Péguy F. C. Pierre
Vendredi 10 : jour 1
Comme en 2013, tout commence à Fokal. Le départ est prévu pour 17 h. Les participants se rassemblent sur la cour à mesure que les minutes s’égrènent. Follow Jah, le rara qui conduira la joyeuse bande dans les hauteurs de Pacot s’échauffe : vaccines, cymbales et tambours ne tempêtent toutefois pas encore. 17 h 20, ça y est ! Elisabeth Pierre-Louis Augustin, Allenby Augustin, Jean Widler Pierresaint, Yves Osner Dorvil et Samora Chalmers ont distribué les bracelets Vwazinaj se dra blan (les parcours ont des thèmes). Membres de l’association Akoustik Prod à l’origine de l’activité, ils font des va-et-vient et s’assurent que tout est prêt. Le groupe peut se mettre en branle.
Follow Jah en tête, suivi des participants, longe l’avenue Christophe. La musique typique du rara scande. Les badauds s’attroupent déjà, leur curiosité piquée. La circulation, ralentie un court instant, redevient fluide quand le parcours Vwazinaj se dra blan bifurque vers la rue 4. Direction : les organisateurs seuls le savent. Là réside l’un des points d’intérêt d’Atis nan kay la.
Ne connaissant toujours pas sa destination, le public (près de 70 personnes) composé d’étudiants, de vieux, d’enfants, d’artistes, de personnalités publiques et d’expatriés ne semble guère se soucier de ce détail. Tant qu’il y a de la musique, le reste importe peu. Première station : rue Garoute chez Louise Perichon. Une belle bâtisse sur deux étages dont la structure a été quelque peu modifiée avec du béton. L’hôtesse reçoit ses invités avec un « tranpe » fait maison, pendant que ses pénates sont investis depuis l’avant-cour, le jardin, jusqu’à la balustrade en hauteur, typique des maisons en pain d’épice. Certains restent dans la rue, devant la maison. À l’intérieur, toute l’aire est occupée. Tous s’accommodent tant bien que mal.
Bientôt, Elizabeth Pierre-Louis Augustin prend la parole. Elle présente succinctement la maison et son hôtesse, avant d’annoncer les performances de Bémol, groupe à tendance jazz traditionnel, et de la plasticienne Natania Périclès. Des tableaux de Valérie Noisette sont exposés dans la cour. Les interprétations de titres traditionnels, tel Latibonit par Bémol permettent d’apprécier la pause bien méritée après le parcours de la rampe escarpée de Pacot. Quant à la prestation de Natania Périclès - un tableau peint au rythme d’une chanson et d’une danse Fen shui - et de l’artiste qui l’accompagne, elle était bien trop longue pour être suffisamment appréciée. Vers 18 h 30, le cap est mis sur une prochaine station.
Le rara reprend ses droits sur toute la rue Pacot et l’avenue N. Là encore, la circulation ralentit. Un cordon de bénévoles, formé pour l’occasion et présent depuis le début, s’active à la logistique de la marche. Les jeunes qui le composent s’assurent que rien ne traîne sur la cour des Perichon. Ils interdisent aussi l’accès aux motos et aux voitures trop pressées de s’infiltrer au milieu du groupe, au risque de percuter quelqu’un. La seule chose contre laquelle ils ne pouvaient rien : le regard outré de la plupart des habitants de la zone. Il ne fallait surtout pas manquer cela. Quoi ? Du rara à Pacot ? La déchéance ! Un véritable contraste comparé aux habitants de l’avenue Christophe. Au départ du rara de la Fokal, ceux-ci avaient même commencé à exécuter des pas de danses que l’on ne voit qu’en suivant un rara. Michèle D. Pierre-Louis et Lorraine Mangonès aussi bien que Michel Chancy (secrétaire d’État à la Production animale) qui sont du parcours, quant à eux, ne s’inquiètent nullement de ses regards hautains.
