Par Paul Gustave Magloire
Dans une population donnée, la classe moyenne est un groupe situé entre les couches pauvres et les couches aisées de cette population. On peut considérer qu'une personne ou une famille appartient à la classe moyenne en prenant en considération plusieurs critères:
1) C'est le cas d'une personne ou d'une famille qui a un revenu au-dessus de la moyenne des revenus dans le pays ou dans une région donnée.
2) On peut prendre en considération aussi le niveau de vie que cette personne ou cette famille a les moyens de maintenir (voitures, maisons de vacances, week-end à la plage, membre d’un club social prisé).
3) Dans certains pays on peut mettre l'accent, également, sur le niveau académique et la culture générale d'une personne pour dire qu'il est un élément de la classe moyenne d'un pays. Dans ce cas on peut dire que la culture de cette personne lui donne son appartenance sociale, même si sa situation financière n’est pas très reluisante.
Cependant, la classe moyenne elle-même est généralement divisée en sous-catégories en tenant compte de certains aspects, tels que:
a) Des éléments de la classe moyenne peuvent se trouver à un niveau très bas de cette classe sociale, en raison d' une situation financière encore instable et précaire. Il peut prendre du temps à un individu ou une famille pour se créer véritablement une situation confortable en tant qu'élément de la classe moyenne. En fait, dans une société à faible revenu, quand quelqu'un n'est pas de la classe moyenne, il est un pauvre, à moins d’être un riche. C'est le cas pour un pays comme Haïti, où la majorité de la population (63%) est pauvre, avec un revenu d'environ US$2 par jour. Mais, avec une population aussi jeune que la nôtre et la possibilité d'avoir une croissance économique soutenue au dessus de 10% dans les 20 prochaines années, comme l'a dit l'entrepreneur Bill Gates dernièrement, Haïti a l'opportunité de passer d'une économie à revenu faible à une économie à revenu moyen dans cette même période.
Cependant, étant donné qu’Haïti est aussi un pays à mobilité sociale, sans barrière stricte, un membre de cette société peut passer d'une situation de pauvreté à une situation de classe moyenne, et vice-versa, au cours d’une génération. La formation académique et l'obtention d'un emploi bien rémunéré ou la création d'une petite entreprise rentable sont autant de facteurs capables de faire transiter un individu de la situation de pauvreté à celle de classe moyenne. Par exemple, les professeurs d'école sont le plus souvent classés comme des éléments de la classe moyenne. Mais, dans un pays comme Haïti où le corps professoral est mal rémunéré, un grand nombre de professeurs d'école n'arrive pas à vivre décemment s'ils s'adonnent uniquement à l'activité d'enseignement. Donc, le métier d'enseignant actuellement ne suffit pas pour garantir à un citoyen une position au sein de la classe moyenne du pays. Une situation qui mérite d'être corrigée.
Une perte d'emploi ou de sa petite entreprise, pour une durée assez longue, peut aussi avoir pour conséquence le retour d'un élément de la classe moyenne à la situation de pauvreté. C'est un point sur lequel les sociétés avancées mettent l'accent. Donc, il faut espérer qu'une amélioration accélérée de l'économie haïtienne puisse avoir comme corollaire un élargissement considérable de la classe moyenne. Ce qui est vraiment possible, si c'est là l'une des grandes priorités de ceux qui gouvernent le pays.
b) A un second niveau, un membre ou une famille de la classe moyenne a une situation plus stable, particulièrement si l’individu en question a appartenu à cette classe pendant une période assez longue, soit pour avoir pu sécuriser un bon emploi ou pour être l’heureux propriétaire d’une entreprise qui a fait ses preuves, ou tout simplement pour être né de parents membres de la classe moyenne. Dans une société à revenu moyen, les éléments de la classe moyenne sont assez nombreux et font partie d'un segment assez large de la population. C'est le cas de la République dominicaine, le pays voisin d'Haïti. C'est à ce deuxième niveau de cette couche sociale qu'on trouve les gens de métiers et les artisans, les petits producteurs du secteur agricole et les cadres moyens du secteur privé et de l'administration publique. Même quand les éléments de la classe moyenne ne sont pas vraiment de grands investisseurs, mais des épargnants, ils vivent confortablement et se considèrent comme des éléments aisés de la société. D'ailleurs, ils sont vus comme tels par les autres membres de la société.
