(Première partie)
Par Jean-Marie Beaudouin
L’irréductibilité existentielle du peuple haïtien
Une élite en panne de théorie de développement
Une littérature non engagée
Le peuple haïtien est un peuple supérieur. Il se trouve en parfaite communion avec le principe fondamental qui veut que ce soit toujours dans les luttes politiques que les peuples se libèrent de leurs bourreaux historiques, s’affranchissent de la servitude et accèdent à leur indépendance. L’absence de combat conduit fatalement à l’immaturité mentale des masses, la présence de combat développe au contraire la conscience populaire. Et l’Exploiteur historique y voit de mauvais présages annonçant éventuellement l’effondrement de son système, il panique avec l’écume à la bouche. Autrement dit, la prise de conscience par les masses met en péril l’ordre social ancien et le nouveau est bien disposé à le remplacer dès lors que les conditions objectives arrivent à maturité. Or, les tenants du système d’exploitation savent mieux que quiconque que l’histoire ne fait pas les hommes, mais que les hommes la font. Ils savent également que ce sont les masses qui font la révolution.
Dans la période prérévolutionnaire haïtienne en passant par PadreJean et Makandal qui inventèrent le concept de guérilla comme stratégie de lutte, il s’est produit un évènement inédit dans l’histoire de la conscience humaine qui allait du coup marquer la conscience de l’humanité pour toujours. Le Congrès historique de Bois-Caïman (Nord, août 1791) – dont certains auteurs haïtiens s’attardent sur sa forme cérémoniale – est le point de départ du plus grand évènement politique, militaire, social et culturel que l’humanité ait vécu. Elle en garde également un très bon souvenir. N’en déplaise aux bonapartistes qui continuent de ruminer le coup d’État du 18 brumaire (9 novembre 1799) jusqu’à nos jours. Car l’espèce humaine n’est pas seulement formée de gens anormaux, souffrant du racisme antinègre ou anti-noir, il existe également d’autres types de femmes et d’hommes qui lisent les évènements différemment de la camarilla bourgeoise, de la bourgeoisie scolastique pour ainsi dire.
Si les colons planteurs blancs qui dominèrent la scène de Saint-Domingue n’avaient pas prêté une attention au Congrès de Bois-Caïman, ce n’est pas parce qu’ils ignoraient sa tenue et ses sessions; mais, au point de vue de la législation coloniale, ils savaient pertinemment que le Code noir était toujours en vigueur dans la colonie. Avec ce rempart juridique favorable aux Blancs, les colons industrieux et la société civile blanche ne devaient pas s’inquiéter: le peuple des esclaves était sous contrôle. On le sait, le Code noir supprima tous les droits et libertés de l’esclave africain: il ne devait pas être libre, ni toucher à un quelconque morceau de papier de peur qu’un miracle ne s’opérât dans son cerveau: il était alors condamné à l’ignorance absolue sous l’absolutisme des colons européens: N’empêche que l’Europe se vantait d’être la civilisation humaine la plus élevée du monde.
Voici brièvement le rapport de l’état mental de l’époque qui détermina la tenue de la réunion historique du Bois-Caïman. A ses assises, les organisateurs et les panélistes mettaient l’emphase sur la technique et la stratégie de guerre dans le cadre de la lutte de libération des esclaves et de la nation. Côté social de la chose, ils avaient évoqué la nécessité d’adjoindre l’état-major mulâtre à cette grande cause de liberté universelle; mais c’était peu probable qu’une telle démarche se concrétisât effectivement, compte tenu des ferments de la division qui empoisonnèrent la société domingoise. Et les évènements ultérieurs ne tarderont pas à prouver jusqu’où les préjugés sociaux de couleur pouvaient aller. Côté cérémonial du Congrès, les leaders jugèrent opportun qu’une cérémonie religieuse à l’accent vaudou eût lieu après les sessions techniques et intellectuelles; lequel culte servirait de stimulant aux révolutionnaires qui vont faire éclater l’insurrection générale.
Le lecteur universel haïtien voudra bien voir dans les citations suivantes la nature criminelle et diabolique du système de l’esclavage et de la traite des Noirs. Il y verra la complexité de la lutte des esclaves avant qu’elle n’accouchât de l’Histoire d’Haïti, qui est la représentation suprême de la civilisation haïtienne. Au sujet de laquelle votre fidèle serviteur veut bien placer son mot dans cette grande confusion construite à partir des premiers écrits, dont les auteurs ont délibérément amputé la littérature de l’histoire d’Haïti de son premier écrivain, soit Boisrond-Tonnerre (Louis: 6 juin 1776 – 24 octobre 1806), Adjudant-général de son grade.
