Watson Denis Il y a une nouvelle donne dans la vie politique en République dominicaine qui, pour plusieurs raisons, n’a pas fait la une dans les médias en Haiti. C’est la démission, pour raison de santé, de M. Carlos Morales Troncoso comme ministre des Relations extérieures de la République dominicaine et son remplacement par M. Andrés Navarro García. Ce changement au sein du cabinet ministériel en République dominicaine intéresse ou doit intéresser au plus haut degré certains milieux politiques et institutionnels en Haiti. Dans cette note d’information, je me limite à signaler que le nouveau ministre de 50 ans a remplacé un gourou de la scène politique dominicaine. En effet, M. Troncoso, dirigeant de parti politique, homme d’affaires, ancien vice-président de Balaguer, ministre de Relations extérieures à plusieurs reprises, sous les gouvernements successifs de Joaquín Balaguer Ricardo, de Leonel Fernández Reyna et de Danilo Medina Sánchez, est une figure marquante, une personnalité de taille, un homme d’État conservateur, qui a orienté depuis de longues années la politique dominicaine à l’égard d’Haiti. Certes, vu sa position privilégiée dans les structures de pouvoir en République dominicaine, il aura toujours la possibilité d’orienter la politique extérieure de son pays, surtout sur la conduite à tenir avec le pays frontalier d’Haiti, mais il ne sera pas en première ligne. Le nouveau chancelier, qui a pris ses fonctions le 15 septembre dernier, imprimera, au fur et à mesure, sa marque dans les relations insulaires. Déjà, il a annoncé la couleur, il a déclaré dans la presse qu’il entreprendra une visite dans les prochains jours dans la région des Caraïbes qui le conduira à Porto Rico, à Belize et en Haiti. Ce qui signifie que la République dominicaine initiera une politique de rapprochement avec ses voisins les plus immédiats. Avec la nomination de Navarro, le président Medina a placé à la tête de la diplomatie dominicaine un homme de confiance bien à lui, jusqu’à présent sans agenda politique personnel et qui a été le plus clair de son temps dans le monde académique. M. Navarro est architecte de formation et de profession. Diplômé en architecture à l’Université autonome de Santo Domingo (UASD), détenteur d’une maîtrise en urbanisme à l’Université autonome de Mexico (UNAM), le nouveau ministre est professeur d’urbanisme à la faculté d’architecture de la UASD. Il est auteur de plusieurs ouvrages sur l’urbanisme et la planification urbaine. A côté de ses activités académiques, M. Navarro a travaillé dans l’administration et la fonction publique de son pays. Il a été Directeur de politique nationale de développement urbain (1988), directeur général de la planification urbaine de la mairie de Santo Domingo en 2002 -2005, directeur adjoint du Programme d’appui à la Réforme et à la Modernisation de l’Etat (2005-2008), secrétaire technique puis secrétaire général de la municipalité du District National (Santo Domingo) entre 2008-2014. En avril de cette année, il a été nommé directeur de cabinet du ministre des Travaux publics et de la Communication. C’est à ce poste que le président Medina a fait choix de lui pour occuper les fonctions de ministre des Relations extérieures, poste hautement convoité par les personnalités politiques les plus en vue. Pour parvenir à ce poste, M. Navarro a été préféré à deux diplomates de carrière et de renom. Le nouveau chancelier est considéré comme une personne joviale, ouverte et intelligente; il est attaché aux idées de changement, aux paradigmes de la reforme et de la modernisation. Ce qui n’étonne pas d’un architecte dans l’âme. Il est dit que le président Medina veut imprimer quelques changements dans la politique extérieure de la République dominicaine. Dans l’entourage du président, il semblerait que le nouveau ministre est la personne indiquée pouvant l’aider à matérialiser ce projet. Il est prévu qu’en janvier 2015 le chef d’Etat dominicain présentera les grandes lignes de la politique extérieure de son pays lors d’un forum international. L’un des objectifs majeurs de ce forum est le redressement de l’image de la République dominicaine dans le monde international, largement terni, endommagé par l’arrêt TC 0168/13 de la Cour constitutionnelle de la République dominicaine. On se rappelle que cet arrêt, scandaleux, inique et a-historique a censé dénationaliser plus de 250 000 Dominicains et Dominicaines, étonnement la grande majorité des dénationalisés sont d’ascendance haïtienne. En attendant la relève, le redressement ou la résolution définitive du problème par les voies juridiques et/ou politiques appropriées, le nouveau ministre va pouvoir se mouvoir entre les lignes directrices d’antan et les nouveaux chantiers qu’il est appelé à lancer. Dans ses premières déclarations à la presse, M. Navarro a indiqué qu’il mettra une emphase particulière sur la coopération internationale, dans le sens des échanges réciproques. Par ailleurs, il a déclaré qu’il donnera une grande priorité à l’intégration régionale avec les pays de l’Amérique centrale et de la région des Caraïbes. Enfin, il a affirmé qu’il est déterminé à renforcer les relations diplomatiques avec Haiti afin de les rendre encore plus harmonieuses. Du point de vue des intérêts dominicains, il a ajouté une chose importante: le bien- être d’Haiti profitera encore plus à la République dominicaine. Ce ministre doit se connaître en planification stratégique, il anticipe sur le temps! Espérons que les forces politiques et économiques le laissent faire. De notre côté, nous aimerions qu’il contribue, tant soit peu, de par ses initiatives et ses prises de position, à améliorer le sort des travailleurs haïtiens vivant de l’autre côté de la frontière. Aussi nous aimerions qu’il contribue à la restitution de la nationalité, selon la Constitution et les lois ordinaires en vigueur en République dominicaine, ainsi que les principes du droit international, des personnes dénationalisées, dont les Dominicains et Dominicaines d’ascendance haïtienne. Comme on peut le comprendre, au-delà de toutes les conjectures politiques possibles et imaginables, la nomination d’Andrés Navarro au poste de chancelier n’est pas anodine. Je souhaite ardemment qu’il parvienne à secouer les torpeurs, à imprimer un virage bénéfique, un changement de perspectives dans les relations entre Haiti et la République dominicaine, deux États indépendants qui partagent l’île merveilleuse d’Haiti. Prof. Watson R. Denis, Ph.D. watsondenis@yahoo.com Professeur d’histoire de la Caraïbe et des relations internationales à l’Université d’Etat d’Haiti (UEH)