Guidé par une prodigieuse bibliographie et des annotations éclairantes, Carolyn E. Fick, avec son livre sur la révolution de Saint-Domingue, revu et corrigé, a brossé le profil d’une vision fort singulière de la naissance de notre nation: « The Making of Haiti!!!». Que de vérités surprenantes ! Que de révélations ! Il s’agit, à bien des égards, d’un livre important, traduit de l’anglais par Frantz Voltaire.
Important, parce qu’il aborde des questions fondamentales relatives à l’esclavage et à la résistance subséquente. Important, parce qu’il établit, de manière convaincante, les différences existant entre le Nord et le Sud avant et pendant l’indépendance. Pour bon nombre d’historiens et de sociologues, cette période tumultueuse et dramatique a laissé des traces horribles sur notre comportement de peuple et explique largement ces sentiments de honte et d’inachèvement qui caractérisent nos actions et notre imaginaire.
Publié il y a 23 ans et réédité cette année par les Editions du CIDIHCA (Canada), « Haïti, naissance d’une nation ( la révolution de Saint-Domingue vue d’en bas)» de Carolyn E. Fick, après lecture, nous permet de comprendre avec beaucoup plus de précision ce qui, après 1804, est à la base de tant de dérives, de malheurs, de sanglants affrontements. Le drame du Pont-Rouge n’est pas un accident. Il plonge ses sources dans la guerre du Sud.
Prenons la question raciale qui, sporadiquement, revient sur la scène. Il faut comprendre que ce lourd et délétère héritage est un « cadeau empoisonné» issu de nos travers et distorsions endo-coloniaux. C.L.R. James, dans Les Jacobins Noirs, l’avait abondamment démontré. Prenons la question agraire. Avant tout, les marrons voulaient avoir quelques lopins de terre, bien à eux. La terre symbolise la liberté, le mieux-être pour l'Haïtien. Prenons ce sempiternel et frustrant dilemme entre la culture créole et les traditions africaines qui a fait de notre pays un volcan, une bombe. Prenons les dissonances ou polarisations de nature idéologique et programmatique entre Toussaint et Rigaud, entre Dessalines et Pétion, entre Pétion et Christophe. Aujourd’hui encore, on en ressent les vibrations et les étincelles effervescentes. L’attitude radicale de Toussaint par rapport à son neveu Moïse, les débordements de Dessalines non seulement dans la guerre du Sud mais aussi contre les bandes rivales (Sylla, Sans Souci, Makaya, Lamour Dérance, etc), la stratégie politique sournoise et manipulatrice de Pétion et l’autoritarisme déclaré de Christophe sont examinés par Carolyn E. Fick à travers un style narratif à la fois didactique et discursif. L’une de ses réussites, c’est justement son discours direct et démonstratif. Sa performance est donc là : à partir du tréfonds de nos origines historiques, arriver au sommet de nos luttes fratricides, de nos turpitudes incessantes. Comme si notre présent et, hélas ! notre avenir sont hantés par notre passé… glorieux et tragique...
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