Il [Boisrond-Tonnerre) est moitié chacal et parlait un créole si grossier que Dessalines, moitié loup lui-même, s’attachait ses services, selon Saint-Rémy (des Cayes). S’ouvrent ainsi les hostilités dans la littérature haïtienne, dirigées particulièrement contre ces deux hommes d’État, mus par les idéaux de liberté et d’humanisme, qui allaient être liés idéologiquement jusqu’au fatal destin qui les attendait au Pont-Rouge le 17 octobre 1806. Qui l’eût cru? Alors que le couple idéologique qu’ils formaient fut le fruit d’une circonstance fortuite: car ni l’un ni l’autre ne s’étaient jamais rencontrés avant le Camp-Gérard (Les Cayes: 5 – 6 juillet 1803).
C’est à la faveur de la rencontre historique Dessalines-Geffrard, que celui-ci présenta Boisrond-Tonnerre à celui-là. Les propos méchants et vexatoires de l’historien Saint-Rémy sont couchés noir sur blanc dans son Avant-propos qui introduit le texte de Boisrond-Tonnerre « Mémoires pour servir à l’histoire d’Haïti ». Saint-Rémy (des Cayes) a, certes, le mérite d’avoir fait publier les mémoires de l’Adjudant-général, mais on peut se rendre compte par soi-même du contraste ayant traversé l’écriture de l’Histoire d’Haïti.
Le Code noir est présenté comme le symbole de l’esclavage et de la traite, exercés par les têtes couronnées d’Europe au profit de leur bourgeoisie locale. Elles n’avaient point tenu compte que l’esclave africain était une personne humaine au même titre biologique que tous les êtres humains, mais elles en aimèrent sa force de travail, ses muscles pour ainsi dire. Jean-Baptiste Colbert (août 1619 – septembre 1683), le rédacteur de ce document diabolique mais qui ne verra pas la promulgation de son œuvre monstrueuse, fit de l’esclave un chrétien ou un chrétien esclave. Une véritable cacophonie de la philosophie chrétienne, cela n’enlève pourtant pas un iota à la valeur bourgeoise du christianisme tel que vécu dans la conscience humaine. D’ailleurs Jésus-Christ, le fondateur de la doctrine des Chrétiens, est mêlé à toutes les sauces que les idéologues cuisinent pour la conscience bourgeoise: sauces moyenâgeuses, féodales et capitalistes d’aujourd’hui. Les plus grands criminels de l’histoire moderne se réclament tous du christianisme: l’Occident se déclare « monde libre et chrétien ».
« Les enfants qui naîtront entre esclaves seront esclaves et appartiendront aux maîtres des femmes esclaves, et non à ceux de leur mari, si le mari et la femme ont des maîtres différents. », (Article-12 du Code noir).
« Voulons que si le mari a épousé une femme libre, les enfants tant mâles que filles suivent la condition de leur mère et soient libres comme elle nonobstant la servitude de leur père; et que si le père est libre et la mère esclave, les enfants soient esclaves pareillement. »,( Article-13 du Code noir).
Cet article a le mérite d’être une véritable supercherie intellectuelle dans la tête maladive de son auteur. Quelque valeur bourgeoise qu’on puisse donner à cette énonciation pour le moins trompeuse, l’article-11 ôte tout doute à une quelconque charitable compensation dans la condition de l’esclave. Il s’énonce comme suit:
« Défendons très expressément aux curés de procéder aux mariages des esclaves, s’ils ne font apparoir du consentement de leurs maîtres. Défendons aussi aux maîtres d’user d’aucunes contraintes sur leurs esclaves pour les marier contre leur gré. », (Article-11 du Code noir).
La seconde phrase de l’article-11 est nulle et sans effet. Le maître d’esclaves était le seul prince de l’île conquise, alors que le souverain du royaume de France se trouvait lui-même à des mers et des océans de l’Hispaniola. Les rapports de l’agence de l’époque se basaient essentiellement sur ceux des colons blancs.
« Déclarons les esclaves être meuble, et comme tel entrer en la communauté, n’avoir point de suite par hypothèque, se partager également entre les cohéritiers sans préciput ni droit d’aînesse, ni sujets au douaire coutumier, au retrait féodal et lignager, aux droits féodaux et seigneuriaux, aux formalités des décrets, ni aux retranchements des quatre quints, en cas de disposition de mort ou testamentaire. », (article 44 du Code noir).
