Au point ou nous en sommes, les recommandations de la Commission Consultative Présidentielle au Président de la République sont « exécutoires », selon Ives-Marie Chanel. Et nous partageons cet avis. Lesdites recommandations apparaissent comme éléments d’un consensus sociopolitique minimal. Et il y a de plus en plus d’opinions qui accréditent cette approche. Michel Martelly ferait figure d’un Chef d’État irrespectueux s’il ne mettait pas en application ces recommandations. Et de là, nous entendons déjà le quolibet « misye konfime’n li se yon ti vakabon dèyè chire »…
Trop de figures perçues par notre société comme irréprochables ont siégé à cette Commission Consultative pour que le Président Martelly mette ses recommandations dans un tiroir, selon la vieille habitude haïtienne. Ce que M. Martelly doit savoir et intégrer, c’est que la société haïtienne toute tendance confondue réagirait très mal face à toute attitude équivoque de la Présidence quant à la mise en application des principaux points desdites recommandations.
Tout faux pas du Président pourrait entraîner sa chute purement et simplement... De ce point de vu, l’une des phrases qui revient souvent dans la bouche de Michel Martelly est d’une cuisante réalité : « pa gen wout pa bwa ». Or, si nous regardons du côté du pouvoir, il y a de très mauvais signaux qui nous parviennent. La Télévision Nationale ne cesse de diffuser des images d’un montage présentant Martelly et Lamothe comme des frères siamois inséparables. Et le jour même de l’investiture de la Consultative, l’on a entendu des déclarations de proches du pouvoir, exprimant à l’avance ce qu’ils ne voulaient pas comme proposition. Il ne fallait pas proposer le renvoi du Premier Ministre Laurent Lamothe, d’une part, et d’autre part : « Cette perspective entrerait le pays dans une phase plus aiguë de la crise…En plus d’être institutionnelle, on aurait désormais une crise gouvernementale ». Tout cela en agitant l’impossibilité du Parlement de ratifier dans le délai et dans la forme, un nouveau Premier Ministre. De ce point de vue, il fallait maintenir Laurent Lamothe en poste…
LES PREMIERS MINSTRABLES ?
Par ailleurs, Michel Martelly, redevable comme il l’est de son ami de Premier ministre, ne peut pas, de gaité de cœur, demander à Laurent Lamothe de partir pour sauver sa tête à lui, le Président. S’il faut se fier aux rumeurs quant à l’attitude du Président dans le dossier qui oppose Laurent Lamothe à la Première Dame et à sa famille, l’on comprend bien que le Chef de l’État a un parti pris favorable à l’ami, l’associé, le « bandi legal » qui a misé gros dans sa campagne électorale. Michel Martelly trouverait difficilement en un autre que Lamothe, un alter ego avec lequel il aurait autant d’affinités. Dans son cercle d’amis et de proches, la figure idéale serait Gregory Mayard Paul, mais est-ce que ce dernier serait intéressé à venir à l’avant-scène où son grand frère s’est fait brûler par les projecteurs ? Gregory Mayard Paul qui est l’ombre de Michel Martelly, voudra-t-il sortir du confort de l’ombre pour s’exposer sous les feux de la rampe ?
UN PREMIER MINISTRE DE CONSENSUS…
Mais l’autre dilemme c’est que le profil de Premier ministre dans l’esprit des recommandations de la Consultative ne devrait pas sortir des rangs des proches du Président de la République. Il serait plutôt question d’une personnalité de consensus qui calmerait les esprits du côté de l’opposition comme de celui du pouvoir. Depuis quelque temps l’on parle d’un ancien Premier ministre promu par l’ambassade des États-Unis et défenseur d’autres intérêts étrangers qui a l’avantage d’être un proche de M. Martelly tout comme celui de certains secteurs de l’opposition, notamment au Sénat de la République.
Mais le passé immédiat du personnage pourrait rebondir et faire mauvais écho dans l’opinion publique qui le verrait plus comme un éternel homme du blanc, une figure du passé que comme une personnalité d’avenir capable d’éviter au pays de sombrer dans la crise. Et l’autre aspect à considérer, c’est que cet ancien haut fonctionnaire aurait des velléités présidentielles…On évoque également la figure d’un Sénateur très en vue comme éventuel Premier ministrable ? Mais ce dernier a-t-il intérêt à quitter le confort se son siège de Sénateur pour les trois prochaines années pour aller s’exposer dans la fournaise de l’enfer du pouvoir souventes fois cannibale ? Parmi les membres de la Consultative, il y avait eu également un politicien madré pointé comme Premier ministrable. Après un respectable long parcours du combattant, cette personnalité voudrait-elle brûler ses dernières cartouches dans une expérience qui ne lui fournit aucune garantie de réussite avec un Chef de l’État aussi instable que diva ? De plus il faut demander si ses amis et anciens amis de l’actuelle opposition radicale lui donneraient leur agrément ? Men nan menm lespri rekòmandasyon Komisyon Konsiltativ la, « nou ta ka pran boukannen an pou’n tann bouyi !»
L’HOMME PROVIDENTIEL ?
