Cher ami, « La liberté d'expression est le droit pour toute personne de penser comme elle le souhaite et de pouvoir exprimer ses opinions par tous les moyens qu'elle juge opportuns dans les domaines de la politique, de la philosophie, de la religion, de la morale. » Elle a pour corollaire la liberté de la presse, la liberté d'association, la liberté de réunion, la liberté de manifestation. Sa référence idéologique, formulée par les philosophes des Lumières au XVIIIe siècle, s'inscrit dans les droits naturels, universels et inaliénables, reconnus à l'être humain. Avec le temps, après bien des péripéties, des duels, des polémiques et des procès, il a été reconnu que l'exercice de la liberté d'expression comportait des devoirs et aussi des responsabilités. Elle a été à juste titre légalement encadrée par une liste d'interdits qui lui sont désormais imposés. Ne font pas partie de la liberté d'expression, « la diffamation, la calomnie, l'usage d'expressions blessantes envers des groupes minoritaires ou des religions, le négationnisme, l' atteinte à la propriété intellectuelle, l'atteinte au secret professionnel, l'incitation à la haine raciale, nationale ou religieuse, l'appel à la violence contre les individus ». Elle doit s'exercer dans le respect de la vie privée. La liberté d'expression est le résultat du long cheminement de l'humanité pour son affranchissement de toute contrainte extérieure, potentiellement paralysante, qu'elle soit physique, morale ou même religieuse. Cet affranchissement devait permettre à l'être humain de disposer librement de sa personne et de penser de façon autonome. La liberté d'expression n'est donc pas une fin en soi, son objectif est de permettre l'épanouissement de l'être humain. C'est un acquis de la « civilisation », un héritage de la Révolution française, consignée d'ailleurs dans la première Déclaration des droits de l'homme et du citoyen. C'était l'époque où on aurait applaudi Voltaire pour cette phrase que l'on répète souvent en lui en attribuant la paternité : « Je ne suis pas d'accord avec ce que vous dites mais je me battrai jusqu'au bout pour que vous puissiez le dire. » C'était il y a plus de trois siècles ! La population française était alors relativement homogène. La Déclaration des droits de l'homme ne s'intéressait qu'à l'homme blanc européen et n' incluait pas les Nègres, alors maintenus en esclavage. Plusieurs événements sociaux, géopolitiques, se sont produits depuis qui ont bouleversé la physionomie de notre planète. D'abord et surtout, la Révolution haïtienne qui complétera la Déclaration des droits de l'homme en abolissant l'esclavage et en proclamant l'égalité complète de tous les hommes sans distinction de race; beaucoup plus tard, la décolonisation viendra consacrer la fin officielle de la domination de l'homme par l'homme. Désormais tous les êtres humains sont inclus dans la Déclaration des droits de l'homme et tous jouissent juridiquement des mêmes droits. Les descendants des anciens esclaves et des anciens colonisés font partie et sont désormais visibles dans le paysage démographique et culturel des anciennes métropoles, de plein droit, beaucoup y sont nés et y vivent depuis déjà des générations. Leur immigration avait été sollicitée, souvent comme main-d'oeuvre, pour occuper des emplois subalternes. La réalité de cette diversité est acquise et saute aux yeux, diversité raciale et ethnique, qui charrie avec elle, évidemment, une sensibilité culturelle et émotionnelle différente et spécifique. A l'échelle mondiale, l'équivalent de cette diversité s'appelle « mondialisation », qui unit l'humanité entière en temps réel. Tout est désormais interrelié. Des phénomènes qui se déroulent à l'autre bout du monde peuvent facilement avoir des répercussions sur toute la planète. On parle maintenant de village global ! On doit désormais tenir compte de ce nouveau paradigme de l'humanité. L'omniprésence des grands réseaux de télévision et l'Internet font circuler rapidement les informations pour nous le rappeler constamment. Dans ce monde non homogène, « diversifié et multiethnique », tel que constaté, il est normal qu'il y ait des divergences d'opinions. On ne peut plus, dans la solitude de son cabinet de travail, décider de ce qui devrait ou ce qui ne devrait pas insulter un groupe humain, au nom de la liberté d'expression. Il revient à chacun, à chaque groupe humain, avec sa subjectivité et ses particularismes culturelles spécifiques de savoir ce qu'il ressent, ce qui le