Jean Reynold Jean-Pierre Troisième partie 1.- Le 1er janvier 2004, alors que le peuple haïtien avait droit à une trêve, les ennemis internes et externes ont récidivé, comme ce fut le cas le 1er janvier 1904. L’Africain Kofi Annan, secrétaire général de l’ONU doté d’une âme servile, avait préféré suivre les instructions de ses maîtres Bush, Chirac, … au lieu de venir rendre un vibrant hommage aux Héros de notre indépendance. Tous avaient oublié que ce jour-là, on ne célébrait pas la fête du président Jean-Bertrand Aristide, mais plutôt la fête de toutes les « races », de tous les opprimés, de tous les exploités du monde entier. Ce fut la fête de la liberté, de la justice, de la démocratie, des droits de l’homme, universalisés par Jean-Jacques Dessalines. Alors, anathème pour tous les gens qui avaient contribué à boycotter le bicentenaire de notre indépendance ! 2.- En Haïti, quand les réactionnaires éliminent une valeur, c’est une épopée. Le président Boisrond Canal, prototype du politicien haïtien, le petit-fils du président Jean Pierre Boyer, après avoir fusillé en 1869 le président Sylvain Salnave soutenu par les masses, s’était arrangé, avec les ennemis de 1804, pour éliminer en 1902 de la course à la présidence Anténor Firmin au bénéfice de Nord Alexis, un octogénaire quasiment inculte, le boucher de notre grand poète Massillon Coicou. Satisfait de ses sales besognes, il s'écria au soir de sa vie : « Maintenant, je peux mourir en paix, j’ai bien rempli ma journée. » Décidément, comme il est écrit dans la Bible : « Les pères ont mangé les raisins verts et les dents des fils en sont agacées. » 3.- Haïti, jadis un phare pour les opprimés, l’honneur de l’Amérique, la représentante de l’Afrique dans le Nouveau Monde, la libératrice de la conscience humaine, devient aujourd’hui une honte pour l’humanité. Haïtiens, Haïtiennes, réveillez-vous ! Nous avons fait 1804, nous pouvons encore étonner le monde ! Gagnons ensemble ! 4.- Convaincus que les nègres étaient une création ou un produit satanique, les esclavagistes les torturaient, les martyrisaient en vue de les exorciser. Il a fallu l’émergence de Toussaint Louverture pour permettre à ces Occidentaux christianisés de trouver le chemin du salut qu’ils prônaient. Aussi l’homme de Bréda est-il le libérateur, le phare de la conscience humaine. 5.- À ceux, celles qui se réclament de ce coin de terre, si par frustrations ou par cupidité, par dégoût ou esprit vénal, il vous arrive de vouloir dédaigner ou de vendre ce pays, pensez aux sublimes sacrifices de Mackandal, de Bouckman, de Toussaint Louverture, de François Capoix, d’Henri Christophe, d’Alexandre Pétion, de Jean-Jacques Dessalines, etc. Ils ont fait 1804, nous pouvons encore étonner le monde. Gagnons ensemble ! 6.- L’élément d’une société dont le nom se trouve retenu par l’histoire a du même coup le statut d’un personnage historique. Contrairement à une certaine croyance fataliste, le personnage historique n’est pas un être providentiel, c’est-à-dire un envoyé de Dieu. Il est un homme comme ses contemporains avec cette différence que, dans le domaine retenu par l’histoire, il les a suppléés par son coefficient personnel. 7.- Depuis les temps immémoriaux, les grandes puissances ont toujours géré le monde par la violence : l’esclavage, la colonisation, le racisme, les deux Guerres mondiales, la paupérisation du tiers-monde, le néocolonialisme, l’impérialisme sous toutes ses formes, les épidémies ou les virus causés par les essais des armes chimiques ou bactériologiques… Nous espérons qu’avec leur système de globalisation ou de mondialisation, un certain nivellement se produira dans la structure mondiale pour l’humanisation de tous les genres humains sans distinction de « race », de religion, de sexe, de culture… 8.