Il a plu toute la semaine, la plantation est toute boueuse. Mais cela n’a en rien émoussé notre curiosité, celle de parcourir cette bananeraie qui s’étend à perte de vue jusqu’à se confondre avec le flanc de la montagne. Vue du dehors, elle est assez imposante, assez impressionnante, avec une clôture en bambou qui longe le bord de la route sur plusieurs kilomètres. Au moment de la visite, ce 3 février 2015, dame pluie s’étant tue, elle a pu alors avoir lieu. Avec en prime Jovenel Moïse, principal promoteur de ce projet, nous emmenant en tracteur et faisant office de guide.
La visite s’est déroulée en trois étapes : le champ d’abord, qui part de la route pour aboutir au pied de la montagne et s’étend sur une longueur de 7,4 kilomètres ; ensuite, la serre de 12 000 m2 – où grandit, avant leur mise en terre, les pépinières venant de Costa Rica – et enfin le lac artificiel, d’une capacité de 7 millions de gallons et de 6 mètres de profondeur, qui participe à arroser la plantation.
« Pour la première phase du projet, ce sont 220 000 plantules qui sont déjà mises en terre sur environ 330 hectares […] Nous commencerons à récolter à partir de juin », a fait savoir Jovenel Moïse qui, tout en manœuvrant le tracteur, fournit un luxe de détails sur la plantation. Son rêve de toujours. « Il m’arrivait certaines fois, avant le lancement du projet, d’installer ma tente au beau milieu de la plantation afin d’y passer la nuit », confie Moïse sous un ton de confidence.
En attendant que toute la plantation soit recouverte de bananes, une partie du terrain est occupée par des vaches en train de brouter paisiblement de « l’herbe à éléphant ». « Nous allons consacrer 10 hectares à la construction d’un enclos pour que les paysans continuent d’élever leurs vaches […] Et la bouse qui en résultera nous servira pour la préparation du compost », a fait savoir l’entrepreneur qui fait feu de tout bois.
Agritrans, la première zone franche agricole du pays
« La loi sur les zones franches est claire : 70% de la production va à l’exportation, 30% est acheminé sur le marché local », explique Jovenel Moïse qui, selon ses dires, est en train de réaliser un rêve vieux de plusieurs années.
En effet, ce dernier s’active depuis tantôt 12 ans. Saisissant en plein vol la loi de 2002 sur les investissements qui permet à une société d’obtenir des avantages incitatifs (exonération d’impôts, de frais de douanes), l’entrepreneur a frappé à toutes les portes en quête du soutien nécessaire pour la matérialisation de son projet. Mais le gouvernement d’alors ainsi que les suivants sont restés sourds. « J’étais plus que déterminé à aller jusqu’au bout », confie-t-il.
Et l’étincelle s’est produite. Le projet séduit et attire l’actuelle administration qui décide de mettre la main à la poche pour venir en aide à Moïse. Via le Ministère de l’Economie et des Finances (MEF) notamment. L’ancienne titulaire de ce ministère, Marie Carmelle Jean Marie, résume l’appui que le MEF a apporté à ce projet : financement du projet à travers le Fonds de développement industriel (FDI) – avec à la clé un prêt participatif de 6 millions de dollars, arpentage des mille hectares de la ferme et mise à la disposition des paysans qui occupaient le terrain des titres de propriété.
Les formalités au ministère des Finances réglées, par l’entremise duquel Agritrans a pu obtenir une concession de 25 ans renouvelable pour le terrain, d’autres défis subsistaient encore. Par exemple, quid des 3 000 paysans qui, depuis toujours, faisaient une agriculture de subsistance sur le terrain fraîchement concédé ?
Thomas Jacques, ministre de l’Agriculture à l’époque, explique le rôle qu’il a joué : « Après analyse du dossier d’Agritrans, nous avons décidé de l’aider à structurer les organisations paysannes de la zone (ces dernières sont regroupées en une fédération de 8 associations), de mettre à sa disposition les équipements nécessaires pour la préparation du terrain (tracteurs pour des travaux de labour), de lui octroyer une première subvention de 500 000 gourdes et de l’aider à trouver des fonds de crédit auprès du Fonds d’investissement au développement (FID). »
« Actuellement, Agritrans regroupe une centaine d’actionnaires pour un investissement initial de 10.2 millions de dollars US pour un total 27 millions de dollars nécessaire à la phase finale du projet», revendique Jovenel Moïse.
Un projet qui suscite l’admiration
A quelques mois de la première récolte, les premiers lauriers commencent à être tressés. Wilson Laleau, actuel ministre de l’Economie, le qualifie de « projet ambitieux », de « montage institutionnel unique » ; Jean Marie Théodat, recteur de l’université roi Henry Christophe de Limonade, parle d’ « expérience d’extrême importance pour le pays » ; Thomas Jacques, lui, considère que c’est un premier pas important vers une agriculture intensive et se réjouit de « l’inclusion des paysans dans ce pas vers la technologie ».
