2-La remise en question des privilèges de l’élite traditionnelle :
Avant 1915, l’élite traditionnelle, composée pour la plupart de mulâtres, jouissait de tous les privilèges lui permettant de dominer les autres catégories sociales en ce qui concerne l’éducation, la richesse et le pouvoir politique. Fondamentalement, avant l’occupation, le problème de classe et de couleur se posait en Haïti en termes de nuances de gouvernements qui étaient totalement pro-mulâtres et ceux qui l’étaient moins. Cependant, aucun gouvernement, même ceux-là qui se réclamaient, souvent par démagogie, du noirisme ou du plus grand nombre, n’avait osé toucher aux privilèges de l’élite traditionnelle. Sylvain Salnave, qui avait fait une tentative, l’avait payé très cher : Il a rendu l’âme devant un peloton d’exécution. Ainsi avant 1915, quel que fût le type de gouvernement, l’élite traditionnelle, à travers la politique de doublure, trouva toujours les moyens de tirer les ficelles pour maintenir le statu quo ; sa domination fut incontestable.
Il a fallu attendre l’occupation américaine de 1915 pour voir une réelle remise en question des privilèges de l’élite traditionnelle. Cela peut paraître paradoxal puisque, au départ, tous les chefs d’État et cadres supérieurs de l’administration publique choisis par l’occupant étaient des mulâtres. En fait, le choix des mulâtres était dû au fait que c’est dans cette catégorie sociale que l’occupant était en mesure de trouver le personnel éduqué avec lequel il était facile de collaborer. Cependant, les officiels Américains « acquis aux idéologies de démocratie et d’égalitarisme étaient indignés par la petitesse de la conception qui servait de base à la position de l’élite en Haïti ». (1) Le commandant Russel, avant d’être promu Haut-commissaire en Haïti, a déclaré qu’il s’inquiétait de la situation sociale dans le pays ; plus loin il a ajouté que ses «sympathies vont entièrement à cette grande masse d’analphabètes qui, par le comportement ignoble d’un petit groupe inappréciable de leurs concitoyens, avaient été maintenus pendant des années dans des conditions qui ressemblent à l’esclavage. » (2) En fait, les archives du Département d’État contiennent plusieurs témoignages où des officiels du traité d’occupation poussaient des cris d’indignation face à la mesquinerie et au manque de compassion de l’élite haïtienne. Même le président Borno, dans une circulaire en date du 19 mai 1922, adressée aux préfets de la République et publiée dans le journal officiel du gouvernement, Le Moniteur, le 20 mai 1922, avait demandé aux autorités de l’État de prendre toutes les mesures pour combattre ce « crime social » que représentait l’exploitation des masses paysannes. Dans ce contexte, certaines pratiques de corruption comme la contrebande, le trafic d’influence qui favorisaient l’enrichissement de l’élite avaient été éliminées par les forces d’occupation.
Il faut également souligner que, pendant l'occupation, les mulâtres de l’élite traditionnelle qui reprochaient à l’occupant son manque de raffinement et de sophistication estimaient ne pas avoir toutes les considérations qu’ils méritaient. En effet, les officiels Américains, dans leur approche de discrimination raciale, ne faisaient pas de grande différence entre les Noirs et les mulâtres ; pratiquement, ils les considéraient tous comme des « niggers ». Le commandant Eli K. Cole, dans une correspondance officielle adressée à ses supérieurs hiérarchiques aux USA, se référant aux mulâtres, parlent de « negroes of mixed type »
(3). Ainsi, les relations entre les forces d’occupation et l’élite traditionnelle étaient généralement tendues. C'est ce qui explique que, en dehors du mouvement Caco, les porte-étendards de l'opposition contre l'occupation étaient des mulâtres. En fait, les membres de « l’élite se trouvaient confrontés à la réalité de leur propre inaptitude face au pouvoir américain et la preuve de leur incapacité à gérer les affaires nationales de telle manière à éviter l’occupation. » (4). C’est d’ailleurs ce qui ressort de l’ouvrage de Jean Price Mars, La vocation de l’élite.
