Entre histoire et rôle des médias dans la participation citoyenne à l'élaboration des politiques publiques
OC
Oriol CHARLES, Communicateur social, Criminologue
Spécialiste en milieu carcéral, étudiant à l’ENAP Québec et
L’ENAPP d’Haïti, Maitrise en Administration Publique
chayole@yahoo.fr / 37547029
La violence à travers l’histoire des évènements politiques en Haïti semble être une constante incontournable. Elle a été pendant longtemps le seul recours permettant de résoudre les problèmes liés à la conservation ou à la prise du pouvoir. Aujourd’hui on constate qu’avec la prédominance du système démocratique moderne d’abord dans l’Occident puis dans le reste du monde, la violence fait de plus en plus place au droit dans la gestion des luttes et conflits politiques. Et le people, dans la mouvance de la modernité, est appelé à participer à l’élaboration des politiques publiques.
Néanmoins, malgré l’inscription d’Haïti dans le processus de ladite démocratie depuis 1987, la violence politique continue encore de s’imposer dans notre société.
Par ailleurs, si l’histoire de la colonisation française d’Haïti peut tenter d’expliquer le recours à la violence systématique pendant la période des baïonnettes (1804-1915), comment expliquer les séries de violence post-90 qui ont secoué la stabilité politique et économique du pays malgré la démolition des Forces Armées d’Haïti ?
Peut-on imputer le recours à la violence dans la gestion des conflits politiques exclusivement au parcours historique de l’État haïtien ? Quel est le rôle de l’espace public notamment de la radio dans l’élaboration des politiques publiques ? Les radios en Haiti ont-elles joué leur rôle véritable dans la construction de la modernité ? À quel niveau faut-il situer la participation citoyenne à l’élaboration des politiques publiques en Haïti ?
Politique, violence, espace public et médias
De manière littérale, on entend par Politique : « la manière d’exercer l’autorité dans un Etat ou une société. Ensemble des options prises collectivement ou individuellement par le gouvernement d’un Etat ou d’une société dans les domaines relevant de son autorité ». (PetitLarousse, 2009)
Dans ‘’l’Etat démocratique : fondements et défis’’, Louis Coté développe deux grandes approches pour définir le politique. Dans la première acception, « c’est un combat entre des acteurs engagés dans une action stratégique visant à conserver ou acquérir des positions de pouvoir. Cela peut prendre la forme d’une lutte sans merci. En démocratie (……) elle sera comme de la concurrence dans un marché où tout se fait sur la base des calculs égocentriques et la recherche du succès ». (Coté, 2013, P.5-6)
Ici quel que soit le régime politique adopté, le bien commun est relégué au second rang au profit des intérêts personnels ou de clans. Selon cette approche, les acteurs politiques sont considérés comme des opportunistes qui utilisent tous les artifices, y inclus la violence pour accaparer ou s'y maintenir le pouvoir.
Dans le second cas, il définit le politique comme étant « les différentesmanières dont les groupes humains s’organisent pour vivre ensemble, arbitrer les intérêts, gérer les conflits, répartir les charges, distribuer les bénéfices et enfin désigner les Chefs ». (ibidem, p.6)
Dans cette approche, la discussion et le dialogue remplacent la concurrence déloyale du marché et ce sont les valeurs suprêmes du bien commun qui guident les acteurs politiques dans le strict respect des normes. L’idée selon laquelle tous les moyens sont bons, y inclus le recours à la violence s'emparer du pouvoir ou s'y maintenir n’est plus applicable ici.
Désormais. c’est le droit qui définit le cadre de participation et les limites des acteurs dans le jeu politique. Que ce soient les dirigeants tout aussi bien que les dirigés, ils sont tous soumis au droit. Les luttes et les conflits seront arbitrés par des règles.
Ces deux conceptions du politique ont le mérite de renfermer dans deux visions du monde différentes les rapports des hommes et des femmes au politique. La première dite ‘’atomiste et stratégique’’ peut servir de cadre pour comprendre des pratiques politiques traditionnelles qui sont aujourd’hui dépassées sous l’influence majeure des systèmes de démocratie moderne. C’est ce qui explique le fait que les systèmes des monarchies, des empires et des dictatures qui existent encore sont en voie de transformation.