En général, les sociétés à revenu moyen ont un marché de travail assez large et dynamique qui offre aux éléments de la classe moyenne des opportunités de faire carrière dans une profession qui leur permet de vivre décemment. Même s'ils peuvent connaître des moments pénibles en cas de crise économique, de maladie et de décès dans leur famille, les membres de cette couche sociale ne tombent pas facilement, pour autant, dans la catégorie des pauvres. Ils peuvent glisser vers la première couche des suites d’une situation plus précaire. Cependant, dans les pays à revenu moyen, en règle générale, l'individu et les familles ont à leur disposition un filet de sécurité pour les protéger de la chute économique et sociale, tel que assurance-chômage et fonds de retraite.
c) Au niveau le plus élevé de la classe moyenne, se trouvent les éléments les plus avancés de cette couche sociale, soit du fait qu'ils exercent une profession libérale assez bien cotée (médecin, avocat, ingénieur, etc.), soit qu’ils jouissent depuis de longues années des revenus d’une entreprise réussie. Des membres de cette couche sociale sont en position de recevoir un héritage foncier de parents. Le plus souvent, cela leur permet de transformer cet héritage en une rente ou un investissement. Ces éléments du troisième niveau de la classe moyenne ont en général une formation académique qui leur permet de constituer les cadres exécutifs du secteur privé et de l'appareil administratif de l'État. L'effectif de cette couche sociale formée des plus anciens membres de la classe moyenne est beaucoup plus réduit que la précédente et forme une élite.
Dans des pays développés, comme les États-Unis, le Canada ou la France, par exemple, cette élite sociale représente également le secteur le plus stable de la société. Elle est aussi un secteur où se recrutent les membres les plus conservateurs de cette société. Ainsi, on a tendance à croire que ce segment s’oppose à tout changement et voudrait le maintien du statu quo qui lui permet de jouir de beaucoup de privilèges attachés à son groupe. Mais, malgré le confort dont jouit ce segment, dans un pays comme Haïti, certains membres sont en faveur de changements qui pourraient leur garantir de vivre dans un pays qui offre beaucoup plus de sécurité et de stabilité. Il favorise, par exemple, des changements qui tendent à apporter des améliorations progressives dans la vie de la communauté, sur le plan économique, social et politique. Car la grande pauvreté dans le pays contribue grandement à la délinquance et au banditisme. L’absence de sécurité dans le pays force les membres aisés de la société à vivre enfermés chez eux comme dans une prison, et à éviter de sortir le soir, sauf en cas d’urgence, à prendre leurs vacances à l'étranger, quand ils pourraient visiter les beaux coins du pays.
Mais on a pu remarquer que dans les sociétés économiquement les plus avancées, le terme révolution n'a plus de référence concrète depuis la deuxième moitié du XXe siècle, après la chute du mur de Berlin. Tel est le cas, aussi, en Haïti, où une «revolution» ne paraît pas très réalisable. Toutefois, les changements dans notre société sont en train de se faire beaucoup plus lentement que dans les sociétés les plus avancées. Mais, probablement, trop lentement selon les opinions de certains activistes politiques, pour satisfaire les besoins de transformation de la société haïtienne. D’où la nécessité d’avoir une croissance économique accélérée.
Les économistes divisent l'économie en trois grands secteurs.
1- Le secteur primaire constitué principalement des activités liées directement à l'exploitation des ressources naturelles telles que les mines, la pêche, l'agriculture, et également les produits manufacturés à la main ou fabriqués de façon rudimentaire à la pièce, comme dans l'artisanat.
2- Le secteur secondaire est le secteur de la transformation des matières premières en produits finis à partir des machines, dans les «factories», les fabriques et les usines. C'est le cas, en Haïti, des entreprises d'assemblage, de l'industrie légère, ou comme autrefois de la transformation du coton en fil et en tissu, de la fabrication de la farine à partir du blé, de la production de l'huile de cuisine à partir des oléagineux.
