«La vocation de service» (Parcours et témoignages d’un fonctionnaire public), publié en 2014 par C3 Editions, n’est pas une biographie complète, mais des fragments d’une vie consacrée entièrement au bien public, à l’administration centrale de l’État. C’est une exploration dans des situations administratives vécues – tour à tour crue (mais jamais démagogique), instructive, presque affolante puis frôlant le désenchantement – du haut fonctionnaire Claude Grand-Pierre, et peu importe si certains s’y seraient ou non reconnus. On n'y trouvera pas de révélations confidentielles ou secrètes, mais un ensemble de séquences, de scènes, d’expériences, mis en place par un narrateur au demeurant sobre et intimement attentif aux soubresauts et aux malheurs de son pays. Ingénieur-agronome de formation, Claude Grand-Pierre est une vie de grand commis de l’Etat respectueux des normes et même rigide. Durant deux années, son expérience décevante comme enseignant à la Faculté d’agronomie et de médecine vétérinaire (FAMV) en témoigne (p. p. 34 – 35). En 1982, son passage à la direction générale de l’Organisme de Développement du Nord (ODN) et à la Direction générale des impôts (DGI) en 1989 montre qu’il a toujours su faire face avec courage et rectitude à la corruption et ses dérives. La cohérence que Claude Grand-Pierre, spécialisé au cours des années de sa longue carrière (de Jean-Claude Duvalier à Michel Joseph Martellly) en statistique appliquée à l’informatique, en planification et économie du développement, cherche est illustration, et non guindée. Elle fait apparaître, d’image en image, de déception en déception, des scènes obsédantes, récurrentes. Regard réfléchi mais jamais dénué de perspicacité, angle souvent décalé mais révélant le détail juste. Et ce sont au final ces images et ces déceptions qui fondamentalement constituent une figure singulière de Claude Grand-Pierre, bien mieux – et à plusieurs égards – que par les opinions ou avis complaisants ou dévastateurs. J’ai toujours eu beaucoup de sympathie pour Claude Grand-Pierre, majestueux dans la défense de ses idées. C’est un modèle de fonctionnaire à la fois compétent et intègre, peut-être atypique, en tout cas impossible à dupliquer ou à transposer. Car, à la vérité, outre cette fringale d’éloquence, de reconnaissance et de séduction, c’est aussi une figure de proue : un grand commis de l’Etat qui incarne avec intelligence le dévouement à la chose publique. Combien de cadres de l’Haïti d’aujourd’hui peuvent en dire autant ? «La vocation de servir» fait en tous points se rejoindre, mieux que dans la vie et que dans n’importe quelle biographie haïtienne récente, le cadre technique et la recherche de résultats, la passion du bien public et le sens des responsabilités, l’acteur et le système (eh oui !), l’action et la réflexion. De quoi faire frémir un serviteur de l’Etat qui réfléchit, analyse, enfile le manteau de l’éducateur politique ? Avec son ouvrage «Gouvernance de proximité et Collectivités territoriales en Haïti. Vers la séparation et la répartition harmonieuse des pouvoirs de l’Etat» (C3 Editions) qui vient de sortir, Claude Grand-Pierre, ancien conseiller technique au ministère de l’Economie et des Finances et au ministère de l’Intérieur et des Collectivités territoriales, professe avec ferveur, mais sans jamais se leurrer, les convictions qui sont les siennes en tenant compte des prescrits constitutionnels et de la législation en vigueur. De quoi nous rafraîchir la mémoire. Et c’est un ouvrage de référence. Analyses, propositions, stratégies sur la gouvernance de proximité et le développement territorial sont autant au cœur de ce triptype (centralisation, déconcentration, décentralilsation) vertigineux, compact, décrypté ici avec une rigueur soutenue, dans un style éminemment ramassé et précis, qui en fait toute sa force, son utilité. «En cumulant ce que la gouvernance de proximité permettra de créer, il faut avoir la conviction que cette grande idée rejaillira sur les sections communales, les municipalités et les départements en entier. Bien plus qu’un enjeu de localités, c’est un enjeu de société. Les aspirations de Port-au-Prince, ville capitale et des autres villes chefs-lieux de département à obtenir la reconnaissance de leurs statuts de capitale et de métropole seront comblées de même que celles de l’ensemble des collectivités territoriales du pays à devenir des pôles concentriques de développement.» (Avant-propos, p. 10) Sont reproduits en annexes les cinq (5) fameux décrets de l'administration Alexandre-Latortue «définissant le cadre de la décentralisation ainsi que les principes d’orgasnisation et de fonctionnement des collectivités territoriales» (pp. 121 – 199) ; «fixant l’organisation et le fonctionnement de la collectivité municipale, dite commune ou municipalité» (pp. 201 – 255) ; «fixant les modalités d’organisation et de fonctionnement de la collectivité départementale» (pp. 257 – 284) ; «fixant les principes fondamentaux de gestion des emplois de la fonction publique territoriale et de ses établissements publics» (pp. 285 – 318) ; ainsi que l’avant-projet de loi portant création, organisation et fonctionnement de l’Administration territoriale de planification et d’action de développement ou ATPAD (pp. 319 – 331). On a là une batterie d’instruments légaux essentiels au développement des communautés locales, conformément aux aspirations exprimées par la grande majorité de nos concitoyens après le départ de Jean-Claude Duvallier. Avec son stock de capital humain le plus médiocre de l’hémisphère et le dégoût de la jeunesse pour le pays (exode rural, boat-people), Haïti représente une monstruosité, un «cas perdu» et la gouvernance de proximité, conséquemment, un avenir plus que brumeux. Même sur un sujet aussi déroutant et trompeur, Claude Grand-Pierre, à son habitude, est le plus sagace.