Par : Robert Paret.
S’il y a un questionnement qui, de nos jours, interpelle l’ensemble de la population, c’est la raison de cet engouement de plus en plus marqué de certains citoyens, sans expérience ni référence aucune dans le domaine public, pour monter à l’assaut de citadelles politiques réputées imprenables dans le passé.
Tout au cours de notre histoire de peuple, cette prétention n’aiguillonnait qu’une infime élite issue des rangs de l’armée, des hautes sphères de l’État– administration publique et Parlement- ou d’une catégorie de personnalités rompues aux pratiques politiciennes. Classe privilégiée dont la plupart des représentants n’ont jamais su imprimer au pays un rythme soutenu de croissance et de développement, nonobstant quelques épisodiques et sommaires tentatives de modernisation à l’actif de certains rares progressistes. Des dirigeants qui, en quelque sorte, accédaient au pouvoir dans des circonstances bien particulières, souvent judicieusement préparées, d’autres fois tirant profit d’une conjoncture favorable ou imprévisible. Leur entourage n'étant constitué que de comparses tout justes bons pour remplir la galerie.
Après la chute de la dictature des Duvalier, certains aventuriers, d’horizons divers, faisant preuve d’audace, ont osé braver l’interdit. Depuis lors, les verrous ont sauté et rien ne paraît plus impossible. Au contraire, tout semble d’une irrésistible attraction. Lors des élections de 2010 le nouvel élu à la présidence, un illustre inconnu du sérail politique, sorti des landes, s’est même arrogé le droit de faire un pied de nez à ses concurrents, leur signifiant de la sorte leur défaillance. Avis d’une large frange de la population qui pense que la représentativité des partis politiques est encore négligeable et peu structurée au niveau du territoire national. Ils devraient, tout de même, bénéficier de circonstances atténuantes tenant compte des faibles moyens économiques et autres dont ils disposent.
Nous laisserons aux sociologues, politologues, psychologues, psychiatres et autres spécialistes des sciences sociales et médicales le soin de dégager les motivations qui pourraient expliquer le comportement euphorique des compétiteurs aux prochaines joutes électorales, nous contentant seulement de constater les faits et les effets qui perturbent notre intellection.
En préparation de ces prochaines consultations populaires le vase déborde, tant les aspirants- candidats s’emploient à le remplir démesurément. En dépit des mesures contraignantes auxquelles ils doivent se soumettre et malgré l’impossibilité de certains intéressés de pouvoir répondre aux exigences de la loi électorale et des obligations constitutionnelles, rien ne semble pouvoir calmer leur ardeur.
Nous avouons être surpris, voire désemparé par la passion que suscite un tel événement. Non qu’il ne soit louable de se porter volontaire à des tâches de redressement au regard de la situation calamiteuse du pays, mais parce qu’un tel engagement déroute par le manque de clairvoyance et de réalisme de quelques-uns de ceux qui en ont fait le choix. Encore plus surprenant, quand ce choix est endossé par des hommes et des femmes dont les actes semblent, d’habitude, guidés par la raison. En pareille circonstance, l’illogisme aurait-il pris le pas sur le bon sens ? Comment des notables de la société, reconnus pour leur sens critique, leur compétence, leur honnêteté, en sont arrivés à s’embarquer dans cette galère sans capter le leurre qui les y convie, sans pouvoir évaluer leur chance de succès? Comme quoi dans un tel contexte l’ambition englue l’intelligence et la pensée ! À moins qu’un secret calcul de rentabilité a posteriori soit à la base de cette demarche. Dans ce cas nous nous serions affreusement trompé sur leur compte.
Nous croyons que certains de ces candidats feraient mieux de rebrousser chemin et de ne pas s’égarer sur le chemin des illusions. Ils feraient mieux de se cantonner dans le champ de leurs activités professionnelles où ils seraient, par expérience, certainement plus efficients, donc plus utiles au pays. À tous ceux-là, nous disons de réfléchir par trois fois avant de se lancer, car le pouvoir peut rendre dingue celui qui l’aborde avec désinvolture. Si contre toute attente, leur vœu se réalise, qu’ils louent les éons de Dieu qui leur auront accordé une telle grâce et se montrent digne de la leur mission.