La musique conduit chez Vivianne Gauthier à la rue Lundi (rue M). Aussi accueillante que la première gingerbread, sa maison sur deux étages occupe une grande surface boisée, où il fait apparemment bon vivre. Cela expliquerait sans doute le grand âge de cette icône de la danse haïtienne qui vient tout juste de fêter ses 96 ans. Après un « ochan » en son honneur, la troupe de danse de son école donne une assez belle prestation au rythme des percussionnistes. Une courte visite des lieux conduit à une galerie latérale. Là attend Roosevie Robert, jeune chanteuse qui interprète magnifiquement Metrès Ezili devant un miroir éclairé par un lampion rouge. La chaleur en cette fin d’après-midi devenant étouffante, les gens sortent prendre de l’air sous les arbres. Elizabeth, une fois de plus, fait les introductions. Elle présente Kossi Assou, le sculpteur venu du Togo qui n’est pas à sa première participation au forum d’AfricAmerica, Asaff, le graffeur qui immortalise Vivianne en dessinant son portrait au spray sur le mur à l’entrée de la maison.
Juste à côté, la maison Chenet. Rachetée par la Fokal et en pleine restauration, celle-ci logeait autrefois une galerie d’art dénommée Ambiance. C’était le fief de l’artisanat haïtien vers les années 70-80, apprend Elizabeth au public qui a dans cet espace l’occasion d’assister à la projection des vidéos-performances de Maksaens Denis sur les murs décrépis et lézardés. Des réchauds à pieds propres à Haïti, montés autour de lampes « tèt gridap », création signée Killy, donnent un aspect fantasmagorique aux ombres qu’ils reflètent sur le sol. Le public est tout bonnement en admiration.
Le parcours Vwazinaj se dra blan prend fin à l’angle des rues Audain et Capois. Cette ancienne gingerbread transformée en station d’essence voit le défilé des derniers fêtards. Pas moins d’une dizaine d’artistes, dont Gaëlle Bien-Aimé, Béo Monteau, Katiana Milfort, Jean Damérique, Sophie Maignan, Ruth Sarah Monteau, Léonard Jean-Baptiste, Hermane Désorme, Makenson Bijou, Liwes Zatrap, Romel Jean-Pierre, Jehyna Sahyeir, entre autres, font du slam. Tous à la fois. Jusqu’au moment où, un à un, ils grimpent sur un escabeau. Des textes pleuvent, les diseurs sont applaudis. La foule alentour s’éparpille, Akoustik Prod remercie tout le monde. Chacun fait son chemin. Rendez-vous est donné le lendemain pour d’autres spectacles.
Samedi 11 : jour 2 et fin
Le début n’est pas différent de vendredi. 5 h passées, le soleil est toujours aussi haut dans le ciel, et la vigueur de Follow Jah n’est point entamée. De nouveaux participants ont même grossi les rangs. Ils sont cette fois plus d’une centaine à prendre part au parcours Dèyè pòt tounen devan kay. Samora Chalmers explique d’ailleurs que plusieurs personnes ont dû être refusées. « Nous n’avions plus de place. On ne pouvait donc plus recevoir de gens. » L’ambiance est toutefois plus chaude, les prestations scotchent davantage et le public plus disposé pour la chasse aux gingerbread.
C’est la superbe demeure de Magalie Comeau Denis, au haut de Croix-Deprez, qui reçoit la première prestation. Les Martelly de la plasticienne Tessa Mars ornent un pan de mur dans la cour. L’éternel président-chanteur, peint en rose, en jaune, peut être admiré sous plusieurs jours : le crâne rasé ou avec des cheveux; avec moustache de chat ou le foulard cachant le bas du visage comme les bandits de grand chemin, quand il n’arbore pas carrément une coupe iroquoise. L’humour de Tessa ! Le tour des tableaux de Martelly fini, les participants s’installent à même le sol. Ils vont avoir droit à un spectacle éclaté, résultant de l’atelier suivi avec le slameur américain Saul Williams : depuis le balcon situé au deuxième étage, plusieurs voix s’élèvent. Ça chante, ça parle, ça babille, ça slam. Saul Williams clôt le spectacle.
La maison des Mathieu, sur l’avenue N, est la prochaine destination. Comme en 2013, cette belle gingerbread dans une cour bien boisée, de même que celle de Magalie C. Denis, figure à nouveau dans le parcours. «Nous avons dû revenir vers ces mêmes maisons parce qu’il n’a pas été facile de convaincre de nouveaux propriétaires de nous donner l’accès aux leurs », confie Allenby pour expliquer la situation. Des lettres et emails ont été envoyés à près de vingt propriétaires. Seuls quelques-uns ont accepté, moyennant une garantie de sécurité et de ne pas être obligés de prendre la parole. Cela éclaire sûrement sur le fait que la présentation des propriétés n’a pas été faite par les maîtres des lieux.
