(Deuxième partie et fin)
Jean-Marie Beaudouin
L’irréductibilité existentielle du peuple haïtien (suite)
Une élite en panne de théorie de développement (suite)
Une littérature non engagée (suite)
On se souvient que la contre-offensive de l’armée coloniale (octobre 1794) contre les Espagnols se solda par la victoire des troupes du gouverneur général Étienne Laveaux. Villate, Danty et Toussaint s’illustrèrent avec un stoïcisme peu commun, qui augurait déjà que les difficultés humaines sont surmontables, que les conquêtes nouvelles étaient dans l’ordre du possible. Toussaint offre alors sa soumission au général Villate, commandant des légions du Nord. Ce dernier donna au futur commandant en chef une fin de non-recevoir en des termes laconiques, mais remplis de rancœur: « Je refuse d’entrer en négociation avec un misérable esclave dévoué à la cause de la servitude », (cf. Sommaire de l’histoire de Saint-Domingue 1492 – 1803. Source: Site Internet Ça Va, Inc. Consultable sur le site cavainc.blogspot.com).
Pourtant, Jean-Louis Villate est né dans la colonie en 1751 et y meurt le 7 mai 1802. La vanité et le trop-plein intellectuel conduisent souvent à la déraison: la raison, institution intime de l’homme, a tant vu bien des gens formés tomber de ses rangs à cause de ces sentiments plutôt incommodes à la nature humaine. Au point que celles et ceux qui les portent paraissent comme des êtres superficiels. Et les progrès de la science moderne s’adressent comme un défi à la conscience des vaniteux ou des « m’as-tu vu ».
Rigaud, le commandant du Sud, apporte pour sa part son allégeance totale à l’État français dans un testament qu’il laissa pour la postérité des Gaulois ci-devant Français actuels. Il n’avait alors que 36 ans, relativement très jeune pour l’époque; dans les conditions actuelles, la trentaine est perçue comme un jeune enfant émancipé. Mais il l’avait dressé afin que nul n’en ignore ou n’en prétexte ignorance. Il baptisa son document historique « Mémoire du général de brigade André Rigaud, en réfutation des écrits calomnieux contre les citoyens de couleur de Saint-Domingue ». En voici un extrait de son chef-d’œuvre:
« Tant que le sang circulera dans mes veines, je prouverai par des faits mon amour ardent pour la République française, une et indivisible, et ma haine pour ses ennemis. Ma vie lui appartient. Depuis longtemps, je la lui ai consacrée, je ne vivrai que pour la défense de ses intérêts; et quand la mort tranchera le fil de mes jours, mes derniers vœux seront pour sa gloire et sa prospérité. »
« Fait aux Cayes, le 18 thermidor, an cinquième de la république, une et indivisible.
Signé: André Rigaud. »
Source: Site Internet https://archive.org/details/mmoire00riga.
18 thermidor an V selon le calendrier actuel réfère à la date du 5 août 1797, Rigaud est né en janvier 1761.
Napoléon Bonaparte, Premier consul putschiste, lui, jouait au renard avec Toussaint Louverture, un être singulièrement remarquable dans l’histoire moderne, un aigle d’une espèce rare dont le génie n’a produit que des êtres supérieurs. Bonaparte utilisa la ruse pour tenter de manipuler l’Aigle des montagnes et des plaines quand il dépêcha à Saint-Domingue, en mai 1800, une commission consulaire, composée de Julien Raymond (mulâtre abolitionniste), du général Michel et du colonel Vincent.
Elle [la commission] avait alors pour mission d’endormir le général en chef. Position dominante (son grade) que Bonaparte, dans sa stratégie occulte, confirma après le coup d’État du 18 brumaire (9 novembre 1799). Mais Toussaint, qui formait sa conscience politique dans le marais des esclavagistes et des royalistes, connaissait et maîtrisait parfaitement le binôme: la ruse et la force, aussi bien que la technique des sondages d’opinion qui était une pratique expérimentale de la diplomatie de l’époque. Toussaint ne s’était pas laissé faire: sa science prodigieuse lui interdisait de se faire prendre dans la politique d’hameçonnage que lui tendait l’autre Aigle d’outre-Atlantique, qui voulait à tout prix déstabiliser son pouvoir.
