Par Jean Abner Charles
2015 : an deux cent onzième de l'Indépendance et centenaire de la première Occupation américaine d’Haïti. Entre la réédition d’un exploit, celui de triompher du colonialisme esclavagiste imposé depuis des siècles par la France en battant l’armée de Bonaparte, et basculer dans l’horreur d’une nouvelle période douloureuse et ignominieuse d’oppression déclarée, les Haïtiens ont le choix. Mais en sommes-nous seulement conscients ?
Au-delà de la crise politique qui sévit actuellement dans le pays, au-delà du dysfonctionnement total ou partiel, pratiquement de toutes les institutions étatiques, la société haïtienne est depuis quelque temps menacée de désintégration. C’est le résultat d’une crise encore plus grave et plus profonde qui l’affecte, la crise de l’identité nationale.
En fait, qui est haïtien aujourd’hui ? Il ne s’agit pas de savoir qui détient la nationalité haïtienne ou pas, selon l’approche légale ou juridique. Il est plutôt question de pouvoir identifier celui ou celle qui éprouve encore le sentiment d’appartenance, un attachement viscéral et indéfectible à une communauté ayant pour nom Haïti. Celui ou celle qui en intériorise les repères identitaires et les utilise comme source d’inspiration dans l’action.
« J’ai pris mon envol dans la région des aigles », avait déclaré notre génial Toussaint Louverture. Une façon à lui d’affirmer au monde sa propre réalité de grandeur que nul ne pourra lui contester, et la léguer à sa postérité que sont les Haïtiens. Quand son entourage lui avait conseillé de créer une noblesse, l’empereur Jacques 1er s’est exclamé : « Je veux être le seul noble en Haïti », dans le souci de préserver l’égalité entre les citoyens du pays, l’un des éléments fondamentaux de l’idéal dessalinien. Alexandre Pétion, pour sa part, modèle d’hospitalité, avait accueilli en Haïti Bolivar, le leader vénézuélien, et offert toute l’aide nécessaire aux promoteurs du mouvement de libération en Amérique latine, sans rien exiger en retour, sinon, l’abolition de l’esclavage dans les territoires libérés. Juste au nom de la générosité et de la solidarité entre les peuples.
Dans le sang et le feu, l’âme haïtienne s’est forgée. Nous avions autrefois traversé l’enfer du racisme et de l’esclavage dans l’unité et la dignité. Lorsque les prédateurs insatiables, du haut de nos richesses qu’ils ont pillées, avaient cru nous remettre dans les chaînes, notre serment de « vivre libres ou de mourir » avait retenti jusqu’aux tréfonds des cieux et réussi à sonner le glas des velléités de nos oppresseurs.
Qui donc parmi nous se reconnaît derrière ce qui avait fait de nous ce que nous avons été dans le passé ? Derrière les vertus du partage, du courage et de la détermination dans la construction ? Comme les vieux démons de la division ont semblé se réveiller pour favoriser notre perte, je propose un prompt retour à nos origines ancestrales.
Quoi qu’il en soit, nous sommes tous liés par une communauté d’intérêts qui devrait suffire pour motiver de notre part un nouvel élan vers le vouloir-être, le vouloir-vivre ensemble. Il importe seulement d’élever notre conscience à l’évidence de tous les éléments qui nous rassemblent.
Notre patrimoine matériel, socio-culturel et spirituel constitue autant de richesses qui méritent d’être protégées pour peu qu’elles servent à notre relèvement, et plus tard à notre rayonnement dans un monde gagné par les ténèbres de la cupidité et de l’égoïsme.
Jugeons-en un peu s’il est convenable qu’un petit groupe d’entre nous choisisse délibérément d'ouvrir la brèche, en retour de quelque intérêt particulier, que l’impérialisme occidental pourrait utiliser en vue de la restauration de son entreprise destructrice d’asservissement avec ses corollaires dont le vol, le viol, le pillage et autres.
Jugeons-en un peu aussi, parallèlement, s’il ne convient pas mieux que nous fassions tous ensemble ou les uns après les autres, le grand retour aux sources. À défaut, comment exigerons-nous réparation de tous les torts qui nous ont été causés : nos terres accaparées, nos ressources dévalisées, notre culture vilipendée, nos porcs égorgés, les indemnités qu’injustement nous avons été contraints de payer ? Comment entrerons-nous dans la civilisation nouvelle en voie d’établissement dans un monde qui est en train de changer à très grande vitesse ?
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