Cette approche politique permet aussi de cerner les tergiversations et les balbutiements des pays dits en transition démocratique. Elle peut servir également de grille d’analyse aux comportements autocrates de certains hommes politiques au pouvoir dans les pays du Sud.
La seconde dite « holistique et normative » est une grille qui peut nous aider à observer le rapport que les hommes d’Etat développent d’une part avec la vision du bien commun et d’autre part avec le droit. Cette approche est le résultat des systèmes politiques mis en place en Occident où la démocratie moderne est née mais surtout où ce système politique a pu garantir une très grande stabilité sociale et une grande prospérité économique. C’est pour cela qu’elle devrait nous aider à mieux appréhender les subtilités de la première conception en ce sens que l’un est le contraire de l’autre.En dernier ressort, cette étude démontrera les relations de bon voisinage qui existent entre l’approche atomiste et stratégique et la conception politique de nombreux chefs d’Etat et hommes politiques haïtiens. Elle servira surtout à nous aider dans le profilage de nombreux présidents haïtiens qui ont fait usage de la violence pour gouverner et qui par la suite ont été chassés du pouvoir par la violence populaire.
Violence politique
La violence politique renvoie, selon Philippe Braud, à « des destructions, des atteintes physiques dont le but, le choix des cibles ou des victimes, la mise en œuvre et/ou l’effet ont une signification politique». (Braud, 1993, no 9, P. 272)
Paul Wilkinson, dans une typologie établie, a clairement présenté un tableau non exhaustif des violences politiques selon deux échelles. D’abord à grande échelle, il classe : « les émeutes et violence urbaine, la rébellion armée ou résistance, la révolution ou contre-révolution, l’État de terreur ou répression, la guerre civile, la guerre limitée et la guerre nucléaire » ; puis à petite échelle, il classe : « des actes isolés de sabotage ou attaques de propriété, la tentative isolée d’assassinat, la guerre des gangs et vendettas, le terrorisme politique, la guérilla locale ou à petite échelle, le terrorisme transnational et international et les raids de type guérilla sur des Etats étrangers».(Wilkinson, 1977, P.32)
Cette typologie nous aide facilement à différencier la violence d’Etat des autres types existants. On a vu que la violence peut venir de la population civile contre l’Etat. Elle peut tout aussi bien naître des conflits entre groupes rivaux au sein de la population civile. En outre, Wilkinson nous montre que la violence politique orchestrée par l’Etat varie selon le mobile et le régime en place. C’est ainsi que les Etats revendiquent selon la définition de Max Weber « le monopole de [violence légitime] pour exécuter les décisions de justice et assurer l’ordre public……. ». (Max Weber, 1919, le savant et le politique, version électronique, Wikipédia)
Certaines critiques se méfient de la notion de violence légitime de Max Weber dans la mesure où elle contribue à renforcer la marge d’abus du pouvoir. D’autres avancent que la violence légitime est l’une des fonctions régaliennes de l’Etat. Dans ces conditions, la violence légitime doit être toujours assujettie au droit sinon elle risque d’être arbitraire. Et pour ce qui concerne cette étude, c’est de la violence arbitraire de l’Etat qu’il est question et non de la violence légitime.Et face à cette violence arbitraire, la population civile en général organise des ripostes proportionnelles, souvent dans une grande spontanéité.
Quel est cet espace public qui permet au peuple de faire des échanges sur des sujets d’intérêt commun pour adopter des comportements solidaires? Par quel moyen le peuple arrive-t-il à se mobiliser aujourd’hui dans le cas des ripostes violentes à donner en termes de participation citoyenne à l’élaboration des politiques publiques ? Quel est ce médium qui pourrait servir à former la population par rapport à ses responsabilités civiques et citoyennes ? Définissons pour cela l’espace public et les médias.