Pour sa part, Marie Carmelle Jean Marie ne se fait pas prier pour avancer les raisons qui lui ont poussées à croire à ce projet. « Tout d’abord, c’est un projet inclusif, qui met ensemble un jeune entrepreneur et le milieu paysan […] Ensuite, j’ai cru au dynamisme porteur du projet et à la ténacité de Jovenel Moïse », a révélé l’ancienne ministre.
Les investisseurs sont actionnaires à 80%, les associations de paysans le sont à hauteur de 20%. Selon cette dernière, les paysans participent à deux titres dans ce projet : ils sont actionnaires – et comme tels, ils ont droit aux dividendes, au profit – et ils sont employés, car ce sont eux qui vont travailler à la ferme. En conséquence, ils auront deux revenus : un revenu de capital et un revenu de travail.
Pourtant, beaucoup restent encore à faire
En dépit de tout, Jovenel Moïse, en bon investisseur, ne s'endort pas sur ses lauriers aussi facilement. Quoique la rentabilité de la ferme ne fasse aucun doute, ce dernier s’étonne de n’avoir pas pu obtenir une assurance. « Depuis 10 ans, je lutte pour que l’Etat et les assureurs privés puissent trouver un mécanisme pour mettre sur pied un outil pour permettre à la grande production d’assurer soit la plantation, soit la récolte, jusqu’ici peine perdue», explique-t-il, obligé de recourir à des solutions artisanales comme une clôture en bambou en guise de brise vent ou le haubanage.
Autre souci majeur : l’expertise au sein de la ferme est essentiellement importée. Un seul agronome haïtien est pris en stage. Le système d'irrigation est l’œuvre des Israéliens, le drainage est réalisé par des Cubains, les mécaniciens sont Dominicains, l’ingénieur est un Péruvien formé en Israël, a fait savoir Jovenel Moïse, qui proclame que sa ferme est ouverte à toutes les Facultés d’agronomie du pays. Pour l’heure, les 600 emplois générés là-bas se divisent entre agents de sécurité, mécaniciens, topographes, ingénieurs-agronomes, épidémiologistes et des ouvriers agricoles.
Joint au téléphone, le recteur de l’Université de Limonade assure avoir noué un partenariat avec la ferme pour commencer à défricher 5 hectares de terre dans les prochains jours pour pouvoir produire les semences de banane que cette plantation va utiliser. « Ce sera une plateforme d’expériences pour nos étudiants qui vont produire de la banane organique en partenariat avec cette plantation, du sisal, du petit-mil sur 30 carreaux de terre », a affirmé Jean Marie Théodat allant jusqu’à désigner la proximité de la ferme avec l’université de « voisinage idéal, pour ne pas dire providentiel ».
« Ce modèle implanté dans le Nord-Est va faire son chemin; 5 entreprises ont déjà monté leur plan d’affaires pour aller faire de la banane dans la zone sur environ 3000 hectares […] », informe Thomas Jacques, qui se dit satisfait pour l’inclusion des paysans dans le projet, pour les entrepreneurs privés qui commencent à prendre des risques. Les paysans regroupés en fédération percevront 20% des bénéfices engrangés par le projet.
« Dans les 5 prochaines années, si la tendance se maintient, nous pourrons dire que c’est sous notre administration que l’agriculture intensive, commerciale, entrepreneuriale a vraiment démarré à travers le pays », prédit l’ex-titulaire du MARNDR.
« En termes de compétitivité, nous n’avons pas peur des prix, en termes de qualité, nous serons meilleurs que les Dominicains », assure Jovenel Moïse, qui prévoit que sa ferme sera à même de produire entre 48 et 50 000 tonnes de bananes organiques, exemptes d’engrais chimique, conformes aux normes environnementales. Pour ce faire, il travaille avec une firme européenne pour la certification organique de la plantation.
Mais bien que la banane d’Agritrans parte vers d’autres cieux, un centre de conditionnement pour préparer et emballer la banane ainsi qu’un terminal pour faciliter son exportation doivent être mis au point. « C’est notre priorité pour les prochaines semaines », déclare Jovenel Moïse avec un air de quelqu’un qui ne laisse rien au hasard.
Pour Marie Carmelle Jean Marie, même après les premières exportations, « l’Etat doit continuer à appuyer le projet ». Pour que la victoire ne soit pas de courte durée. Comme c’est souvent le cas en Haïti.
De son côté, Wilson Laleau dit espérer d’autres expériences similaires et annonce que les bailleurs de fonds ont été élogieux lors du lancement de ce projet.
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