Au cours de mes études scolaires, j’ai bien peur de n’avoir jamais lu Ducasse Hyppolite, ravagé par l’impéritie intellectuelle et les maléfices du temps. Je dois avoir vaguement feuilleté ses poèmes lorsque je réalisais mon Anthologie de nouvelles haïtiennes pour y chercher la fameuse citation de Frédéric Marcelin sur l’art mal rendu chez nous. Ce poète précoce est inspiré; si bouleversant, qu’il pourrait communiquer sa flamme aux musiciens. Ducasse a beaucoup de talent mais aucune prétention, c’est pour cela qu’il touche avec l’étonnante précision qui est la marque des rêveries désespérées. Sans doute exprimait-il à la fois l’absence et la présence.
Le livre de Marcelin sur Ducasse Hyppolite se lit d’un trait, pour ce qu’il est d’abord un hommage. Un chant. Une biographie. Il n’était pas au courant, alors, de mettre un jeune poète presque inconnu, qui sortait à peine du purgatoire, au premier rang des créateurs talentueux, au top du top. Romantique mais pas engoncé, tête fêlée mais pas bouchée, ce Ducasse ! Son biographe, sans le quitter d’un pas, multipliant les éclairages et les jugements pénétrants, est l’observateur attentif des drames de l’époque et des aspirations du camp de la rénovation. Amoureux d’ordre et de beauté, Frédéric Marcelin, lui aussi, posait volontiers sur sa vie tumultueuse le regard du premier badaud qu’il avait été, largement accablé que les esprits et les vies courent si vite à l’abîme. L’auteur revient sans se lasser sur les chemins de sa vie intellectuelle. En ajoutant ça et là un détail complémentaire, il dresse l’arbre généalogique de ses influences. Tout est juste et touchant dans le portrait de Marcelin : la tendresse cachée sous l’apparente érudition, la générosité secrète, la sûreté des jugements, la préférence accordée à la ligne sur la surface. Curieux livre, lyrique et grave, qui mêle souvenirs, témoignage et études sociales en un singulier va-et-vient. À l’inverse de Marcelin qui, pendant quelques siècles encore, va épuiser la réflexion de candidats au bac, Ducasse Hyppolite, qui laissa sa génération glougloutante de perplexité, trouve en l’auteur de «Marilisse» un portraitiste hors pair. On le regrette d’autant plus, en Haïti, que les artisans du portrait, venus d’horizons et de milieux variés, sont riches d’une expérience qui manque souvent à leurs confrères des genres «consacrés», certes riches en savoir. Eux disposent des moyens pour dire mais ne savent pas quoi dire souvent. Les portraitistes, qui ont roulé leur bosse, se voient limités dans l’utilisation de leurs acquis par les lois du marché littéraire, par les impératifs d’une logique qui contrecarre le talent atypique. Aussi les maîtres dans cette catégorie ne sont-ils parvenus à en repousser les limites qu’au prix de l’audace et de l’indifférence. Mais quand on relit ces poèmes pour repérer les signes anonciateurs du génie (en tentant d’engendrer Hyppolite à partir de Ducasse), ou pour inventorier toutes les performances qu’incorpore à ses textes rescapés le premier de la classe, est-on sûr d’user de la bonne méthode ?
Ne vaudrait-il pas mieux lire ces écrits en oubliant qu’ils sont, comme on le dit du péché ou de l’erreur, «de jeunesse» ? Nul créateur, nul poète, nul contemporain ne fit sur Marcelin une impression aussi profonde que Ducasse Hyppolite, et nul ne le méritait mieux que ce jeune esprit talentueux, porté à l’extrême grâce à une imagination et une virtuosité hors du commun, qui réalise de la façon la plus étonnante le type du poète complet qui fait jaillir l’émotion du seul rapprochement des sensations et des sentiments ingénieusement captés, et avec eux la spontanéité, la sincérité. Autrement dit, la vie ce n’était point seulement la métrique de Ducasse, énorme machine à gospel, grand mélancolique devant l’Éternel, qui le frappait d’admiration : c’était aussi l’ensemble de vues que ses poèmes ouvraient sur l’histoire des idées, manifestée par les réminiscences personnelle et les révélations extérieures, collectives. Les inoubliables chansons de Ducasse, ses interminables plaintes caverneuses, sa sensualité et son charme suicidaire renforceront le mythe du poète maudit, perdu dans un rêve cruel. C’était toute une branche de la famille humaine que Ducasse représentait à ses yeux, à travers des thèmes tellement crépusculaires que c’en est indécent. C’était par contre-coup un faisceau d’éclairs et de lumières prpojetées sur les parties restées sombres de l’âme humaine.
Ducasse – son malaise existentiel, est-ce sa grandeur, son espérance intermittente, est-ce sa misère? – n’a jamais fait la paix avec le monde dans lequel il vivait. C’est l’autre versant également décisif, dont les annales historiographiques nous fournissent un nombre restreint et fascinant d’exemples sublimes jusque dans le malheur. Si la thématique de Ducasse, contrairement à celle de Coriolan Ardouin, voit dans le malheur même une variété du malaise existentiel : l’estime ou le dégoût que nous éprouvons à l’égard de nous-mêmes, c’est peut-être que Ducasse essaye d’appréhender la vacuité de son aspect de fatalité pour la sauver comme passion, c’est-à-dire comme affection dans laquelle nous sommes d’habitude affectés par autrui. Le résultat de cette lecture est intéressant – c’est une reprise de toute la thèse traditionnelle de bout en bout, qui montre en tous les cas, à l’évidence, l’extraordinaire difficulté qu’il y a à utiliser la notion de malédiction dans la chaîne poésie – subjectivité – histoire sans aboutir à des impasses ou des silences, dont cet auteur pullule. Et si Ducasse était le double inquiétant de Frédéric Marcelin ? Son image inventée et sa vérité ? Car un homme n’est jamais qu’un fragment, un reflet dans le miroir, et sa vie ne sera jamais qu’une ébauche, une sorte d’auto-anéantissement par la multiplicité des images de soi que l’on donne et que les autres ne cessent de transformer, d’achever, de peaufiner. L’adolescent déchiré que fut Ducasse devient éternel, parce qu’interrompu, sublimé par la mort, par une puberté différée, conçu et mort sans péché, figé à jamais dans sa petite à martingale et les ressorts de son angélisme.
Ducasse invente une poésie mineure, c’est entendu, mais une poésie en liberté. Chose rare. Rien dans son comportement ne semble commun ni réductible : c’est à un forcené que ses contemporains avaient affaire, mais il est vite devenu un bon apôtre, un moraliste et un philantrope de l’époque des baïonnettes. Pourvu d’une santé en équilibre instable et d’un tempérament subtilement marqué par la mélancolie, il laissera à la postérité des poèmes non regroupés en volume.
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