L’espace public
L’espace public est « ce lieu où les diverses interprétations de l’intérêt commun s’affrontent en des joutes pacifiques et tentent de rallier à elles une majorité de citoyens, et où la communauté politique peut par conséquent se mobiliser et agir sur elle-même ». (Coté, 2013, P.112). Cette définition attire l’attention sur (l’intérêt commun) comme centre de l’espace public autour duquel tournent des opinions contraires, des idées contradictoires, des façons de voir différentes, mais tout cela se passe dans une ambiance d’intercompréhension et de respect réciproque. Ce qui démontre que la première condition à l’existence de l’espace public est le « bien commun ». Le débat autour du bien commun suscitera tellement de controverses au sein de la population que certaines garanties de la part du pouvoir sont exigées. Donc on ne saurait parler d’espace public sans le respect inconditionnel de la liberté d’opinion, la liberté d’expression, la liberté de rassemblement et le droit de fonder des associations.
Plus loin, on a vu que le débat « en tant qu’examen d’un problème entrainant une discussion animée, parfois dirigée entre personnes d’avis différents…. » (Larousse, 2009), a permis à l’espace public de favoriser la perception et la formulation des problèmes qui affectent la société, de former l’opinion publique et d’exercer une certaine influence sur la conduite des décideurs. D’où, d’ailleurs, le rôle et les fonctions des médias comme espace public dans le développement de la démocratie moderne.La culture démocratique et l’éducation civique sont donc des prérequis au débat politique en ce sens qu’elles permettent aux participants d’endosser leurs responsabilités citoyennes par rapport à leur contribution à l’élaboration des politiques publiques. En l’absence de ces prérequis, on risque d’avoir des débats publics improductifs, c'est-à-dire sans aucune influence véritable sur les grandes décisions politiques. Dès lors, l’on se demande, perplexe, quelle est la place des médias de masse, dont la radio, dans la formation des citoyens en termes de culture politique et d’éducation civique ?
Les médias de masse ont trois grandes fonctions dans la société : la formation, l’information et le divertissement de la population. Aujourd’hui, on a tendance à parler d’une quatrième fonction qui est la communication au sens de relations publiques et de marketing du terme. C’est la capacité des médias à influencer ou à dominer les sujets en les faisant agir, citons le rôle de la publicité et surtout de ses effets sur la population. Parmi les trois médias de masse énumérés ici, la radio nous paraît être le média le plus puissant en Haïti et à cela il y a plusieurs explications :
? le récepteur radio va plus loin que le journal imprimé et le téléviseur en Haïti ;
? le niveau élevé de l’analphabétisme de la population haïtienne qui s’informe plus facilement par l’écoute ;
? le récepteur radio est plus accessible en Haïti ;
? une très grande utilisation de la langue nationale (le créole) dans l’espace radio.
Fort de cela, nous avons voulu chercher à comprendre les relations de causalité qui pourraient exister entre l’histoire, la radio et la violence politique en Haïti.Pour y arriver, nous avons formulé la proposition d’explication suivante : le parcours politique de l’État haïtien et l’influence de la radio en Haïti comme espace public principal au cours des deux dernières décennies ont, dans une certaine mesure, une part de responsabilité dans les modes de participation populaire à l’élaboration des politiques publiques.
Analysons les différents thèmes suivants afin de faire le point autour de la question:
• historique de la violence dans la politique en Haïti ;
• la radio en Haïti, le premier espace de débat public après 1987 ;
• les traits excessifs de la radiodiffusion en Haïti comme espace de participation ; citoyenne à l’élaboration des politiques publiques ;
? de la substitution des rôles ;
? la radio en Haïti vue comme espace d’alimentation de conflits politiques violents.
HISTORIQUE DE LA VIOLENCE DANS LE POLITIQUE EN HAITI
La colonie française de Saint Domingue vers la fin du XVIIIe siècle était si prospère et florissante que tous les historiens s’entendaient pour la surnommer la perle des Antilles. Etudiant en profondeur les relations qui existaient entre les maîtres et les esclaves au sein de cette colonie, plus d’un parle du système esclavagiste le plus cruel et le plus deshumanisant qui n’ait jamais existé.Cette situation a conduit la colonie de Saint Domingue aux environs de 1793 vers un soulèvement général des esclaves où le mot d’ordre était de décapiter les Blancs et de brûler leurs maisons.(koupe tèt, boule kay). Une bataille violente de plus de dix (10) ans qui a mis Saint-Domingue à feu et à sang. Voilà pourquoi Alix Mathon a écrit dans ‘’Haïti, un cas : la société des baïonnettes, un regard nouveau’’ : «au lendemain de 1804, Haïti fut un accouchement prématuré, avant terme et au forceps. Ce pays est né dans la violence, à l’arraché. Les fers l’ont marqué. Le nouveau-né eut les membres brisés à l’opération. Et l’adulte traîne encore l’infirmité. » (Mathon, 1985, P.24).
