Islam Louis Etienne
En Haïti, nous apprenons très difficilement. Nous retenons très peu les leçons de l’histoire. Nous faisons très peu de corrections dans notre façon d’agir pour éviter les erreurs du passé. Nous menons la lutte constamment de la même manière. Nous sommes obsédés par le contrôle systématique de toutes les avenues du pouvoir. Les politiciens d’hier ne sont pas différents de ceux d’aujourd’hui. Leurs intérêts personnels passent avant ceux du pays. Les idées de partage, d’entente et de négociation ont toujours été de vains mots dans le jargon politique haïtien. Il y a une idée de méfiance et d’hypocrisie qui inondent toutes nos conversations. Nous disons qu’il n’y a pas de franchise en politique. Chacun essaie de tirer le drap de son côté sans tenir compte des autres ; alors que le pays nous appartient tous. Même pour son mieux être, on ne peut pas s’entendre sur le minimum. Nous accusons une mauvaise foi caractérisée.
La mauvaise foi consiste en un va-et-vient de la conscience entre être et ne pas être puisque c’est une conscience qui refuse sa transcendance et recherche la stabilité dans la facilité. C’est d’abord un mensonge qu’elle se fait à elle-même en cherchant à fuir une réalité qui la dérange. D’autre part, être de mauvaise foi renvoie à une fuite devant une liberté trop lourde à porter. Dans une révolution socioculturelle, il ne faut pas déterminer le degré de véracité d’un fait d’après le label de l’historien ; mais à l’aide d’une réflexion profonde et pertinente. Il ne faut pas juger les personnes mais les idées et les actes. Il faut critiquer, c’est-à-dire analyser les discours avant d’émettre une opinion. Il faut s’attacher aux idées , les comprendre, les critiquer au lieu de diaboliser et de décrédibiliser des individus pour en fait atteindre leurs idées, parce que cela ne peut que maintenir l’absence de pensée, d’esprit critique et de raison inhérente à l’ autoritarisme et à l’arbitraire. Et lorsque cela domine, ce ne sont pas les idées les plus justes qui sont adoptées mais celles de ceux qui crient le plus fort et des plus charismatiques; et ce, bien sûr, quel que soit leur degré de justesse.
La gestion du pays requiert une culture de tolérance, de communion, de communication et d’abnégation au profit du triomphe des idées et des besoins du plus grand nombre. Nous créons et provoquons des crises à n’en plus finir sans mesurer leur impact et leur incidence sur la population. Avec un minimum d’indulgence, on aurait pu éviter au pays cet affront de 1915. L’occupation américaine n’est pas l’unique cause de nos déboires ; mais elle n’est pas non plus innocente par rapport à notre situation actuelle. Un état des lieux nous permettra de mieux cerner la question et d’apporter un meilleur éclairage sur cette partie sombre de notre histoire. Cent ans plus tard, le paysage sociopolitique haïtien n’a pas beaucoup changé. C’est la même rengaine !
Depuis l’indépendance, à part quelques exceptions près, la gestion du pays a été approximative: d’une part nos dirigeants n’ont pas toujours été à la hauteur de la situation pour prendre la bonne décision au moment opportun, et d’autre part, le pays a été saccagé par des crises de toutes sortes, des gabegies administratives, des intrigues de bas niveau, et des complots à répétition. A l’avènement de Salomon le 23 octobre 1879, Boirond Canal n’avait laissé dans les caisses publiques que cinq gourdes. Les avis sont partagés sur cette question : certains auteurs disent cinq dollars, d’autres cinq dollars américains, et la dernière catégorie cinq gourdes. Mais le dénominateur commun reste et demeure cinq.