Dans cet article de la police des esclaves de Colbert, paru solennellement en mars 1685, il ressort deux affirmations importantes, ou peut-être trois. Premièrement, le citoyen universel africain de Saint-Domingue est confirmé dans son statut d’esclave, selon le roi de France et ses alliés philosophes des Lumières. Il était libre chez lui, vaquait librement à ses occupations quotidiennes et donnait libre cours à sa pensée; mais, dès lors qu’il fut chassé par les négriers européens et transplanté d’Afrique dans Saint-Domingue, il est privé de liberté et a été rendu esclave pour le compte des bourgeoisies européennes.
Voilà ici une des données de base qui n’apparaît pas dans les textes proposés, sinon qu’elle est diluée, filtrée ou émasculée. « Le nègre transplanté de son pays où il était esclave, dans une autre où il continuait à l’être, rêvait, sans doute, à la terre du berceau et aux soins de la famille, mais là s’arrêtaient ses vœux. »
Affirmation de Saint-Rémy des Cayes dans son livre intitulé « Vie de Toussaint-L’Ouverture », chapitre quatrième, page 16. Son œuvre parut à Paris, chez Hoquet, libraire-éditeur en 1850. Le sermon de l’auteur Saint-Rémy se présente comme un droit canon, limitant les facultés mentales du nègre dans ses certitudes comme dans ses perspectives. Il faut admettre, cependant, que l’émetteur de la présente assertion s’est trompé d’époque: Il a exercé l’écriture de l’histoire des esclaves dans un pays libre et indépendant, baptisé HAITI. Le nègre, dans son plus haut sens de la race noire, démontra sans ambages qu’il s’inscrivait dans une perspective plus grande que la nostalgie africaine et les obligations familiales. Il a créé un État souverain dans la partie Ouest de l’île, dont il a fait un prolongement du continent africain pendant qu’il a assuré le processus naturel de la reproduction sociale. Saint-Rémy est l’un des principaux auteurs qui dominent la littérature haïtienne.
Deuxièmement, le rédacteur du Code noir affirme que le régime du droit féodal (régime de la communauté des biens dans le mariage chrétien qui est une institution bourgeoise, privilèges féodaux, droit testamentaire, et autres) est inconnu de l’esclave, fût-il son gain obtenu de sa propre sueur. Tout ce qu’il gagne doit inévitablement revenir à l’État colonial, dont les Blancs dirigent les destinées pour le compte de la France. On s’aperçoit bien ici que Colbert devient sémantique dès lors qu’il s’agit pour lui d’énoncer la théorie du capital, pour l’époque. Cela n’a pas changé avec la modernité: le citoyen formé divague beaucoup plus qu’il agit sur les phénomènes qui entourent son univers, ou son imaginaire.
Troisièmement, la nature criminelle des soixante articles du Code noir, particulièrement son article 44, ne peut être l’œuvre que d’un régime qui se croit immuable, éternel ou intemporel. Et la note canonique de l’écrivain Saint-Rémy (des Cayes) va dans cette direction-là. Il reste esclave de la mentalité coloniale.
Pourtant, l’Haïtien résiste. Il avait continué jadis de produire pour la bourgeoisie européenne qui le récompensait en d’indignes traitements, notamment l’ensauvagement des colons de toutes les couleurs. Il résiste et continue à exister. Il a dû traverser des flots de la mer, résister aux orages dangereux, se protéger contre des volcans toujours en éruption pour donner naissance à cette nation, à cette société, à cette cité que nous portons sur nos fronts et sur ceux de nos enfants. Aujourd’hui, le paysan produit pour ses élites qui le maintiennent dans un cordon sanitaire des plus innommables, ce, depuis plus de deux siècles d’histoire. Il résiste et continue à exister à l’intérieur d’un génocide national, monté par l’intelligence haïtienne moderne.
Nous nous arrêtons là momentanément. Dans la deuxième partie, nous verrons ce qu’a été la montagne de difficultés dressées devant l’être nègre avant qu’il ne parvienne à les surmonter, dans le cadre de la cause de la liberté universelle. Également la manière dont il appréhende et répond aux coups bas des étrangers, ainsi qu’à ceux de ses propres frères. Il fera une démonstration de sagesse des plus réservées dans le traitement de ses adversaires vaincus: cela s’est passé dans la guerre civile du Sud, voulue par l’état-major métis, avec en tête le brigadier-général André Rigaud. En réalité, le nègre africain était cerné de tous bords; mais il sut et put résister pendant qu’il suit sa doctrine révolutionnaire jusqu’à ses ultimes conséquences et d’y conformer ses actes. Aujourd’hui, on semble voir en lui un être rendu et dépouillé de sa substance spirituelle; mais il existe et ne dort pas réellement. Il attend son moment, peut-être qu’il attend également un guide.
À suivre (…)
Jean-Marie Beaudouin
Décembre 2014; coifopcha@yahoo.fr
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