Les frustrations accumulées au cours de toutes ces années d’esclavage ont déclenché une violence d’une telle cruauté que même la liberté générale n’était pas capable de la contenir. Ce qui explique un peu pourquoi après l’indépendance d’Haïti en 1804 la violence allait être consacrée comme étant une arme incontournable à la fois entre les mains de l’Etat et de la population civile dans la gestion de la chose publique. En effet, tous les premiers chefs d’Etat haïtiens ont été des dictateurs qui ont utilisé la violence pour se maintenir au pouvoir. Dessalines nommé gouverneur général le 1er janvier 1804 s’autoproclame quelques mois plus tard empereur Jacques 1er. Pétion démocrate républicain s’autoproclame par la suite président à vie. Christophe, pour sa part, implante dans le nord une dictature féroce en s’autoproclamant Henri 1er. Soulouque élu président de doublure s’est proclamé un an plus tard empereur Faustin 1er. Pendant tout le 19e siècle et jusqu’á l’occupation américaine en 1915, c’est le régime autoritaire qui a prédominé en Haïti. Pour contrecarrer ces violences d’Etat, la population civile organisait des rébellions violentes à travers des insurrections armées et des guerres civiles. Ce qui explique les nombreux cas d’assassinat, de décapitation,de lynchage de Chef d’Etat et d’explosion du palais présidentiel.Ceux qui ont de la chance vont choisir l’exil pour échapper à la violence populaire.
Avec l’occupation américaine, une garde nationale va être créée et une bureaucratie va être mise en place au niveau de l’Administration publique. D’ailleurs, la Constitution haïtienne de 1918, dont Franklyn ROOSEVELT a revendiqué la paternité alors qu’il était sous-secrétaire d’Etat à la marine américaine, va redistribuer les rôles des trois pouvoirs (l’exécutif, le législatif et le judiciaire) en les soumettant à la volonté d’un super- présidentialiste qui lui aura les forces armées à ses côtés. Donc de l’occupation américaine jusqu'à 1994, l’arméehaïtienne a marqué l’espace de pouvoir et les décisions politiques du sceau de leurs influences caractérisées par la menace des armes.
De 1957 à 1986, avec la dictature duvaliériste, la violence d’Etat va atteindre son apogée. La milice dite « Tonton Macoute » créée par le président François Duvalier va aider l’armée à instaurer un régime de violence et de terreur dans le pays pendant plus de 29 ans. A la fin du 20ème siècle, notamment après la chute de la dictature de Duvalier, les militaires profitent de la situation d’instabilité généralisée pour sortir de l’ombre en prenant le devant de la scène politique. Plusieurs généraux de l’armée vont accaparer de la présidence après des coups d’Etat sanglants. Et le démantèlement des Forces Armées en 1995 va réintroduire sur la scène politique une nouvelle force incontournable dans la prise et la gestion du pouvoir.
Ainsi, à la violence d’Etat s’est substituée une violence dite populaire. Le peuple souverain, tel qu’il est proclamé dorénavant dans la constitution de 1987 par voie référendaire, prend en main son destin. Par la violence, le peuple fait et défait les chefs d’Etat. C’est le cas de Jean-Bertrand Aristide en 1990 et en 2004. Le peuple est sorti dans les rues, prêt à tout incendier pour le mettre au pouvoir en 1990. En 2004, lors de son second mandat, le peuple est encore dans les rues pour l’évincer du pouvoir. En 2006, le peuple sort dans les rues et impose le Président René Préval à la nation malgré des résultats indécis. En 2011, le scénario des résultats d’élection présidentielle se jouant à travers des violence de rue se répète.