Le génie noir, au contraire, fit de la philosophie sociale son critère et son plan directeur dans le cadre du grand dessein libérateur et émancipateur qu’il incarna dans Saint-Domingue insurrectionnelle et au-delà. Il n’était point étranger aux préceptes de Machiavel, à la philosophie machiavélienne pour ainsi dire. Toussaint anticipa les menées subversives de Napoléon et sortit le document à jamais historique, la Constitution de juillet 1801. La bataille des aigles confirme, si besoin, que le Noir reste et demeure symbole de la puissance.
C’est cette bataille particulière des aigles qui va déterminer l’issue de la guerre imposée à l’aigle noir par l’aigle blanc. Ayant obtenu à l’arraché les préliminaires de la paix d’Amiens (décembre 1801), dont le frère aîné Joseph Bonaparte fut à la cuisine de cette paix séparée sur le continent blanc; lesquels libéraient les mains tentaculaires de Napoléon. Croyant que sa politique de sape était en marche dans son île conquise, à l’appui de ses délégués consulaires, le Premier consul dépêcha en toute hâte son ministre des Affaires étrangères auprès du souverain du royaume d’Angleterre pour l'assurer de sa bienveillance et de l’imminence de son action contre la rébellion saint-domingoise, qu'il jura de conjurer ou de noyer le plus tôt possible.
Car il avait un urgent besoin de rapatrier la poule aux œufs d’or à l’empire; il avait également hâte de siéger à la cour des princes, réservée jusque-là aux nobles. S’il avait attendu jusqu’en 1804, après sa débâcle, pour se faire couronner empereur sous le nom de Napoléon 1er, c’était seulement parce qu’il devait payer un peu de patience. Aussi étrange que cela paraisse, l’auteur national Thomas Madiou ignore que la restauration de la monarchie française fut rendue possible sous le consulat de Bonaparte, alors qu’il approuve dans son livre avec une telle conviction que la « révolution s’était opérée » sous le Directoire qui, dans les conditions de l’époque, est une structure dont le but ultime était de noyer la révolution jacobine et de reconduire la royauté. Révolution et son contraire contre-révolution paraissent des notions confuses dans la tête bourgeoise de Madiou. Son interprétation oiseuse de la mission exacte du colonel Vincent l'a conduit à cette déduction propagandiste, tandis que Toussaint considérait le colonel comme un agent consulaire à qui il avait d’ailleurs mandé d’aller apporter la Constitution pour approbation du consulat.
Talleyrand-Périgord (Charles Maurice de: 1754 – 1838) fut cet homme à qui Napoléon confia cette mission secrète, mais aussi pour avoir été le premier commerçant politique légal ou le premier courtier politique légal (en anglais: Political lobbying legal). Les États capitalistes modernes, avec leurs représentants au niveau des légations à l’étranger, ne s’en privent pas. Et les petits États en font les frais cruellement: les commerçants en cette matière précise engrangent des ristournes beaucoup plus importantes qu’à l’époque de Talleyrand, le pionnier de ce commerce florissant parmi les nations dites civilisées.
Voici un extrait de la dépêche qui traduit la nature perfide et criminelle de Bonaparte:
« Faites savoir à l’Angleterre que dans le parti que j’ai pris d’anéantir à Saint-Domingue le gouvernement des Noirs, j’ai moins été guidé par des considérations de commerce et de finances que par la nécessité d’étouffer, dans toutes les parties du monde, toute espèce d’inquiétude et de troubles… La liberté des Noirs, reconnue à Saint-Domingue et légitimée par le gouvernement français, serait, dans tous les temps, un point d’appui pour la République dans le Nouveau Monde. Dans ce cas, le sceptre du Nouveau Monde serait tôt ou tard tombé aux mains des Noirs… »
Référence: Vie de Toussaint Louverture. Date de parution 1889. Auteur: Victor SCHŒLCHER. Circonstance: Correspondance de Napoléon Bonaparte, citée par l’auteur Schoelcher.