Tel est le conseil salutaire que nous lançons à quelques amis et connaissances que nous avons identifiés au nombre des inscrits et pour qui nous avons une certaine estime. Nous leur ferons tout simplement remarquer que le pays ne peut plus se passer de compétences indispensables à des postes où leur préparation les appelle. Comme disent les Américains : «The right man in the right place.» Il faut de tout pour faire un monde, mais aussi, de tous les citoyens qualifiés ou de bonne foi d’un État pour constituer une nation. Par contre, on n’a que faire des éternels vantards, opportunistes, politicards, qui, jamais, ne cessent de se débattre dans le labyrinthe de la médiocrité, sans être capables d’un apport appréciable à la collectivité.
Un questionnement préoccupant s’impose. En fin de compte, que peut tirer le pays d’un tel pathos ? Notre opinion est que trop de «serviteurs» se bousculent au portillon. Tous veulent à tout prix sauver Maïtie (réf : voir l’article « Maïtie sur son lit de douleur », publié dans Le Nouvelliste du 25/ 26 mai 2015, à la rubrique Idées et Opinions).
Cette ferveur patriotique devrait être mise au profit du développement du pays, et non à la concrétisation de convoitises individuelles. À voir les dépenses en temps, énergie et argent, consenties par les concernés, ajoutées à la motivation des éventuels votants, on peut évaluer la mobilisation créée en la circonstance et le potentiel qui pourrait être dégagé dans le cas d’un «Pote Kole» national canalisé vers des tâches de développement.
Nous nous laissons aller à l’idée chimérique et même saugrenue – nous l’avouons – mais non pas irréalisable, de la création d’un «Fonds mutuel national (F.M.N).»
Rien qu'à constater le pactole collecté par le C.E.P à l’inscription de ces milliers de candidatures farfelues et du budget prévisionnel de chaque candidat pour mener campagne, on peut se faire une idée de la somme économisée dans diverses couches de la population. Et quand on pense que la plus grande partie de cette somme versée par les candidats à la candidature s’envolera en fumée - si on considère que les éliminés ne seront pas remboursés - on peut se demander pourquoi ces compatriotes, lunatiques ou malins, n’avaient-ils pas pensé à placer, de préférence, leur avoir dans des entreprises plus rentables pour eux et pour la collectivité ? En additionnant cette somme à une éventuelle participation de millions d’Haïtiens à travers le monde –en évitant de retomber dans la forfaiture de l’expérience VOAM qui laissa, en 1991, le goût amer de la déception à beaucoup d’Haïtiens patriotes - on serait en droit d’espérer la concrétisation de nombreux projets d’intérêt public, sans l’assistanat international qui flétrit l’orgueil national, ou du moins avec un accompagnement considérablement réduit de l’étranger.
Ne dit-on pas qu’aux États-Unis et en d’autres points de la planète l’épargne des Haïtiens sommeillant dans les coffres des banques s’élève à des milliards de dollars ? Ces compatriotes ont toujours clamé haut et fort qu’ils n’attendent que des signaux positifs leur soient envoyés pour investir dans leur pays d’origine et participer au changement tant attendu. Il est temps qu’un ralliement- yon konbit nasyonal- prenne corps autour d’un projet national réalisable à partir de ressources haïtiennes tant internes qu’externes – naturelles, humaines et financières.
Si nous nous inspirons de notre devise : « L’union fait la force », le défi d’un tel ralliement n’est pas au-dessus de nos moyens, pourvu que nous fassions preuve de lucidité dans le choix de nos futurs dirigeants. Nous appelons de nos vœux que, lors des prochaines élections, le pouvoir soit confié à des citoyens conscients et responsables. Nous ne pouvons plus continuer à mettre en péril le destin d’un pays qui a tant souffert, en le confiant à des mains inexpertes, pourfendeurs d’espoir. Et pour rallier le slogan des «Libéraux» à celui des «Nationaux», nous disons : «Le pouvoir aux plus capables et au bénéfice du plus grand nombre.» C'est là, notre seule chance de survie.
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