investissements américains sont importants, soit une augmentation de quelque dix mille millions de dollars avec des taux de retour juteux de la part des transnationales de l’ordre de 29.3%. Seulement en République dominicaine, ces compagnies ont tiré entre 1978 et 1981, - à la gestion du PRD - près d’un demi-million de dollars par jour. Parmi les secteurs contrôlés, les mines, la canne à sucre et les produits agricoles traditionnels comme le café, le cacao et le tabac. Le tourisme et les zones franches étaient très achalandés, puis sont devenus des monopoles (Pablo Marinez, 1987). La République dominicaine allait aussi bénéficier du Plan Reagan (Initiative pour le Bassin de la Caraïbe), dans les années 1980. C’est un programme économique à forte composante militariste. La République dominicaine se voit assigner un pourcentage de 11.4% de l’aide totale face à El Salvador, 28.6% ; Costa Rica, 20% ; Honduras, 10.0% ; Jamaïque, 14.3% ; Guatemala, 3.1% et Haïti, 2.8% (Pablo Marinez, 1987, p.56). Ainsi les intérêts militaires, politiques et économiques se sont bien associés. Le Dr Balaguer est revenu à la charge de 1986 à 1994. Il continue à garantir davantage la domination étrangère sur fond de crise. La pauvreté s’est installée dans un contexte de répression. Son mandat a été écourté, après avoir remporté des élections de 1994 de manière frauduleuse. Dès lors, il a révoqué le principe de réélection réhabilité par l’agronome Hipolito Mejia (Papa) dans la perspective des élections de 2004. Le Dr Balaguer a bel et bien choisi le Dr Leonel Fernandez comme son dauphin, au nom d’un pacte entre le Parti réformiste social chrétien et le Parti de libération dominicaine. Le Dr Balaguer a fait planer son ombre lors des élections de 2004, dans un style de one man show pour se faire un mythe. Le Dr Fernandez, lui, promet monts et merveilles, favorise la réélection de son parti 1996-2000,2004-2008,2008-212 et 2012-2016 en faisant cohabiter dans le cadre de pactes, régime patrimonial et intérêts américains.