Victorieux dans ses entreprises aux angles transversaux, même quand il se soumet au capitanat général et même quand il fut trahi et déporté illégalement au fort de Joux en France, il gagne: il est incarcéré, il gagne; il meurt, il est encore gagnant. Et la postérité ne l’oubliera jamais. Il est lui-même une valeur exponentielle à l’infini. Toussaint, dans une adresse au Directoire, antérieure aux évènements brièvement esquissés précédemment, préludant l’expédition de Saint-Domingue, répond tant à ses adversaires haïtiens qu’à l’ennemi public, le numéro un des Français. Il y fait ressortir sa pensée d’homme d’État et ses actions d’homme libre qu’il fut:
« Mais non, la main qui a rompu nos chaînes ne nous asservira pas à nouveau. La France ne reniera pas ses principes, elle ne nous enlèvera pas le plus grand de ses bienfaits, elle nous protègera contre tous nos ennemis; elle ne permettra pas que sa morale sublime soit pervertie, que ses principes qui sont son plus grand honneur soient détruits… et que son décret du 16 pluviôse-4 février 1794 qui est un honneur pour l’humanité soit révoqué.
Mais si, pour rétablir l’esclavage à Saint-Domingue, on faisait cela, alors je vous le déclare, ce serait tenter l’impossible; nous avons su affronter des dangers pour obtenir notre liberté, nous saurons affronter la mort pour la maintenir. »
Source: Site Gallica (gallica.bnf.fr) Texte: La révolution française et l’abolition de l’esclavage, tome 11. Editeur: EDHIS = Éditions d’histoire sociale. Circonstance: Correspondance de Toussaint au Directoire, en 1797.
Tankou w ka wè l la, se pawòl grannèg: yon nèg ki maton nan zafè lasyans politik, men tou yon nèg kipa konnen tranble douvan pèpap. Kòmsi mo tranble a pa egziste ditou pou li. « Akwoupi m chaje w »; « Bibit sou yòyòt ». A l’inverse, dans les temps modernes, les dirigeants haïtiens tremblent devant Noirs, Jaunes et Blancs. On se demande parfois si les hôtes qui les reçoivent ne demandent pas au médecin neurologue de les soumettre à un examen médical pour voir s’ils ne sont pas atteints de la maladie de Parkinson. Se dilere bagay sa a!
Une élite dirigeante, formée dans plusieurs domaines des sciences sociales et naturelles, qui n’est même pas consciente qu’elle partage l’île d’Haïti avec son voisin, la République dominicaine. Elle a volontairement rompu avec son institution militaire sous le sentencieux prétexte qu’Haïti n’a pas besoin d’armée, tandis que l’élite de l’Orient de l’île développe, performe et édifie la leur: l’armée dominicaine dispose d'un effectif de plus de 60 000 hommes. Même les intellectuels de gauche dominicains, qui sont parfaitement conscients des dérives dangereuses de l’armée sous le régime de Trujillo, approuvent l’existence de son armée et prennent soin d’elle. Même les petites îles d’obédience britannique (Commonwealth) possèdent une armée pour se défendre.
L’élite haïtienne, elle, est sans argument pour se défendre. Sa voix plaintive renvoie à une sorte de pitié mathématique. La pitié mathématique existe tant dans les considérations à caractère humanitaire que dans la philosophie religieuse: il n’est pas évident qu’une victime perde sa dignité d’être si elle implore la pitié de son bourreau, d’après nos observations personnelles. Mais il semble que la notion de pitié mathématique échappait dans la tête sans cervelle d’Adolf Hitler, car il l’aurait appliquée en faveur des Juifs; il aurait été peut-être compris s’il avait procédé à la déportation de ceux-ci, au lieu de les gazer: une des pratiques criminelles des nazis.