Chez Philippe Mathieu, la diversité des arts est au rendez-vous. Sculpture, peinture, conte, chant… le public a son compte pour les pieds endoloris par la marche. Jean Junior Odney, conte, rappelant ainsi les après-midis sans fin dans les lakous en province. Triple J, en grattant sa guitare, reprend avec brio toutes les chansons des jeux traditionnels. Trop heureux de replonger dans leur enfance, les participants, chantent, jouent, se laissent prendre par son coup de génie. Son numéro conquis entièrement quand il interprète Lè on fanm damou de Zatrap, et il en profite pour partager son succès avec le jeune Olivier A. Ganthier qui peint un tableau durant ce tumulte. C’est l'une des plus surprenantes prestations d’Atis nan kay la après celle de Follow Jah. Les œuvres de Xavier Dalencour, de Lilika Papagrigou, exposées dans la cour, ne captent malheureusement pas autant l’attention.
En quittant la demeure des Mathieu, tout le monde sent que l’activité touche à sa fin. Mais avant, une dernière station. La maison rouge et blanc d’Elizabeth et Allenby Augustin à la rue 4. Des élèves de Maksaens Denis y projettent une œuvre vidéographique sur la vie dans le centre-ville. James Noël, poète, et Jean Morisset, géographe-poète, nouvellement plasticien, apportent leurs voix à cette soirée par la poésie. Michaëlle Cartright, égale à elle-même, chante Wongol o et un autre texte de son cru. Son intervention en anglais laisse toutefois de marbre. Pourtant, le cadre est intimiste. Le vent frisquet qui souffle soudain, repoussant la moiteur de la nuit, souligne la fatigue. Plusieurs se laissent aller, nonchalants, dans un coin, sur un pan de mur ou à même le sol. Le seul hic à cette dernière partition, la salle accueillant les œuvres des artistes Kossi, Jean Morisset, Iris Geneviève Prospère est complètement bondée. La déambulation se retrouve donc gênée et nuit à une véritable appréciation de l’exposition.
Cette deuxième édition d’Atis nan kay la a en outre davantage fait la part belle aux prestations artistiques qu’au gingerbread. « C’est mon seul regret, confie un journaliste-photographe qui a effectué les deux parcours. Nous n'avons pas eu le temps de lire les affiches d'information placardées à l’entrée des maisons. J’aurais pourtant aimé en apprendre plus sur chaque gingerbread distinctement et même sur les maisons que nous n’avions pas pu visiter.» Certaines performances, trop longues, ont quelque peu cassé le rythme. « Les responsables devraient peut-être s’assurer la prochaine fois de la qualité des performances des artistes et veiller également à ce qu’ils respectent le temps qui leur est imparti», continue ce même photographe, l’air songeur. Les informations concernant les parcours et les artistes ont été publiées sur le compte Facebook de l'association après l’activité.
Sabrina, jeune étudiante en gestion touristique à l’université Quisquéya, parle de l’expérience. « Je suis là depuis le début, dit-elle. Un ami m’a invitée par hasard et je ne regrette pas du tout d’avoir participé. La seule chose, cependant, j’aurais préféré que plus de monde soit au courant. Je trouve que c’est une belle initiative et cela me donne des idées en tant que professionnelle du tourisme.» «Ce serait impossible d’inviter plus de monde, répondent Allenby et Samora. Nous ne pourrions pas les contrôler. C’est pour cela que nous réfléchissons déjà à la logistique pour la troisième édition. »
Tout a une fin, même les bonnes choses. Si intéressante qu’ait été cette initiative, elle allait s’arrêter. Au restaurant Yanvalou cette fois. 10 h passées, par un afterhours, tous les artistes du 7e forum transculturel de la fondation AfricAmerica sont rassemblés pour clore l’événement. La bonne humeur est le maître mot, des pots sont servis, se partagent ; des rires se mêlent ; les conversations vont bon train. Jusqu’à ce que la voix de Saul Williams s’élève, stentor, dans la nuit fraîche et impose le silence. D’autres voix slament encore. Et encore, et encore…
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