Le facteur le plus important qui allait faciliter la remise en question des privilèges de l’élite traditionnelle, c’est la politique d’éducation mise en place par les forces d’occupation, qui visait la promotion d’une classe moyenne noire dont l’émergence allait favoriser le développement du mouvement indigéniste dans les années 40 et 50. Il s’agissait d’un choix délibéré des officiels du traité d’occupation qui, conformément à la tradition anglo-saxonne, croyaient que le développement d’une classe moyenne participe d’une bonne approche de justice sociale et peut constituer un gage de stabilité. À ce sujet, le rapport de la commission Forbes, se référant à cette politique d’éducation, est assez clair : « Cette sage politique de la part du gouvernement haïtien permettra le développement d’une classe moyenne qui deviendra l’ossature du pays et qui pourra assurer la stabilité du gouvernement, en remplissant l’énorme fossé qui sépare l’élite et la masse des paysans. »(5). Cette nouvelle politique d’éducation avait généré un large pool de professeurs, médecins, avocats, agronomes, officiers de la Garde nationale, et autres techniciens, issus de la classe moyenne noire, qui n’étaient pas prêts à accepter l’ancien système ; leur lutte aboutira à la révolution de 1946. En fait, tous les grands leaders de la classe moyenne noire des années 40 et 50, depuis Jean Price Mars jusqu'à François Duvalier, étaient les fruits de cette nouvelle politique d'éducation dont le caractère progressiste était indéniable eu égard au contexte d'avant 1915. Le grand mal de Duvalier, c’est d’avoir détruit cette classe moyenne progressiste qui devait constituer les piliers de la démocratie haïtienne naissante.
3-L’établissement de la bonne gouvernance :
L’occupation américaine a permis d’instituer les principes de bonne gouvernance dans la gestion des affaires publiques en Haïti. Ceci est reconnu par de nombreux auteurs, même parmi ceux-là qui sont connus comme des farouches critiques des forces d’occupation dont des extraits de déclaration seront présentés ici.
Selon Kern Delince, l’occupation a permis à « l’État haïtien de connaître une longue période paix et de stabilité mise à profit pour l’application d’un certain nombre de réformes politiques et administratives et l’édification de quelques travaux d’infrastructures». (6) Ces réformes avaient permis de mettre de l’ordre dans l’administration publique dans le but de la rendre plus efficace. Pour Hans Schmidt : « Immédiatement, après l’intervention, les officiels américains passèrent au peigne fin les fiches de paie du gouvernement et éliminèrent les employés décédés, ceux qui ne travaillent pas ou étaient globalement incompétents» (7). Ironie de l'histoire, les Américains étaient les premiers à lutter contre la pratique des «chèk zonbi» très courante actuellement en Haïti, contribuant au gaspillage des maigres ressources de l'État.
Selon Suzy Castor, pendant l’occupation, on procéda « à la réforme de l’administration publique par la création de nouvelles institutions, la rénovation de quelques autres et à la formation de cadres administratifs efficaces». Plus loin, elle ajoute que le « ministère de l’Économie et des Finances (organisme à caractère technico-administratif) commença à régulariser la vie financière du pays. On réforma le Service des Douanes et le Service des Contributions, ce qui rend plus efficace le fonctionnement des finances publiques, résolvant l’imbroglio administratif et financier qui avait caractérisé la vie d’Haïti durant l’époque précédant l’occupation ».(8)
Toutes les réformes avaient pour effet de rationaliser les méthodes de gestion des services de l’État, de consolider la dette publique et d’éliminer la corruption. À ce sujet, écoutons à nouveau Kern Delince : « Une conséquence heureuse des nouvelles mesures de gestion financière est l’élimination, pour un temps, de la corruption comme méthode de gouvernement : l’ensemble des recettes publiques est réservé exclusivement au règlement des dépenses de l’État, sans possibilité de détournement au profit de la classe dirigeante». (9). Si on avait pris les dispositions pour maintenir ces acquis de la période d'occupation, on serait très loin dans la recherche de la voie vers le développent économique et sociale du pays.
Il faut également rappeler que, après le départ des troupes d’occupation en 1934, le contrôle des finances publiques en Haïti par des officiels américains fut maintenu jusqu’au 12 juillet 1947, date à la quelle le président Dumarsais Estimé avait accepté le remboursement anticipé de la solde de l’emprunt de 1922. Cette date, il faut la retenir, inaugure l’an I de la nouvelle ère des pratiques de corruption dans la gestion des affaires publiques en Haïti.
(À suivre)
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