Jean-Marie Beaudouin Défaillance de l'intelligence haïtienne: Sa maladresse et ses errements Selon que nous savons de l'histoire de l’espèce humaine, la civilisation agraire n'est pas dépassée et elle ne saurait l’être en aucun cas. Le mode de production, comme le développement continu des forces productives et techniques s’opérant dans ce secteur vital, a certes changé; mais elle demeure l'alma mater de la civilisation humaine. Sans l'agriculture, la vie humaine eût été une fiction existentielle. La terre, la mer et l'élevage demeurent les trois sources principales qui tiennent l'homme en vie sur la surface du globe terrestre. C’est un fait de civilisation qui échoit à l’homme moderne, dont il faut bien tenir compte dans une analyse qui se veut objective et consistante. Placés dans les conditions historiques de l'apparition de l'espèce humaine dans la nature, l'homme préhistorique, l'homme de Néandertal et l'homme d'aujourd'hui ne s'ingénient pas à chercher de quoi vivent les esprits invisibles dont parle le document fabuleux qu'est la Bible, mais ils s'intéressent aux dures réalités dans lesquelles ils apparurent. C'est justement quand ils ont découvert que la main de l'être humain est le créateur exponentiel de la civilisation qu'ils se sont rendu compte que leur survie et leur avenir dépendent d'eux seuls. Ils ont en effet découvert l'eau et le feu; depuis, ils ont commencé à s'organiser en régime communautaire jusqu'à la modernité triomphante à notre époque. Pour développer sa science dans le cadre des processus historiques de civilisation, l’homme avait besoin d’abord du pain pour se nourrir, et il se le procure en transformant le froment (blé) en farine. C’est à la croisée des chemins que l’homo sapiens a appris qu’il est écrit dans Matthieu 4:4 « L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. ». Il s’interroge plusieurs fois sur la faisabilité factuelle de cette maxime divine, il en est arrivé à la conclusion qu’il s’agit là d’une petite blague devant un ventre ou une panse qui crève de faim. Tandis qu’il réagit différemment sur la célèbre maxime du fabuliste français, en l’occurrence Jean de Lafontaine, selon laquelle « Ventre affamé n’a pas d’oreilles ». Quand il a été sur le terrain de la pratique humaine, il constate que la plupart des révolutions sociales ont eu lieu à cause d’une minorité qui s’empare de toute la nourriture pour elle seule, jetant la majorité dans une disette infernale et inhumaine. Toujours dans le processus d’analyse comparée, le chercheur-inquisiteur se rend à l’église où il constate que celles et ceux (religieuses et religieux) qui prêchent la résignation n’ont jamais faim: soit qu’il y a une tribu qui les alimente en vivres et en nourriture, soit qu’ils imposent la dîme aux fidèles ou adeptes. Ceux-ci, qui sont tenaillés par la faim, écoutent ou entendent l’Évangile du Christ religieusement, mais avec des oreilles plutôt sourdes. C’est ce que Jean de Lafontaine tente de démontrer dans sa leçon de morale, mettant en scène le Milan qui était à jeun et le Rossignol qui venait lui chanter des romances pour assouvir fictivement sa faim. Si nous avons dû faire intervenir Dieu dont sa nature invisible est sa marque déposée, et Jean de Lafontaine qui est une figure réelle et importante de la littérature du XVIIe siècle français, dont la poésie est une représentation intellectuelle de l’action des animaux et des hommes, il nous semble que l’intelligence haïtienne, dans ses expressions idéologiques diverses, ait longtemps adhéré à l’option de Dieu. Elle croit qu’un miracle s’opérerait en faveur du peuple haïtien et, en foi de quoi, elle se repose sur ses lauriers sans s’apercevoir qu’elle s’assoit sur un baril de poudre. Ainsi, la moindre étincelle pourrait provoquer un embrasement général, donc elle et son trésor partiraient en fumée. Dieu ne pourra pas intervenir quand la révolution déchaînera sur Haïti, comme il était parfaitement absent aux évènements de 1871 en France (la Commune de Paris), à la Geste prolétarienne de Russie (Octobre 1917), ainsi