La nation tout entière attend avec impatience le résultat des consultations entreprises par le chef de l’État avec différents secteurs de la vie nationale. Les élections n’ont pas eu lieu le 26 octobre comme prévu. Le spectre du dysfonctionnement du Sénat et de l’inexistence de la Chambre des députés augure des jours sombres sur Haïti. D’aucuns se demandent perplexes, que se passera-t-il le 12 janvier 2015 ? En effet, au premier lundi du mois de janvier 2015, le pays ne comptera que onze (11) élus nationaux dont un seul à pouvoir décisionnel, le président de la République. Une situation des plus anormales, puisque non prévue par la Constitution et les lois de la République. De quoi s’inquiéter. Le chef de l’État annonce pour le 18 novembre, la fin des consultations et la communication de sa décision. La date choisie est hautement symbolique. Devrait-on s’attendre à une souillure de plus de la mémoire historique collective ? Le 17 octobre dernier, opposition et majorité ont systématiquement vilipendé la mémoire du père fondateur de la nation. La première par l’organisation d’une manifestation inopportune et la seconde par des festivités anachroniques et inadaptées à la circonstance. Nos dirigeants s’amusent depuis un certain temps à galvauder sans retenue nos dates historiques importantes en brisant les mythes séculaires sur lesquels nos aïeux ont fondé cette nation qu’ils nous ont laissée au sacrifice de leur vie. Notre mémoire et les valeurs républicaines se perdent dans nos querelles de chapelle comme les fleuves se jettent dans la mer. Cette annonce tant attendue du chef de l’État attise les passions. Certains pensent que le président aurait pu économiser le temps puisque son jugement était fait avant même les consultations ; d’autres croient que ces dernières vont inéluctablement influencer la décision que prendra le président de la République. Nous nageons dans les eaux scabreuses de la conjecture, le plus important est la décision elle-même et surtout sa propension réelle à résoudre la crise. Rappelons les circonstances qui ont conduit à ces consultations de la présidence. On approchait la date fatidique du 26 octobre et les convictions étaient faites que les élections n’auront pas lieu. Et effectivement, elles n’ont pas eu lieu. Trois ans déjà, aucune élection n’a pu être organisée dans le pays. Nous sommes à l’orée d’une crise pluridimensionnelle. Le Sénat de la République au deuxième lundi de janvier 2015 sera amputé de vingt (20) membres sur trente (30) prévus par la Constitution en vigueur, par conséquent, dysfonctionnel car les dix sénateurs restants ne pourront ni tenir séance ni décider au nom de la République. A cette même date, le mandat des quatre-vingt quinze (95) députés arrivera à expiration, le pays se réveillera sans une Chambre des représentants du peuple ; abstraction faite des maires et des élus locaux dont le mandat était à terme depuis trois ans. Il restera par voie de conséquence, un seul élu à pouvoir décisionnel, le président de la République. Les décisions qu’il pourra prendre feront objet de décret. Une idée qui suscite de vives inquiétudes dans la classe politique particulièrement du côté de l’opposition qui proteste avec véhémence ; car la gouvernance par décret réveille de vieux démons qui pendant une certaine période ont cauchemardé la population. Quelle alternative ? L’Exécutif et le Législatif sont les deux institutions de l’État responsables de cette situation, il n’y a donc aucune raison pour qu’elles se renvoient la balle. Nous avons l’impérieuse nécessité de renouveler le personnel politique. Les élections sont incontournables pour la santé de notre démocratie. Les tergiversations, les cachoteries, les discussions et polémiques stériles, les radicalités doivent cesser. Nous devons répondre de façon responsable à cette unique question : Que ferons-nous le 12 janvier 2015? Les consultations entamées par le président de la République visent à apporter une réponse certaine précisément le 18 novembre, jour de la Bataille de Vertières. Compte tenu de la complexité du problème, nous conseillerons au président de ne pas chercher à imposer sa décision, fut-ce-t-elle empreinte de bon sens et de pragmatisme. La sagesse politique commande au chef de l’État de présenter le résultat de ses consultations et d’inviter la classe politique à un dialogue franc et sincère. Un compromis avec les acteurs clés de la crise est le passage obligé pour éviter le séisme politique qui guette le pays le 12 janvier 2015. Un compromis ne diminue pas les protagonistes mais les ennoblit. Joaquín Balaguer et Juan Bosch recoururent au compromis politique pour sauver leur pays, la République dominicaine au bord du chaos. Nelson Mandela et Frederik De Klerk trouvèrent une entente politique pour éviter que l’Afrique du Sud ne plonge dans l’abîme. Idem en Pologne où le Général Jaruzelski et Lech Walesa, suite à un dialogue politique inattendu, parvinrent à un compromis libérateur pour permettre à leur pays d’engager une transition politique sans heurt. Les exemples de compromis politiques et historiques sont légion dans l’histoire universelle. Nous avons aussi dans le passé réalisé de compromis historiques quand Toussaint et Rigaud, sous l’instigation de Roume, se sont entendus pour mettre fin à la sanglante guerre civile qui ravagea la colonie ; quand Pétion et Dessalines réalisèrent l’unité des noirs et des mulâtres ; et plus près de nous, les négociations de Governor’s Island au large de New York pour tenter ce concilier les protagonistes de la crise née du coup d’État du 30 septembre 1991 ; le dialogue national lancé en 2005 par le gouvernement de transition ; le dialogue interhaïtien de El Rancho avec la médiation de la Conférence épiscopale d’Haïti (CEH). Aujourd’hui plus que jamais l’histoire fait appel à la dimension transcendantale des leaders politiques haïtiens. Si aucune décision négociée, et nous pesons nos mots, n’est trouvée avant le mois de janvier 2015, c’est la communauté internationale qui imposera la solution et ce ne sera pas sans conséquence. Nous pouvons choisir d’être des crabes pour nous empêcher mutuellement de sortir du panier ou d’être des hommes et des femmes politiques responsables et capables de se hisser à la hauteur des ambitions des Pères fondateurs de notre Haïti chérie. Nous avons été quelque peu touchés par cette sensibilité citoyenne et patriotique qui transpirait dans certaines propositions de sortie de crise. Leurs auteurs ont suggéré la tenue d’un dialogue national. Nous croyons fermement que le dialogue national est le seul instrument démocratique qui nous permettra de résoudre nos problèmes structurels. Dans le cas où le gouvernement voudra explorer cette possibilité, nous recommandons un dialogue sectoriel et thématique. La question des élections pourra faire l’objet du premier dialogue. Le but serait de résoudre définitivement le problème électoral en Haïti. La décision qui sortira d’un tel dialogue devra être entérinée par une loi qui sera adoptée par la cinquantième législature. Les solutions sont là, les possibilités également ; ce qui manque manifestement, c’est la volonté politique.