Pierre-Raymond Dumas Ignace Nau (1808 – 1845) est un novateur. Quel est donc l’esprit au travail que nous révèlent les vers inédits d’Ignace Nau, et ses récits*, qui ne nous étaient pas destinés ? Leur première caractéristique paraît être leur ferveur et leur jeunesse. Toujours est-il que la mort brisa net l’admiration de la postérité pour ce talent confirmé. Depuis que le premier homme est allé chez le devin pour se plaindre de sa décrépitude, la science, la kabbale, les sciences occultes et tout le bazar n’ont cessé de chercher des remèdes au vieillissement. Et à la mort précoce, foudroyante, inattendue, accidentelle ? Pas vraiment pour cet amant effréné de la nature, la ferveur était consubstantielle à la création, elle appartenait à l’esprit. Elle était gardienne et mère de la vie. Dans le climat actuel marqué par l’incertitude, il est réconfortant de se rappeler de quelle manière Ignace Nau est resté fidèle à la ligne qu’il s’était tracée en dépit, peut-être même à cause des difficultés ambiantes qui avaient mis à rude épreuve sa résolution. Après avoir joui entre 1836 et jusqu’à sa mort en 1845 d’une certaine notoriété – celle que les Haïtiens concèdent aux intellectuels proches du pouvoir, Ignace Nau fut tour à tour aide de camp, secrétaire particulier du président Boyer,- il semblerait qu’Ignace Nau se soit ensuite laissé envelopper par l’oubli. Si le public d’aujourd’hui reprend goût à la poésie bien frappée et à la fiction, s’il aime qu’on lui offre des poèmes moulés dans des matières où gestes et impressions suffisent à définir un décor, un caractère et un sentiment, qu’on lui raconte des histoires tout en ayant appris à devenir exigeant côté écriture, il ne peut que faire fête à l’auteur du Livre de Marie et de l’Episode de la Révolution. Pour ma part, je préfère y voir un symbole de la façon dont Ignace Nau s’est installé dans la poésie, sans s’y fixer, sans s’y enfermer dans l’idée révolue d’une spécificité définie stylistiquement, parce que toujours perturbée par le flot des esthétiques nouvelles. Bref, lui redonner simplement la place qu’il mérite. Tel qu’il apparaît à travers ces poèmes et ces contes jamais regroupés en recueils, Ignace Nau mérite sans aucun doute l’exploration et le jugement en appel. Cette immense sincérité d’Ignace Nau, qui paraît même surfaite, ce besoin de faire son salut, cette avidité d’aimer ne laisse pas de vous étonner, vous gentilhomme haïtien et citoyen du monde. Certes, les Nau – n’oublions pas ses deux frères Eugène et Emile, écrivains eux aussi – sont des gens de grande instruction et de beaucoup d’esprit. Mais Ignace, mort à trente-sept ans, doué d’une très grande force créatrice, suffocant de naturel, ne cherche ni à copier le monde ni à l’expliquer, mais à le recréer avec assez de plénitude, avec une attention émue pour transgresser son insuffisance, ses limites et nous inspirer le besoin incoercible d’aller plus loin, à la recherche d’une ère salvatrice. Ce n’est pas non plus un hasard si les premiers admirateurs de l’écrivain de la plaine du Cul-de-Sac furent, il y a belle lurette, des esprits aussi pointus et aussi peu complaisants que Pierre-Eugène Lespinasse, Émile Marcelin, Carl Brouard, Paul Verne, Frère Raphaël Berrou. Le brillant, maniérié et sérieux Lespinasse fut plus adorateur que nature. Mais il le fut avec une verve sourde et une précision qui ne sont qu’à lui, Brouard est plus facile à suivre d’entre les légères ombres littéraires. Portraitiste accompli, spécialiste de l’évocation nostalgique du passé et des sentiments délicats, Brouard prend une pose de star. Vu par lui, Ignace Nau est un héros. Quant aux autres, ils sont bien inspirés. Les détails peaufinés, partagés soulignent les différences de perception : la fascination chez Frère Raphaël Berrou vient servir l’harmonie et la réussite, accentuer la profondeur des compositions, tandis que chez Émile Marcelin les applaudissements se répercutent, enchaînant sur des explications thématiques abruptes. Ajoutons que leur admiration ne devait rien, pas plus que la nôtre aujourd’hui, à je ne sais quel «revivral» champêtre ou caribéen, à la mode de la découverte de la terre mystérieuse ou au besoin farfelu de plonger dans les traditions pour se donner d’inexistantes racines. Sans doute, y a-t-il bien, chez Ignace Nau – surtout dans ses récits -, un côté «rural» et «populaire» : mais ce côté, qui lui a fait plus de mal que de bien, n’est évidemment pas, et de loin, le cœur de son talent. Tant pis pour les clichés, Ignace Nau évoque bien peu la figure des artistes légendaires qu’on imagine traînant les salons du Tout-Port-au-Prince ou les réunions d’intellectuels. Sa vie d’artiste n’a rien de bohème. Son art serein, sa pose d’homme tranquille, ses vues, somme toute qui impriment la marque d’un observateur sur son époque, son statut de jeune marié rappellent immanquablerment la galerie des grands portraits de la première moitié du XXe siècle. Sans doute voulait-il corriger ses doutes et se prémunir contre le temps. Ignace Nau n’a jamais été un tricheur. Aussi, ce prétendu bucolique, cet indifférent que l’on s’imagine planant au-dessus des rumeurs de la ville dans le dédain transcendant et farouche de la vie retirée, intéresse comme il l’était par des faits concrets, directement et irrécusablement montrables, par des événements et occurrences frappants dont la force est manifeste, ne se désintéressa jamais ni de la patrie ni de la politique. On va le voir vivre, c’est tout. Une oeuvre qu’il n’hésitait pourtant pas à engager dans tous les combats, le nationalisme, puis la dénonciation du militarisme, la reconnaissance des valeurs populaires, la lutte contre les étroitesses et les préjugés. Engagement ferme, en plusieurs temps, à sa manière d’homme de terrain, de disciple sans maître, mais engagement positif. À condition que la littérature, son unique passion, soit toujours exaltée. Il me semble que dans le fonctionnement de ces textes – poèmes et contes – ce sont le pathos national et la quête d’identité qui jouent à de multiples niveaux. Cette œuvre, dont l’importance ne fut reconnue que plus tard, a dû soutenir une foule d’interprétations. Là, nous sommes dans un processus de mise en œuvre de la mémoire. Ce lien est facilité par la nostalgie, très vivace, et l’amour des lettres, afin d’entrer dans l’intimité de l’auteur et de son œuvre. Certes, l’amour des lettres est un moteur de savoir, et le plaisir et l’émotion littéraire viennent en partie de cet amour. Il est imparfait – ça se dit ? – parce qu’il est humain, si parfaitement humain. ________________________ * Le lambi et autres nouvelles (Textes présentés et annotés par Fernand Léger), 2014 LEGS EDITION, Made in USA Charleston.