qu’aux évènements historiques de la Sierra Maestra ayant accouché de la révolution cubaine de janvier 1959. Cette dernière eut lieu dans un continent essentiellement chrétien, pour avoir été pendant longtemps sous la botte des colons espagnols. L’Espagne est le pays le plus catholique sur le continent européen. Comment est-ce que, à notre temps, des femmes et des hommes qui composent la société intellectuelle scolastique haïtienne puissent-ils se permettre volontairement d’abandonner l’agriculture nationale pour se livrer volontairement au régime d’importation en matière, s’il vous plaît, d’économie politique? C’est inconcevable que la bien-penseance haïtienne fasse volte-face à la base de l’économie nationale pour aller grossir d’autres économies qui étaient déjà mille fois plus fortes que la nôtre. Autant dire que le pays des Haïtiens se maintenait jadis dans une situation plus ou moins stable vis-à-vis des autres pays de la région des Caraïbes. Seuls les économistes libéraux, qui peuplent Haïti et qui orientent la politique de l’État, en connaissent la nature d’un tel revirement brutal: s’ils semblent vouloir porter l’économie à l’absolu, ils le font à sens unique: c’est-à-dire qu’ils imposent leur vue politique à la société invariablement dans le sens des intérêts de l’oligarchie traditionnelle. Pourtant, nous parlons d’un pays dont les sols cultivables sont peut-être les meilleurs au monde. Nul doute qu’Haïti à elle seule engraissa la bourgeoisie européenne réunie pendant plus de trois siècles de production agricole inouïe, dont l’économie de plantation fit de la France impériale la première économie du monde de l’époque. Le pays des Français avait fait d’Haïti un joyau du système agraire universel: nous ne pensons pas que le volume des marchandises coloniales produites fût le seul facteur déterminant dans le système du commerce européen, mais nous nous en tenons également à la qualité des produits agricoles haïtiens. Les concurrents qui en jalousaient la France de son Éden insulaire en attestent cela. Dans les conditions de l’époque et d’aujourd’hui, la France se vante d’être un pays riche, et sa presse n’a de cesse de vendre le produit, c’est-à-dire sa richesse énorme dans un monde fait de pauvres pour l’essentiel. On aurait dû avoir honte de clamer son opulence sous de telles conditions. Mais comment ne pas être riche quand on impose l’esclavage à des millions de bras serviles sans payer. L’économie moderne des pays colonialistes-esclavagistes, aujourd’hui impérialistes, tirent leur prospérité actuelle de l’exploitation jadis des esclaves qui produisirent à plein régime et à tous les temps. A-t-on jamais pensé à réparer ces torts causés au préjudice de l’humanité, dont l’espèce noire/nègre en est l’authentique dépositaire? Au contraire, le colonialisme occidental contemporain continue de sévir dans les pays coloniaux qui deviennent squelettiques après s’être faits exploiter au propre et au figuré. À son corps défendant, l’humanité vit ses heures d’agonie. L’intellectualité haïtienne ignore carrément son histoire, et elle est incapable d’en produire une à cause de son servilisme intellectuel latent et de sa docilité à recevoir des diktats des puissances occidentales. Elle se fourvoie éperdument dans un laxisme si déconcertant qu’elle devient maladroite, qu’elle ne contrôle plus ses dés jusqu’à perdre les pédales. Et elle déraille decrescendo. Son romantisme littéraire n’a pas d’impact sur la conscience populaire: ses œuvres sont produites exclusivement pour la sieste de la bourgeoisie possédante, sinon qu’elles entretiennent le génocide national séculaire. C’est dommage qu’une élite intellectuelle se propose d’offrir à la jeunesse une littérature de salon dans un pays où la misère, l’impunité et la corruption règnent en maîtres sur la société. Égoïsme, cupidité et absurdité semblent être des traits caractéristiques de la bourgeoisie haïtienne réunie qui opère dans un champ clos, qui la rend inhabile aux choses en devenir. Jean-Marie Beaudouin Février 2015; coifopcha@yahoo.fr