Ainsi, toute l’histoire politique de ce pays de 1804 à aujourd’hui est marquée de traces de violences découlant des rapports entre l’Etat et la population civile. De plus, que ce soit au niveau de l’Etat, que ce soit au niveau de la population civile, le recours à la violence semble être une arme incontournable. Or, Haïti a choisi de prendre la voie démocratique depuis l’adoption de la Constitution de 1987.Les lois démocratiques sont adoptées. Les institutions bon gré mal gré sont mises en place. Pourquoi 30 ans plus tard ce pays a du mal à progresser sur la voie de la modernité ? Pourquoi la violence malgré le choix démocratique reste aussi présente dans la gestion des conflits politiques ?Quelle est la part de responsabilité de la radio dans tout cela ?
La radio en Haïti, le premier espace de débat public après 1987
La situation politique d’Haïti avant 1987 n’a pas favorisé l’émancipation des médias dans le pays. Bien que la création des premières stations de radio haïtienne remonte à 1948, se développe un peu aux environs de 1975, pour connaître son apogée dans les années 2000. La dictature de Duvalier se voulait la négation des libertés d’expression, de la presse et d’association. Encore qu’à cette période les technologies qui allaient faciliter le développement de la radio ne fussent pas disponibles. Il a fallu attendre d’abord la chute de Duvalier ensuite l’avènement des technologies de l’information et de la communication pour assister à une prolifération radiophonique dans tous les coins du pays. Aujourd’hui, on dénombre plus de 200 stations de radio dont 50 sont localisées dans la métropole de Port-au-prince. Par son don d’ubiquité et son coût très faible, la radio s’introduit partout dans toutes les familles et arrive même à s’individualiser avec la téléphonie mobile.
Aujourd’hui à chaque individu, un téléphone portable, donc un récepteur radio potentiel. Et grâce à sa capacité de faciliter les interventions anonymes et de se constituer en espace de revendications populaires, la radio se positionne dans l’espace public comme le premier outil d’exercice de la liberté d’expression. En ce sens, elle permet la participation des citoyens au débat public sur l’élaboration des politiques publiques. Les radios haïtiennes parviennent-elles à accomplir ce rôle ?
Il est clair que la dictature avait empêché au peuple haïtien de développer la culture du débat surtout sur des sujets politiques. Pour combler ce manque,la radio va jouer à la fois le rôle de l’espace public et en même temps celui d’initiateur du débat public. Alors que le peuple haïtien se préparait à entrer dans la modernité avec la Constitution de 1987, les conséquences des 29 ans de dictature duvaliériste vont constituer des obstacles à son admission et/ou à son inscription. 27 ans plus tard, Haïti est encore en transition démocratique. Il lui reste beaucoup à faire pour atteindre la modernité,car les Haïtiens vont garder encore certaines tares de la dictature comme l’intolérance, le recours à la violence, l’absence de la culture démocratique et d’éducation civique et bien d’autres choses qui ne font pas bon ménage avec la démocratie.
Le premier obstacle auquel la radio va faire face c’est la qualité de ses programmes et son manque d’expérience dans la formation des citoyens. En effet,des faiblesses au niveau de la règlementation des médias en Haïti vont accélérer la croissance des radios sur la bande FM de 1990 à 2014, dans une ambiance de concurrence commerciale et de démesure totale, et cela, malgré l’existence du Conseil national des Ttélécommunications (CONATEL) à qui revient la mission de gérer le secteur. Ce qui sera à la base des problèmes d’interférences entre les fréquences.En outre, on constate que, plus les stations radiophoniques croissent, moins les programmes sont de qualité. Autrement dit, au cours des périodes où l’on avait quelques rares stations radiophoniques dans le pays, les programmes étaient de meilleures qualités.
Aujourd’hui, face à la qualité des programmes radiophoniques le CONATEL en tant que régulateur semble être dépassé. Par quel moyen le CONATEL exerce-t-il son contrôle sur les programmes radiophoniquesen rapport avec les 4 grandes fonctions des médias au sein des sociétés : l’information, la formation, le divertissement et la communication ? Si les médias jusque-là remplissent tant bien que mal les fonctions d’information, de divertissement et de communication, qu’en est-il de la fonction de formation ? Quelles sont les exigences du CONATEL faites aux médias sur le pourcentage nécessaire d’émissions de formation à inclure dans leurs programmes radiophoniques ? Comment les médias recrutent- ils les journalistes ? Les écoles de journalisme en Haïti sont-elles de qualité et de niveau standard universitaire ?
