«L’esthétique sera l’éthique de l’avenir» (Lénine) J’avais vingt-quatre ou vingt-cinq ans quand j’ai rencontré Roland Thadal; il en avait plus d’une trentaine. C'est Alix Damour qui me le présenta en des termes élogieux: «Voici le grand Thadal! Le grand!» On partagea un imaginaire, une technique, mais il y ajoutait l’intelligence adaptative. Gérard Dorval, Pierre Clitandre, Jacquelin Dolcé, mais aussi Alix Damour, Ralph Boncy, Jean Dominique, Christophe Charles, Wébert Lahens et Huguette Hérard, les flamboyantes étoiles des années soixante-dix et quatre-vingt ont incarné le zénith de la critique haïtienne avant de cesser d’écrire ou de tirer le rideau du crépuscule des âges. Parmi eux, Roland Thadal demeura l'un des plus résistants et des plus laborieux, par fidélité à ce qu’il révéla de sa personnalité comme par attachement à son amour des lettres, expression de la force de vivre. La tâche n’était pas simple, car Roland Thadal, accroché aux canons traditionnels pendant des années, n’avait guère l’esprit de système. De plus, pressé par la nécessité de gagner sa vie, il publiait beaucoup, au gré des circonstances et de ses humeurs. Lorsque j’ai entamé ma carrière, dans cette ambiance excitante, on continuait toujours à accorder une grande importance à un éclairage médiatique des grandes œuvres, de la littérature notamment. Lecteur tardif de Ferdinand de Saussure, de Roland Barthes, de A. J. Greimas, de Jakobson, de Gérard Genette, de Philippe Hamon, il faisait du sens l’épicentre de l’interprétation. Critique à la plume élégante mais aussi parfois dur, bref critique de métier, il prônait une recherche systématique de tous les points de vue sur le texte. Ni plein, ni hégémonique, le sujet est coincé entre plusieurs vagues, pris dans des événements… Tenter de dessiner une identité de la critique haïtienne contemporaine, c’est, bien entendu, souligner les dettes classiques, romantiques, modernes, pour ne rien dire des traditions subjectivistes. Cependant, il est, en un sens, possible de désigner – au-delà du simple constat de l’interaction culturelle – une critique d'expression haïtiano-haïtienne, pour reprendre l’inoubliable adjectif composé de Seymour Pradel. Roland Thadal, décédé le dimanche 9 novembre 2014, était sans conteste l’un des critiques haïtiens les plus fermes, les plus tenaces. Avec son air pesant, son détachement si profond pour une œuvre en volume, il nous en réservait de belles. Cette fois, en publiant une plaquette superbe sur Jacques Stephen Alexis, (« L’homme et l’œuvre », 1991), il n’y était pas allé avec le dos de la cuillère. Au lieu de s’attaquer au burin à Jacques Stephen Alexis, l’enfant terrible, il nous livra une analyse de son œuvre Compère Général Soleil, Les Arbres musiciens, L’espace d’un cillement, Romancero aux étoiles (recueil de nouvelles que je considère comme le meilleur ouvrage de Jacques Stephen Alexis et que j’avais prêté à Roland Thadal qui ne me l’a jamais remis), avec des finesses d’aquarelliste, avec un sens de l’exégèse peu commun chez un critique haïtien : subtil, flamboyant en contrepoint. Encore un livre supplémentaire sur Jacques Stephen Alexis ? Oui, mais selon l’auteur, un bilan. Et, pari tenu, il s’agit là en effet d’un ouvrage scolaire qui offre les qualités que l’on aimerait trouver dans tous les livres critiques : enthousiastes et convaincants. Le discours critique, tant à l’étranger qu’en Haïti, a connu depuis des décennies une étonnante floraison. Il a été animé, traversé, formé et déformé par les grands gestes de notre temps : le marxisme, l’existentialisme, la linguistique, la psychanalyse, la sémiotique. Et un peu plus que cela. Roland Thadal a tout lu, avec des tics souvent tape-à-l’œil, tout recomposé mais pas tout digéré, et il a décrit, a expliqué, a fourni avec un regard de fauve, et selon les lois du genre, le tableau de cette œuvre complexe dont il sut restituer la polychromie. Jamais romancier haïtien n’aura, avec Jacques Roumain, connu un tel succès international et national. Tout au plus pourrait-on, à Roland Thadal, reprocher le ton incantatoire qu’il adopta parfois ou ses conclusions péremptoires, ou encore le fait qu’il présupposa trop de connaissances chez les lecteurs d’un essai qui devrait être peu ou prou, de vulgarisation. Cette monographie dessine comme malgré elle, à contre-fil, un profil perdu lointain de Jacques Stephen Alexis. Avec une minutie véhémente, il récidiva avec sa thèse («L'unité d'une œuvre», 1997) sur Gouverneurs de la Rosée de Jacques Roumain. Œuvre considérée comme le plus haut sommet de l’esprit absolu du fondateur du Parti Communiste en Haïti. Œuvre bouleversante, protégée