Mais quand on n’a pas d’argument alternatif, on devient souvent méchant mais tout aussi oisif que contre-productif. L’élite traditionnelle haïtienne a volontairement choisi de renvoyer son armée au lieu de la réformer sur des bases nouvelles, comme ont fait les nations latines de l’Amérique continentale après la dictature des militaires pendant la guerre froide. Elle a plutôt choisi le chemin de la facilité. Si la paresse semble l’habiter continuellement, n’empêche qu’elle quémande la charité sur tous les trottoirs des pays étrangers: que ce soit pour son alimentation en vivres, pour son habillement, pour le support financier à son budget national; que ce soit aussi pour sa sécurité intérieure. Elle est dépendante pour tous ses besoins. S’agissant particulièrement de la République dominicaine, le voisin de l’Est, elle est toujours à sa traîne: que ce soit pour les ressortissants haïtiens qui y vendent leur force de travail à vil prix avec des graves conséquences sociales qu’ils endurent continuellement là-bas, que ce soit aussi pour le commerce frontalier dont la bourgeoisie voisine a le contrôle.
L’auteur avait bien voulu donner un aperçu de ce qu’il entend par pitié mathématique, pendant que l’élite haïtienne fait pitié: elle aurait été longtemps effacée si le nombre ne plaidait pas en sa faveur. Au point de vue de la morale humaine, dans la plupart des cas, les règles arithmétiques ne doivent pas s’appliquer aux unités humaines. Sauf en cas de guerre, mais une guerre juste pour une cause juste. Telle est notre attitude.
La représentation mythologique des auteurs haïtiens qui traitent l’histoire des esclaves est en deçà de l’Holocauste qui frappa le continent noir pendant quatre (4) siècles d’esclavage. L’île Haïti à elle seule a subi trois siècles et plus d'esclavage. C’est à ce manque de vigueur dans la recherche scientifique que les textes proposés se sont révélés dans leur ensemble un projet d’étude pour le moins relatif et approximatif, encore que les chiffres avancés font figure d’une fiction mathématique pour l’essentiel. On ne se soucie guère des conditions innommables dans lesquelles toute une race humaine a été si longtemps soumise: personne n’a cherché véritablement à se représenter la démographie de l’Afrique subsaharienne de l’époque, ni le nombre de personnes qui ont péri pendant la période esclavagiste dirigée visiblement contre les peuples noirs du monde. Cette politique de mépris envers l’ethnie noire a très peu changé, si l’on se réfère aux dures réalités contemporaines.
Si la guerre civile du Sud (juin 1799 – juillet 1800) reste un sujet difficilement digérable quant à la civilisation haïtienne en devenir, elle révèle à plus d’un titre la mauvaise foi du brigadier général André Rigaud qui représente la forme suprême d’un soldat insubordonné, niant les principes militaires de base. Il se peut, d’aventure, qu’un officier supérieur de l’armée fasse l’impasse sur certaines règles établies; mais, sur-le-champ, il doit sortir des arguments solides et convaincants auxquels il a dû obéir. Cependant, dans le cas particulier du général Rigaud, cette éventualité ne joue pas en sa faveur puisqu’il était un homme lige du colonialisme français. Sa mauvaise foi est pourtant contagieuse, quand on regarde les rapports des auteurs haïtiens qui avancent des chiffres imaginaires et qui font état de massacres dans ce qu’a été la guerre du Sud. Elle n’aurait jamais dû avoir lieu si Rigaud n’était pas têtu comme une mule, même s’il en paya très cher cette entreprise aventuriste.
Dessalines, qui tient entre ses mains le destin du peuple des esclaves après la déportation scélérate de Toussaint, en assure la relève et poursuit le même but que son maître : indépendance sans condition. Madiou, dans son livre « Histoire d’Haïti: 1799 – 1803 » page 24, rapporte une haute opinion du chef qui va dans le sens d’une guerre totale contre l’esclavage, contre le colonialisme européen. Le siège de Jacmel commence en novembre 1799 et sa chute arrive en mars 1800. Dans une brève pause après la fin des hostilités, Dessalines constate que les Haïtiens contre qui il guerroyait à Jacmel, au Grand-Goâve, au Petit-Goâve, à Miragoâne, au Vieux Bourg d’Aquin, à Saint-Louis du Sud, aux Cayes et à Jérémie, étaient des soldats aguerris et d’une rare bravoure. Si le contexte sociopolitique de l’époque l’obligeait à s’opposer à eux, il ne put cacher leur bonne tenue dans cette guerre fratricide.