Quelle est cette personnalité qui en imposera à tout le monde avec la garantie que la cohabitation avec Michel Martelly ne tournerait pas court selon le modèle de l’expérience amère avec le Premier ministre Garry Conille ? L’après Lamothe, de cette perspective est un lieu de bien d’incertitudes…
L’OPPOSITION SE DÉSACTIVERA-T-ELLE ?
Toutes ces élucubrations dépendent de la capacité de l’opposition à continuer à mobiliser la rue en nombre de plus en plus significatifs. Si tel était le cas, l’opposition qui refuse de s’associer aux recommandations de la Consultative continuera à mobiliser la foule pour renverser le pouvoir. Alors, la République s’embrasera et les jours du pouvoir sont comptés… Les perspectives de l’après 12 janvier 2015 ne sont pas roses, d’autres tons prendront le dessus…
LES INSUFFISANCES DE MARTELLY
Depuis l’ouverture de la transition démocratique le 7 février 1986, on a rarement vécu une situation où le pays avait la sensation d’être dirigé par une bande d’amateurs incapables n’ayant pas de solutions à ses problèmes, mais en même temps jouissant du pouvoir avec autant d’ostentation... On a enregistré des retards dans le renouvellement des institutions, mais passer la majorité du temps du mandat présidentiel sans organiser aucune élection relève d’un record. Ce n’est pas tout, car il semble que cette situation soit issue d’un choix délibéré du pouvoir qui se trouvait confortable dans cette posture. Michel Martelly a fait le choix de reproduire le modèle totalitaire rejeté par le pays majoritaire avec la chute de Jean-Claude Duvalier. A la place des élus dans les collectivités locales, on a eu des agents intérimaires pendant plus de deux ans. Depuis ces deux dernières années on n’a pas remplacé un tiers du Sénat dont le mandat était arrivé à terme et un nouveau tiers termine son mandat au 12 janvier 2015 sans qu’il n’y ait eu des élections en perspective pour permettre au Sénat de fonctionner à plein rendement. Michel Martelly, au regard des responsabilités qui lui incombe au titre de l’article 136 de la Constitution est un Président défaillant, passible de la Haute Cour de Justice.
LE CHOIX ANACHRONIQUE DU TOTALITARISME…
Le choix du modèle totalitaire nous a fait revenir à une vieille réalité qui a disparu de nos mœurs politiques depuis au moins les années du Général Prosper Avril avec les prisonniers de la Toussaint et les représailles contre les leaders Serge Gilles et Hubert de Ronceray et bien d’autres. D’aucuns considèreront sans doute l’ancien Général Claude Raymond et le Général-Président Prosper Avril lui-même, comme des prisonniers politiques de l’ère lavalas au pouvoir. S’ils n’auront pas tout à fait tort, il faut reconnaître que les actuelles arrestations d’opposants politiques pour leur engagement direct dans la mobilisation contre le pouvoir, de même que l’incarcération des frères Florestal partie civile contre des membres de la famille présidentielle dans un dossier de corruption et d’usurpation de titres sont plus cousues de fil blanc que ne l’étaient les motifs évoqués contre les deux ex-généraux mentionnés.
L’ASSERVISSEMENT ET L’INSTRUMENTALISATION DE LA JUSTICE…
L’asservissement de la Justice malgré l’existence du Conseil Supérieur du Pouvoir Judiciaire (CSPJ) relève du même profil du pouvoir totalitaire qui se donne les moyens d’agir contre ses opposants. Les mandats d’arrêts lancés au gré de l’Exécutif par un magistrat qui semble être désigné spécialement pour arrêter les figures de l’opposition, et qui aurait pu faire partie des recommandations d’exclusion tout comme c’est le cas pour le Président du CSPJ, sont autant de facteurs irritants qui rendent la crise plus tendue. La persistance du maintien du contentieux des prisonniers politiques, n’en déplaise à un responsable de la MINUSTHA Guiseppe Calandruccio qui hésite à leur attribuer ce statut, est un indice de l’entêtement de M. Martelly. Ce point a même figuré à l’article 3 de l’Accord d’El Rancho du 14 mars 2014, demandant au CSPJ de s’enquérir de l’avancement du dossier des frères Florestal. Il n’en est rien jusqu’à présent. Or on a rarement vu une situation d’aussi grande dépendance et de manipulation du système judiciaire par le pouvoir Exécutif depuis l’ouverture de la transition démocratique. Cette indépendance de la justice consacrée par la Constitution de 1987 est une quête mise à mal par l’ensemble des pouvoirs de la période transitoire dans la chasse contre l’opposition, à la rare exception de la présidence de Madame Ertha Pascal Trouillot, de celle du Président René Préval et du régime transitoire du Président Boniface Alexandre.
Michel Martelly, après la remise des recommandations de la Consultative se trouve à la croisée des chemins. Pour le Président, c’est l’heure du courage. Celui d’avancer en projetant soit un profil d’un homme d’État mature, pragmatique ou d’être salué au rythme de la musique de Kreyol La, « Vagabond for life », étape précédant une imminente chute…
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