Toutes ces questions ouvrent la voie à l’inquiétude et aux doutes que tout un chacun devrait avoir sur la qualité des débats publics en Haïti. C’est vrai que cet espace permet l’exercice du jeu démocratique en facilitant la liberté d’expression et en facilitant la libre expression des opinions de tous et des revendications populaires. Mais, en même temps, si la participation populaire doit obéir elle aussi à des règles, c'est-à-dire si elle a des limites, l’on se demande, s'il n’y a pas pas lieu de parler de dérive des médias radiophoniques par rapport à leurs fonctions de formation et d’information des citoyens.
Les traits excessifs de la radiodiffusion en Haïti comme espace de
participation citoyenne à l’élaboration des politiques publiques
On a vu tout au cours de cette étude que la radio en tant qu’espace public numéro 1 en Haïti est l’un des piliers de la construction démocratique. Vu surtout que les espaces physiques destinés au débat ne sont pas nombreux. Citons sans être exhaustif la Fondation Connaissance et Liberté (FOKAL), l’Institut français en Haïti (IFH), le Centre de recherche et de formation économique et sociale pour le développement (CRESFED), le Forum libre du jeudi du Centre Pétion Bolivar, le jeudi de la gouvernance publique/ENAPP, qui sont reconnus comme des espaces de débat public sur des thèmes divers liés à la modernité. En dehors de ces cadres-là, tous les dossiers vont être débattus à la radio.
Le privilège de l’audience populaire étant acquis ou dévolu à la radio, comment va-t-elle s’y prendre pour informer et former les citoyens à prendre part à l’élaboration des politiques publiques ? Les politiques publiques sont les grands dossiers qui engagent la gestion du bien commun autour desquels l’Etat doit intervenir par le biais des décisions politiques. La participation citoyenne est dans ce cas l’implication du plus grand nombre de citoyens dans le choix de ces décisions par le biais d’activités règlementaires comme le référendum, les élections au suffrage universel, l’initiative populaire pour proposer et la manifestation pacifique pour dire non, le rappel, etc. Le rôle de la radio à ce niveau-là est non seulement d’offrir l’espace pour que les gens puissent se faire entendre en donnant des opinions sur les grandes décisions de l’Etat, mais surtout de former chaque individu à être un citoyen responsable. La radio doit s’efforcer par le biais des programmes radiophoniques structurés à apprendre aux citoyens qu’ils ont une part importante aux côtés de l’Etat dans le développement du système démocratique.
Aujourd’hui en Haïti, pour des raisons déjà évoquées, on assiste à un déficit énorme de programmes radiophoniques de qualité sur la formation des citoyens responsables. Il en existe quelques-uns, mais vraiment trop peu pour être significatifs par rapport à cette prolifération radiophonique qui se développe. En grande partie, ce sont des émissions de (libre tribune) qui sont plutôt des espaces de libre expression violente qu’autre chose.
De la substitution des rôles
Les radios haïtiennes sont de nos jours de véritables espaces démocratiques. Elles permettent à tout le monde d’exercer sans aucune barrière la liberté d’expression, en ce sens que les gens s’en servent pour donner leur opinion sur tous les sujets. Sauf qu’en général cela ne se passe pas dans la perspective d’élaboration de politiques publiques. Ce ne sont pas des programmes de sensibilisation des citoyens autour d’un projet de loi conçu par la société civile pour laquelle on chercherait à obtenir des idées et des signatures pour en faire la proposition au Parlement dans le cadre d’une initiative populaire. On n’a jamais vu des programmes radiophoniques se charger de cela en Haïti. Bien que ce soit l’une des formes de participation des citoyens à l’élaboration des politiques publiques dans les sociétés démocratiques.
Les radios haïtiennes cherchent plutôt à faire du scoop dans le secteur politique. Dès lors, elles vont certaines fois jusqu’à jouer le rôle de tribunal pour arbitrer des conflits.Des fois dans un procès en cours, on peut inviter tous les acteurs, plaignant, accusé, les avocats et même le juge, à venir se prononcer sur le dossier dans une simple émission. Ce qui compte pour la radio dans ces situations, c’est de faire sensation. Il ne s’agit pas de former ni même d’informer la population. Dans d’autres cas, on place en situation de face à face deux personnes qui sont en conflit ouvert dans un dossier public afin de déclencher des hostilités violentes et d’attirer la curiosité du plus grand nombre.