La lutte pour le pouvoir prend souvent l’ampleur d’une guerre civile dévastatrice, l’instabilité chronique l’empêche de réaliser des conditions favorables à son développement durable. Dans l’intervalle, les grandes puissances comme l’Espagne, la France et les USA ne cessent de lutter pour établir leur domination et leur hégémonie dans ce coin de terre si ardemment désiré et convoité. La République fédérale d’Amérique du Nord s’organisa et s’agrandit aux dépens de la France et de l’Espagne en faisant l’acquisition de la Louisiane en 1803 ; de la Floride en 1819 au détriment du Mexique, en faisant la conquête du Texas, de New-Mexico en 1846, de la Californie en 1847. A la fin du XIXe siècle, ils se sont imposés comme un empire colonial, principalement en Amérique où ils veulent supplanter les Européens. En 1895, profitant de la révolte de Cuba contre la domination espagnole, ils engagent une guerre contre l’Espagne et lui arrachèrent ses dernières possessions coloniales : les îles Philippines, Cuba et Puerto Rico.
Ils ont multiplié les pressions pour le contrôle des douanes des pays caribéens. En Haïti, ils se sont heurtés au refus catégorique de nos dirigeants qui, malgré leur inexpérience et leur limite dans la gestion de la chose publique, n’ont pas cédé à leurs pressions. Il ne leur resta que l’option militaire. Déjà depuis le 6 décembre 1904, la doctrine de Monroe avait changé de contenu pour le président américain Théodore Roosevelt, qui avait déclaré dans un message devant le Congrès américain : «Tout État dont le peuple se conduit bien peut compter sur notre cordiale amitié. Tout ce que désire ce pays-ci, c’est de voir régner dans les contrées voisines la stabilité, le bon ordre et la prospérité. Si une nation montre qu’elle sait agir de manière raisonnable et décente, si elle maintient l’ordre et remplit ses obligations, elle n’a pas à craindre d’intervention de la part des USA. Mais les défaillances répétées et une carence du pouvoir, se traduisant par un relâchement général des liens de la société civilisée, peuvent, en Amérique comme ailleurs, nécessiter en dernière ressource l’intervention de quelque nation civilisée; et dans l’hémisphère occidental, l’adhésion des USA à la doctrine de Monroe peut les pousser , dans de tels cas flagrants de manquement ou d’impéritie à exercer, bien qu’à contre cœur, un pouvoir de police internationale. »
De plus, il y a lieu de considérer l’intérêt particulier des USA pour la région des Caraïbes. Cet intérêt manifesté, en dehors des aspects financiers et économiques, est surtout d’ordre stratégique en raison du percement du canal de Panama et de l’exploitation de certaines ressources rares et extraordinaires comme le guano et , des matières précieuses trouvées dans l’île de la Navase située à 60 kilomètres de la péninsule de Tiburon dans le Sud du pays. Cette exploitation à outrance de l’île inhabitée se fait sans le consentement et à l’insu des autorités haïtiennes, et ce jusqu’à aujourd’hui. En plus, le pays connut une situation d’anarchie extraordinaire, une instabilité politique des plus décriantes, et une crise financière sans précédent. Entre 1911 et 1915, c’est-à-dire en 4 ans, six présidents se sont succédé au pouvoir : Cincinnatus Leconte (360 jours) du 14 août 1911 au 8 août 1912 ; Tancrède Auguste (8 mois et 26 jours) du 8 août 1912 au 4 mai 1913 ; Michel Oreste (7 mois et 23 jours) du 4 mai 1913 au 27 janvier 1914; Oreste Zamor (8 mois et 28 jours) du 8 Février 1914 au 7 Novembre 1914 ; Davilmar Théodore (3 mois et 15 jours) du 7 novembre 1914 au 22 février 1915 ; Vil brun Guillaume Sam (4 mois et 23) jours du 7 mars 1915 au 27 juillet 1915.
Le président Sam avait été accusé d’avoir arrêté injustement ses adversaires politiques et de les avoir fait assassiner au pénitencier national. Il a été lynché par une population emportée par une ambiance de révolte généralisée et d’insubordination caractérisée. Ces situations inadmissibles ont servi de prétextes à l’opération de police opérée par les USA dans le pays de 1915 à 1934.
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