« Que de prodiges ne ferais-je pas, si j’avais ces braves dans mes rangs. » Plus loin, il s’adresse à sa troupe qui voulait prendre du repos: « La guerre que vous venez de faire n’est qu’une petite guerre, mais vous en ferez deux encore, - deux grandes, l’une contre les Espagnols qui ne veulent pas abandonner leur territoire et qui ont insulté notre brave commandant en chef, l’autre contre la France qui essaiera de vous ramener à l’esclavage dès qu’elle en aura fini avec ses ennemis, nous gagnerons cette guerre… »
La sagesse de ces propos, dosée d’une marque révolutionnaire rare en pleine féodalité, est certainement une réplique en règle quant aux créations ou aux inventions selon lesquelles des massacres ont été perpétrés contre des soldats vaincus et contre la population civile pendant la guerre civile du Sud. L’histoire ne connaît pas d’armée conquérante qui opère ou perpètre des massacres contre le soldat vaincu: au contraire, elle l’incorpore dans ses rangs pour d’autres batailles à venir, ou bien elle l’utilise dans des tâches sociales, administratives ou manuelles dans le cadre du territoire conquis. Il n’existe pas de vainqueur qui tue des victimes innocentes et sans armes, sauf dans des rapports mythologiques; comme c’est le cas de cette guerre rigaudine, fomentée de toutes pièces.
Sur qui alors Dessalines devait prendre vengeance? Sur des troupes dont le commandant, loin de rentrer dans ses devoirs militaires et d’accepter l’amnistie de Toussaint Louverture, avait de préférence passé sa paire de patins dans ses pieds pour pouvoir aller plus vite au littoral des eaux salées de Tiburon et s’embarquer sur la première goélette, quelle qu’en fut sa destination pourvu qu’il se sauvât. Ou encore prendre vengeance sur une population civile sans arme et sans défense, déjà traumatisée par un conflit armée de treize mois (13) durant.
C’est vraiment méconnaître la nature universelle et les qualités intellectuelles et morales ayant caractérisé nos preux et nos valeureux chevaliers qui ont produit le plus grand évènement politique de toute l’histoire de l’humanité. Aucune invention, comme aucune interprétation fictive, ne peut ni effacer ni remettre en cause la véracité et l’authenticité de l’histoire des Nègres d’Haïti. Ni saupoudrage ni filtrage et ni édulcoration ne pourront jamais convaincre l’homme haïtien de ce qu’il a fait dans l’histoire universelle.
Cette pensée de Dessalines, remplie d’une charge convictionnelle des plus remarquables dans le monde moderne, est l’un des plus beaux jurons qu’un homme d’État ait pu prononcer dans un monde fait de lumière et de ténèbres, mais surtout des secondes si l’on tient compte des ténèbres qui s’épaississaient autour des Lumières qui cautionnèrent l’holocauste des Nègres. Cette pensée de Dessalines, disions-nous, allait au-delà de l’affectation cutanée des uns et des autres, se cristalliser dans la base unitaire que le leader national devait former plus tard. Et il l’avait dit, ce joyau de la pensée révolutionnaire, au milieu d’une guerre provoquée par l’état-major mulâtrophile lui-même. Et le dernier bout de phrase s’est effectivement concrétisé le 18 novembre 1803: Dessalines fit œuvre de prophète sans en avoir le don: Cette guerre, nous la gagnerons!, disait-il.
L’auteur anticonformiste estime, pour sa part, que le mépris séculaire de l’élite traditionnelle envers le citoyen paysan tient bien moins de son élitisme qu’à son ignorance, qu’à son aliénation inconsciente, qu’à son refus de s’accepter en tant qu’Haïtien universel et de se conformer en conséquence aux anneaux historiques de sa culture. L’âme nationale continue d’exister et elle existera toujours: le citoyen paysan, comme son élite, fréquente l’église dans ses cultes traditionnels; mais il n’a jamais renié sa culture dont le vaudou représente un pan. On lui a fait croire que sa seule civilisation est le travail de la terre. Eh bien, il sait aussi que les gens de bien continuent à exister par le seul fait qu’ils se nourrissent des produits qui en sortent. Ayibobo pou lwa yo!
Jean-Marie Beaudouin
Décembre 2014; coifopcha@yahoo.fr
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