La radio en Haïti vue comme espace d’alimentation de conflits politiques violents
Les radios haïtiennes n’ont pas réussi àjouer leur rôle véritable de pilier de la construction démocratique moderne. Car, elles n’ont pas réussi à donner aux haïtiens la formation tant nécessaire à leur culture politique et leur éducation civique, deux notions fondamentales à l’implantation de la démocratie. Et comme la libre expression est garantie à travers l’espace public radiophonique et vu le manque de culture démocratique et d’éducation civique des Haïtiens, le débat public va en subir les conséquences.
Ainsi les débats publics réalisés dans l’espace public radiophoniques ont toujours imprégnés de violence verbale, de menace et souvent de violence physique. Les débats contradictoires vont faire place à des scènes d’injure et d’insulte publiques. Des débats qui devraient servir à élaborer des politiques publiques vont servir plutôt à alimenter la violence. L’espace radiophonique haïtien, n’étant pas capable de jouer son rôle de catalyseur dans la participation citoyenne à l’élaboration des politiques publiques va se contenter de n’être qu’un élément de concrétisation de la liberté d’expression.
En effet, la radio a joué le rôle de catalyseur dans des activités de participation citoyenne mais c’est dans le cadre des effets pervers des transitions démocratiques. L’initiative populaire par exemple est interprétée et vulgarisée à la population comme étant seulement des manifestations violentes, des casses et des menaces. Et la radio comme espace public à travers certaines émissions va encourager la population civile du moins ceux qui sont dans l’opposition à adopter de tels comportements pour faire échec au pouvoir. Les résultats des élections et le rappel se revendiquent en Haïti par la violence et les pressions populaires. C'est le pouvoir de la rue.
CONCLUSION
Au bout du compte, les différentes analyses se basant sur la délimitation conceptuelle autour de la violence politique et du rôle des médias, ajoutées à l’historique de la violence dans la politique depuis 1804 nous amènent vers la conclusion que le processus d’inscription d’Haïti au système démocratique moderne risque d’être plus long qu’on le croit.
Dans un premier temps, on a vu que la violence a toujours pesé d’un poids très lourd dans la gestion des conflits politiques en Haïti. Sa fréquence est tellement régulière qu’elle valait la peine d’être problématisée. De là, on a compris qu’il fallait remonter à la colonisation française pour tenter d’expliquer le problème. Tout porte à croire que les séquelles et les traumatismes laissés par le système esclavagiste de Saint- Domingue ont largement contribué aux comportements violents de nos chefs d’Etat et des acteurs politiques de 1804 à nos jours. Ces traumatismes sont tellement profonds qu'ils nous poursuivent encore malgré le choix de notre société de s'aligner sur la voie de la modernité.
Mais d'autres facteurs ont aussi une part non négligeable dans la persistance du problème. C'est le cas du rôle que joue la radio aujourd'hui en tant qu'espace public dans l'animation des débats politiques. C'est vrai que la radio a le mérite d'être l'espace démocratique garantissant le mieux la liberté d'expression aujourd'hui. Mais il n'en demeure pas moins qu'elle a excessivement contribué à polluer les débats publics par l'absence de réglementation des programmes radiophoniques, le manque de formation politique des journalistes et de la population et surtout la défaillance du contrôle du régulateur (CONATEL) qui assiste impuissant à une prolifération de stations de radio sans aucune exigence de qualité et sans aucune autorité de sanctionner les dérives.
La violence ne peut plus être considérée dans les systèmes démocratiques modernes comme une stratégie de gestion des conflits et luttes politiques. D’autres alternatives doivent être valorisées en ce sens. Citons les activités de participation citoyenne à la vie politique et à l’élaboration des politiques publiques telles que : l’initiative populaire et le rappel.Les transitions démocratiques ne doivent pas être perçues comme étant des changements de mauvaises pratiques politiques d’un extrême à un autre. Il ne s’agit pas de passer des pouvoirs dictatoriaux à l’instauration d’une dictature de la rue. Il faut que les acteurs politiques acceptent de se soumettre aux règles et normes du jeu démocratique pour que finalement Haïti puisse progresser sur la voie de la modernité.
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