par les gloses des Roger Gaillard, Roger Dorsainville, Léon-François Hoffmann, Jean-Claude Fignolé et Eddy A. Jean. Encore une thèse sur le fondateur du Bureau d’Ethnologie, pourrait-on dire, et pourtant, cet ouvrage paru en 1991 est bien plus que cela. C’est le plus brillant qui soit sorti de sa plume fertile. Quand on l’a refermé, une tout autre constatation s’impose : la force de Roland Thadal, c’était son esprit de discernement. Les recensions régulières de Roland Thadal, parues dans le Nouveau Monde, entre les dernières années de la décennie 70 et les premières années de la décennie 80, en particulier, révélèrent un très grand critique d’art. On le sait désormais par la lecture de ses commentaires sur Jacques Stephen Alexis et Jacques Roumain. Ne cherchant pas à éblouir le lecteur, il informait et jugeait sans sourciller en ces temps jean-claudistes des nouveautés du jour. Acéré, les yeux perçants, la langue implacable, voilà un critique qui ne laissa aucune maladresse, aucun bouillon, aucune supercherie, aucune banalité au hasard. En plusieurs dizaines de recensions, Roland Thadal, en professeur assidu, régla son compte à la gent littéraire et artistique ! Et on n’est pas non plus habitué à ça. Pour lui, entre le regard du policier et celui du critique, il y a plus d’un point commun. Et, par-dessus tout, il y a l’art de la franchise et la légère coquetterie que procure l’éclectisme lorsqu’il est cultivé à bon escient et à propos. La franchise ! Brutale ou molle, peu importe ! Bien sûr, on ne peut jamais être certain d’être franc. Mais étonnamment, il est tout à fait évident que la première valeur doit être la franchise… Doit-on éreinter un livre ? Un créateur ? Une œuvre d’art ? Un cinéaste? À quel degré ? Il en est qui disent oui, il en est qui ne disent pas trop. Ce sont des sujets de discussion permanente. En général, on cherche à moduler : il faudrait éviter d’être expéditif. Il y a en circulation bien souvent tellement de livres médiocres et incongrus, d’œuvres picturales ou dramatiques en panne d’originalité. Pourquoi ne pas les mitrailler ? Mais, à la fin, même les partisans les plus acharnés de l’aile dure se posent la même question : à quoi bon ? La filiation de Roland Thadal est évidente, en ce qui a trait à ses commentaires éparpillés dans la presse. Thomas A. Lechaud, Félix Courtois, Léon Laleau : l’école de ceux pour qui tout- l’écriture, la vision, les critères de sélection – est mis au service du mot juste. Sa prose, à l’évidence, fait jeu égal avec les meilleures, les plus classiques et les plus dynamiques. Ce que je vous dis, à vrai dire, ne devrait d’aucune façon surprendre. Au bout du compte, nous soupçonnons à quoi servent les articles, les entretiens et les livres de Roland Thadal : à aimer un peu plus la littérature, l’art et la vérité. On s’émerveille toujours de ce que le style vif et séduisant de Roland Thadal puisse faire passer n’importe quel sujet. Surtout Roland Thadal démontra aux critiques de presse que l’on peut rendre compte des activités culturelles avec rigueur sans être pour autant repoussant ou complaisant. Il faut bien que le critique allume ces lampions pour guider et trier, que les ampoules continuent à clignoter dans la nuit. Il faut qu’il serve à quelque chose, à multiplier les gourmets. Au demeurant, il est décevant que notre modernité ne reformule pas les grandes questions esthétiques à partir des explorations des techniques modernes. Voir des critiques académiques repasser Roland Barthes ou A. J. Greimas, des critiques traditionnelles relire Saint-Aude ou Jean-Claude Charles, ou des jeunes s’accrocher à des protocoles extraordinairement précis, c’est découvrir des interfaces fécondes. En effet, Roland Thadal ne relia pas hélas la réflexion discursive et la réflexion esthétique. Autrement dit, il s’agit moins de penser sur l’acte d’écrire, qu’à partir de la réflexion éthique. Cette dernière mène tout droit vers la réflexion sur le beau. Et puis, l’esthétique rompt toujours avec la simple virtuosité langagière et exégétique, avec la pure instrumentalité savante. Elle est ce par quoi le pouvoir des mots lui-même peut être interrogé dans ses fondements. La qualité et la profondeur, chez Roland Thadal, s’effacent derrière la virulente hégémonie du discours ; la rigueur d’une explication ne remplace pas le vide éthique et le désert esthétique qu’elle porte. Prendre en compte ces réserves, c’est pourtant rencontrer la fécondité, l’ouverture réelle d’une critique haïtienne qui ne cesse d’interroger la société, le désir, la vie, les perspectives nouvelles, les courants de pensée nationaux, les excès de la biographie.