3- Le secteur tertiaire, qui est essentiellement celui des services, comprend toutes les activités, qu'on ne retrouve pas dans les deux autres secteurs, tels que l'administration publique, la gestion des entreprises, le commerce, le tourisme, l'enseignement, les transports et la technologie. La technologie, telle que l'informatique, aujourd'hui, permet aux services et aux deux autres secteurs d'opérer avec un haut niveau de rendement et d'efficacité.
Mais, dans les pays riches et avancés, il n'existe pas de cloisonnement étanche entre les trois grands secteurs de l'économie. Dans ces pays, la classe moyenne forme la grande majorité de la population. Car, la plus grande partie de l'économie de ces pays, comme les États-Unis, repose sur le secteur tertiaire qui paie des salaires élevés et emploie la plus grande partie de la population sortant des écoles supérieures et des universités. Les ouvriers du secteur secondaire de ces pays reçoivent aussi des salaires qui leur donnent accès à un niveau de vie confortable.
Dans la plupart des pays européens, une famille arrive à gagner suffisamment pour vivre dans une maison décente, arriver à se nourrir tous les jours raisonnablement et sans inquiétudes; envoyer ses enfants à l'école, avoir accès à des soins médicaux quand c'est nécessaire, avoir à sa disposition des moyens de transport, publics ou privés confortables, et être en mesure de prendre des vacances au moins une fois l'an, pendant qu'elle est en mesure de faire des économies pour assurer sa retraite et envoyer ses enfants à l'université.
La classe moyenne, toutes couches confondues, représente l'épine dorsale d'une société moderne dite démocratique, où un gouvernement garantit l'ordre, l'application de la loi, la paix des rues, la sécurité des vies et des biens. Dans une telle société, les citoyens votent librement pour changer les autorités qui dirigent leur pays, et les élections se déroulent sans crises, et à des dates qui sont bien établies.
Ainsi, c'est le genre de société qui reconnaît à chaque individu le droit et la liberté de rechercher le bonheur et le bien-être pour lui et pour ses proches, dans le respect des normes et de la loi. Une telle société ne peut ni s'établir ni prospérer dans un environnement économique où la grande partie de la population est au chômage. Il faut un cadre politiquement stable qui facilite l'établissement des entreprises privées ainsi que leur croissance, afin que la population puisse trouver du travail. Donc, dans un environnement économique où celui qui se cherche un emploi pour prendre soin de lui-même et de sa famille ne peut pas en trouver, une classe moyenne ne peut pas non plus se développer et un tel pays ne peut pas prospérer ni assurer le bonheur des citoyens.
Le rôle principal des institutions démocratiques et du gouvernement dans une société moderne est d’avoir une vision claire, un plan à court et à long terme, ainsi que la capacité d’exécution, de façon à offrir un environnement qui puisse garantir à chaque individu, quelle que soit son origine sociale, l'accès à un emploi et à un minimum de confort et de bien-être. Avec les élections annoncées pour bientôt, Haïti a l’opportunité de poser les bases pour la création d'une classe moyenne dynamique et stable, grâce à de vigoureuses politiques publiques susceptibles de favoriser un bond en avant dans les prochaines 20 années. Nous entendons par là une stratégie générale ayant comme grandes priorités:
1- LA DECONCENTRATION ET LA DECENTRALISATION
2- L'URBANISATION ET LA MODERNISATION DU PAYS
3- L'EMPLOI ET L'ENTREPRENEURIAT
4- L'EDUCATION
5- LA SECURITE ALIMENTAIRE
6- L'ENVIRONNEMENT
7- LA BONNE GESTION DES RESSOURCES NATURELLES
8- LA CULTURE
9- L'ETAT DE DROIT ET LA SECURITE
10- LA PARTICIPATION DE LA DIASPORA
L'effort que devra fournir la société haïtienne pour l'émergence d'un pays différent en 2035 ne sera pas facile. Cela va exiger beaucoup de sacrifices de part et d'autre. Mais c'est possible. J’ai toujours cru et je crois en cette possibilité de bonheur et de bien-être pour le peuple haïtien, et cela de toute mon âme et de tout mon être. Et je continuerai de croire que :
Le rêve d’une Haïti démocratique, moderne et prospère est possible!
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