Je suis désolé d’informer le public en général et le personnel médical haïtien en particulier que je suis contraint d’abandonner un projet que j’avais conçu en vue de mettre mes expériences en pathologie et médecine légale au service d’Haïti, mon pays natal.
En effet, le 21 mars 2012, j’ai été reçu par un officiel de l’État haïtien en son bureau où nous avons discuté de ce projet. Au lendemain de notre entretien, je lui ai envoyé une lettre accompagnée de documents témoignant de ma formation dans laquelle j’ai présenté les grandes lignes de mon projet. Jusqu’à présent, soit plus de 2 (deux) ans après notre rencontre, je n’ai même pas reçu une accusation de réception du courriel, voire une communication d’un des ministères du pays. Cependant, pendant toute la rencontre, j’avais l’impression que j’étais le bienvenu et que mon initiative suscitait un grand intérêt. Devant le cri d’alarme qui continue à se faire entendre sur le manque de personnel dans le système médico-légal en Haïti, ce silence de l’État haïtien me rend perplexe. Par ailleurs, c’est vraiment insultant.
Le but que je m’étais proposé d’atteindre était de collaborer avec les médecins légistes en poste en Haïti pour arriver à mettre sur pied un système de médecine légale conforme aux normes d’aujourd’hui et qui devrait répondre, de façon satisfaisante, aux besoins de toute personne se trouvant dans n’importe quel coin reculé de la République d’Haïti. J’avais ainsi en vue de donner des séances pratiques d’autopsie à des médecins et assistants pathologistes, à l’instar de celles que j’ai données dans plusieurs centres hospitaliers universitaires (CHU) des États-Unis d’Amérique, notamment l’Université de Miami /Jackson Mémorial Hospital et l’école de médecine de Harvard à Boston.
Je me rends compte, en suivant la presse haïtienne, que les déficiences dans le système médico-légal haïtien sont nombreuses. Il paraît qu’on ne fait pas d’autopsie même dans des cas d’homicide. Un médecin légiste qui ne travaille pas en collaboration avec la police judiciaire et qui n’a pas l’opportunité dans certains cas d’avoir accès à la scène où s’est produit un incident est comparable à un chirurgien qui fait une intervention chirurgicale sans avoir l’histoire de la maladie. Sur quelles données donc se base la justice pour consolider sa décision dans les cas contestés d’accidents mortels, de suicide, etc.? La médecine légale n’est pas seulement une affaire de sécurité publique, elle concerne aussi la santé publique. Comment peut- on remédier à certains problèmes de santé publique si on ne fait pas une autopsie pour élucider la ou les vraies causes d’un décès dans le cas par exemple d’une mort subite? Ou bien, qui peut faire une déclaration fiable sur l’état dans lequel se trouvait la personne conduisant une voiture lors d’un accident fatal sans avoir effectué des examens post-mortem? Peut-on exclure un homicide si le corps n’offre aucun indice de sévices ni de violences? Peut-on sans examen post-mortem faire présumer l’accident dans le cas d’une personne retrouvée morte dans une maison détruite par le feu? Sans aucun doute, la réponse à ces questions est non. Il faut noter que la tâche du médecin légiste ne se limite pas à faire des autopsies. Pour que la médecine légale soit fonctionnelle en Haïti, il faut que des efforts concrets soient faits pour mettre à la disposition des médecins légistes les ressources nécessaires à l’accomplissement de cette tâche si complexe, si difficile qui leur est confiée. Notons en la circonstance que bon nombre de pathologistes ont même trouvé la mort suite à des infections (ex. la tuberculose, le sida, etc.) contractées en réalisant des autopsies.
J’aimerais attirer votre attention sur un vidéoclip d’environ six minutes disponible sur le net. Il s’agit de la prise en charge d’un homme répondant au nom de Jonas qui a été atteint d’une balle au thorax. Cet homicide a été perpétré non loin de la faculté de droit de Port-au-Prince (Haïti). Quelques jours auparavant (soit le 10 décembre 2012) à l’intérieur de cette même faculté, un étudiant a été abattu, prétendument, par un policier haïtien. Ce vidéo expose des problèmes extrêmement graves : un homme ensanglanté agonisant sur le pavé, aucune manœuvre de réanimation, aucun personnel médical présent alors que l’hôpital de l’Université d’État est situé dans le même bloc où l’incident s’était produit; des étudiants faisant alors diligence de transporter la victime à l’hôpital, enfin de compte une motocyclette utilisée en guise d’ambulance est remplacée en cours de route par une camionnette ; à l’hôpital, plus tard, un médecin au milieu d’une foule qui a envahi la salle d’urgence de l’hôpital de l’Université, aucun agent de sécurité pour protéger ce médecin et son assistance en cas d’une éventuelle agression , etc.
Trop souvent, la presse haïtienne fait mention d’accidents de la circulation avec blessés et morts, où la population est presque laissée à elle-même. Outre un service de secours médical défaillant, aucun(e) expert(e) en médecine légale n’est sollicité(e) sur le lieu de l’accident. Le rôLe du médecin légiste sur la scène d’un incident est d’aider la police judicaire à interpréter les évidences de nature médico-légale et de se servir des informations recueillies pour décider de la procédure à adopter plus tard lors de l’examen du cadavre à l’institut médico-légal. Se passer de l’expertise médico-légale a aussi pour effet de priver les législateurs/législatrices d’informations très importantes qui pourraient les éclairer lors des débats sur la sécurité publique. Que faut-il alors penser de cette situation? Est-elle symptomatique d’un certain laisser-aller, de manque d’argent ou autre? Si on devait l’imputer, par exemple, à un manque de ressources financières, mais comment expliquer que certaines personnes peuvent se payer aisément un voyage en avion à l’étranger pour une intervention chirurgicale mineure ou un simple examen médical ? Quelle lecture peut-on faire de cette pratique? Est-ce là l’expression d’un mépris de la médecine telle qu’elle est pratiquée en Haïti? Il est donc de l’intérêt du corps médical d’Haïti et de la diaspora (que vous ayez eu la chance ou non de bénéficier d’un enseignement gratuit à la Faculté de Médecine et de Pharmacie de Port-au-Prince, Haïti) de se faire entendre et d'exiger une meilleure prise en main du service de soins de santé en Haïti. Il y va de la renommée de la profession médicale et du respect du serment d’Hippocrate.
Le fait de m’exprimer en faveur d’une certaine politique de santé ne constitue nullement l’expression d’un agenda politique voilé. J’estime, cependant, que ne pas me prononcer sur ces irrégularités évidentes pourrait me faire valoir l’épithète de conformiste. Ceci serait tout à fait contraire à ma personnalité et à ma compréhension de principes de valeurs morales et d’éthiques professionnelles. Je ferai remarquer, en terminant, que les vraies solutions à ces irrégularités ne viendront ni d’apprentis, ni d’aventuriers, ni d’experts ou spécialistes qui n’ont aucun compte à rendre à l’ État haïtien ou au public local, même en cas de violation de leurs obligations. J’espère que l’élite intellectuelle haïtienne, de concert avec l’État haïtien, se mettra à l’œuvre en vue de trouver une solution définitive à ce problème.
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