De plus en plus, en s’appropriant du carnaval, en pénétrant sur la scène la plus populaire, la plus «consensuelle» du pays, l’opposition radicale n’a pas le profil d’un large mouvement de dechoukaj, mais celui d’une guerre de mouvement. Sacrilège, clament les uns. Désinvolture outrancière, renchérissent les autres. Le carnaval, comment dire tout ce que nous lui devons ? Il est si intimement lié à notre vie de peuple, en tout cas à la zone métropolitaine (aujourd’hui peuplée de plus de 4 millions d’habitants) comme à notre vie pratique qu’elle se révèle le principal loisir national gratuit sous ce soleil généreux et bienfaiteur. Comme vous le savez, on se plaint de la politique, que la politique tue tout le reste en Haïti, l’économie, l'éducation, l’image touristique de la nation, les perspectives d’avenir. Faut-il plus que ça pour tuer le carnaval ? Dans le dispositif de lutte contre le pouvoir tèt kale, tous les moyens pacifiques sont bons pour les Turneb Delpé, André Michel, Serge Jean-Louis et compagnie, qui font figure de boxeurs furieux. L’enjeu ici est aussi capital, pas seulement pour le président Michel Joseph Martelly et le nouveau gouvernement de consensus ou d’ouverture (c’est selon) dirigé par Evans Paul. Tout le monde joue avec le feu. Ce piège à moineaux- plus exactement «à cafards», pour citer l’autre, aujourd’hui remplacé – est à la portée de tout le monde. Et les fougueux carnavaliers haïtiens – par millions – croient certainement qu’il y a un Dieu pour les protéger des dérives et des controverses politiciennes. Même pendant les trois jours gras ? Cela fait penser à un mauvais film d’épouvante. De quoi donner du stress aux forces policières, estiment les carnavaliers passifs. Une opposition utilisant le carnaval comme arme de guerre, voilà une belle idée de cinéma, non ? Augmentera-t-elle le nombre de participants dans un grand élan consensuel national ? Il serait regrettable qu’ils deviennent une cible.