réjouit et ce qui l'insulte. L'inclusion de ces nouvelles populations nécessite la reconnaissance de leur présence et une reconsidération du pacte social dominant qui prévaut depuis trois siècles, avec la révolution française, à la lumière de la réalité de ce XXIe siècle. Cette diversité présente un volet positif, car elle est porteuse d'un potentiel d'enrichissement pour notre patrimoine planétaire collectif. Parallèlement, il y a aussi le risque qu'elle soit piégée par des courants idéologiques peu enclins à lui offrir un espace ouvert de dialogue, de débat et de compromis, dans le cadre de l' État de droit où il incombe à l'ensemble des citoyens l'obligation de respecter les lois. Un vouloir vivre ensemble en harmonie, élémentaire, devrait préconiser l'usage du civisme et du respect de l'autre, dans une réciprocité qui nous oblige tous. Il faut tenir compte des sensibilités différentes, pour ne pas heurter inutilement, d'autant plus que les insultes répétées ont la capacité de devenir agaçantes. La liberté d'expression interdit déjà l'usage « de propos blessants envers des groupes minoritaires ou des religions ». Après s'être débarrassé des dogmes religieux dans l'espace public il ne faudrait pas les remplacer par un nouveau dogme, laïc, celui de la « liberté d'expression ». L'excès de la liberté d'expression aboutit à la négation de la liberté d'expression. L'intolérance provoque de l'intolérance. Le dogmatisme engendre de la crispation qui ne fait que compliquer les relations interpersonnelles d'un bon voisinage. Il entrave ainsi l'intégration dans l'espace commun citoyen que l'on voudrait être accueillant et agréable. La neutralité de l'espace public commun est un hommage à la liberté et à l'égalité de tous les êtres humains, quelles que soient leurs convictions religieuses. Qu'il soit croyant ou non-croyant, tout être humain devrait participer également aux mêmes privilèges de cette liberté. Il n' y a dès lors pas de place dans cet espace public commun égalitaire pour un ressentiment à l'égard d'une croyance ou d'une pratique spirituelle différente. L'espace public doit être neutre et respectueux des uns et des autres. Cependant, l'espace public neutre, en reconnaissant l'égalité des êtres humains, leur reconnaît des droits inaliénables et aussi des responsabilités. Le premier de ces droits, le plus fondamental, est le droit à la vie. « Tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne. » Tuer quelqu'un, c'est lui ravir la possibilité de jouir de ses droits. Tuer quelqu'un, c'est mettre fin à toutes les jouissances et au bonheur auxquels lui et les siens auraient droit. Tuer quelqu'un, c'est mettre fin à tout espoir en lui. Tuer quelqu'un est contraire au respect de la dignité fondamentale de la personne humaine, de sa liberté, de son autonomie. La mort ne peut être infligée à quiconque intentionnellement. Il est inadmissible d'enlever la vie à quelqu'un sur la base de divergence intellectuelle, philosophique ou religieuse, de créer un « délit d'opinion ». Il ne faudrait pas revenir au temps où le bûcher était prêt à accueillir les « hérétiques », aux opinions différentes, à l'encontre des lois actuelles de la modernité démocratique qui assurent la primauté de la personne et interdit toute atteinte à la dignité de celle-ci. Le terrorisme criminel est immoral ! Il est contre nature et contre l'humanisme ! Il est d'ailleurs aussi contre productif. Il a rendu insignifiantes les caricatures de Charlie Hebdo. « Toute vie humaine est une vie. Une vie n'est pas plus ancienne, plus respectable qu'une autre, de même qu'une vie ne vaut pas mieux qu'une autre vie », proclamait déjà, aux alentours de 1222 de notre ère, la Chartre de Manden, de l'empire du Mali, en Afrique. La tradition judéo-chrétienne commande que « tu ne tueras point ! ». On pourrait remonter encore plus loin à Confucius 551–479 avant notre ère, qui préconisait « de ne pas faire aux autres ce que l'on ne voudrait pas qu'on nous fasse à nous mêmes ». La recherche d'harmonie a toujours été une préoccupation de l'humanité, malgré certains avatars et beaucoup de dérapages. Elle se présente encore aujourd'hui comme une conquête perpétuelle, difficile. Il est désolant de constater l'incapacité de l'Être humain à intégrer les valeurs humanistes de tolérance, de l'acceptation et du respect de la différence et de la divergence, de la dignité intrinsèque de l'homme libre, qui sont à la base d'un vivre ensemble harmonieux. Avec mes salutations respectueuses,