Dès mes plus jeunes années, - si mes souvenirs sont exacts -, j’ai commencé à lire ce maître absolu décédé à l’âge de 46 ans le 15 mars 1937 – et déroutant – de la littérature fantastique. Quatorze ans ? Vingt ans ? Peut-être avant ! … Apprécié en son temps comme poète dans le monde du journalisme amateur, et à un moindre degré comme éditorialiste et auteur d’essais, cet Américain à la vie privée presque médiocre (sans métier, sans revenus fixes, sauf ceux, bien maigres, que lui rapportaient ses travaux de révision) a écrit ses premières histoires à l’âge de six ans, mais ce détail est de faible intérêt au regard de son hallucinante activité d’épistolier (plusieurs dizaines de milliers de lettres). Amateur de fiction surnaturelle non par triviale inclination mais parce que le rêve, le mystère cosmique, l’imagination incandescente, le merveilleux, la nouvelle invraisemblable me semblent les seuls antidotes à la banalité, à la répétition et aux vieilles ficelles de la pensée, je me suis donc accroché à l’auteur de Dagon, Le Peuple ancien (1927), A la Recherche de kadath (1927), etc.
Ce sont là des titres cités de mémoire, sans intention sélective ni préférence particulière. Je pourrais tout aussi bien citer La Tombe (1922), Le Témoignage de Randolph Carter (1919), Défi d’outre-espace (1935), etc. Ce ne sont donc pas, dans la production de ce passionné d’astronomie et de très vieilles maisons, les récits au soffle délirant qui manquent. L’œuvre de Lovecraft, né le 20 août 1890 dans la ville de Providence (Rhode Island), forme un vaste univers, pétri dans la glaise du surréel, de l’invisible, de l’épouvantable (ce serait à frémir d’horreur, si un autre auteur du même genre faisait encore frémir qui que ce soit même en ces temps catastrophiques.
Une œuvre incommode et convulsive, d’une densité foissonnate, comme les construisaient les grands prédecesseurs, et au premier rang H.-G. Wells, Jules Verne, Edgar Allan Po (Les Aventures d’Arthur Gordon Pym), Arthur Machen (Les Grands Dieux Pen), pour ne mentionner que ces quatre-là.
La fantasmagorie propre à Lovecraft, c’est de chercher, en s’appuyant sur la riche palette d’ésotérisme et de modernisme dont la littérature fantastique s’est fait une spécialité, à accréditer l’utopie et la terreur de mondes mythiques, démoniaques, extraterrestes, «abyssaux», hors limites, dois-je préciser. Ecrire en adapte de l’au-delà, de l’antique peur, des plus affreuses perspectives n’est pas à la portée de n’importe qui, c’est une passion, un rite initiatique, une dégénerescence ancestrale. Une malédiction.
Ses prouesses, son sens haletant de suspense, ses qualités laborieuses de miniaturiste et de vulgarisation, alimentés par une mémoire, une créativité et une érudition étourdissantes, m’ont personnellement marqué et m’ont aidé à comprendre « l’univers comme une émanation de la Divinité, comportant d’étranges êtres et domaines spirituels, indépendants du monde invisible». Aussi, en fait d’autoréflexion et de technicité en matière de monenclature genroloique, Lovecraft était en avance sur son époque. Jetant aujourd’hui un regard oblique du haut de ma maturité confirmée, je ne peux pas cacher l’opportinuté que j’ai eue, tout au long de ma vie, d’avoir eu pour auteur de chevet un si enthousiaste initiateur comme Howard Philipps Lovecraft.
Pierre-Raymond DUMAS
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