- Dès le lendemain de l’assassinat du Fondateur de la Patrie, l’État haïtien s’est vite mis au service d’un clan, alors qu’il devait veiller à ce qu’aucune classe n’ait le monopole de l’État. Aussi n’a-t-il pas su jouer son rôle d’arbitre. Fondamentalement inégalitaire, l’État haïtien demeure l’instrument chéri d’une minorité qui en use avec talent pour maintenir la majorité dans l’oppression. En Haïti, l’État, pour utiliser une expression chère à Bakounine, « tue l’esprit et le cœur des hommes ». 9.- Depuis 1804, l’État haïtien non seulement est resté un État primitif, mais, tout au long de son évolution, il n’a jamais fait preuve d’autorité morale. Né, comme tous les États, pour empêcher que les classes sociales ne s’entredéchirent, l’État haïtien, tel qu’il est structuré surtout après l’assassinat de Dessalines, a plutôt envenimé les contradictions sociales. Nous en voulons pour preuve les querelles de chapelle jalonnant tout le XIXe siècle pour la saisie du pouvoir ou encore ce conflit permanent entre le noirisme et le mulâtrisme. 10.- Chers compatriotes, en méditant sur notre histoire de peuple, vous découvrirez certes qu’Haïti est un pays très particulier et que l’imprévisible est sa règle d’or. Vous constaterez en outre que, depuis l’odieux crime du 17 octobre 1806, une seule et véritable lutte est menée en Haïti : la lutte pour le pouvoir. C’est tellement une obsession que certains le considèrent comme une profession. Aussi, toutes nos potentialités ont été utilisées dans des affrontements stériles et fratricides. La corruption, l’immoralité, l’injustice de toutes sortes ont été institutionnalisées. Nos rares compatriotes honnêtes et compétents qui ont voulu faire avancer ce pays en dehors de tout esprit de sectarisme ont été généralement liquidés par des fractions internes de concert parfois avec des forces externes. Tout ceci s’explique, en grande partie, par un conflit de valeurs datant de 1804. En effet, au lieu de promouvoir la dignité de l’homme, de donner la priorité aux meilleures idées, on respecte l’autre d’après sa richesse, sa couleur épidermique ou la force qu’il détient. Alors rien d’étonnant si nous continuons à sacraliser le sous-développement ou si nous sommes devenus une honte pour la « race » noire. Tout compte fait, de 1804 à nos jours, nous pouvons avancer sans craindre d’être démentis, que nous n’avons pas vraiment un passé glorieux, un passé qui puisse servir de référence, de stimulant pour la conquête sans l’ombre d’un doute d’un futur meilleur. La vérité, c’est que le comportement combien sectaire des élites au tournant du 17 octobre 1806 et les actes de destruction systématique des dirigeants depuis lors ont fini par ternir la glorieuse épopée du 18 novembre 1803. À quoi bon, répète plus d’un, aujourd’hui encore, une telle prouesse légendaire si c’est pour se retrouver otages d’une poignée d’hommes armées et se voir colonisés par des frères avides de gain facile. Vive la révolution ! Vive la démocratie ! Craignant que ces deux concepts matérialisés ne remettent en question l’ordre des choses établies, les détenteurs du pouvoir économique ou politique s’arrangent toujours pour les étouffer. Ainsi, la dictature d’une oligarchie s’est légalisée au nom de la paix, de la stabilité. Et, pour comble d’avilissement, cette minorité s’est mise en tête de continuer à coloniser le reste. Autrement dit, au fil du temps, des individus se sont convaincus que l’autre catégorie est tout juste valable pour être serviteur. Rien de plus ! Pays de dualisme par excellence, tout laisse croire, en questionnant notre histoire, que… les diverses entités sociales composant la société haïtienne n’étaient pas faites pour cohabiter ensemble. Au fond, la cause de tout cela réside dans le système étatique mis en place au tournant de 1806 qui porte n’importe qu’elle minorité au pouvoir à se transformer en colon, dans nos structures inégalitaires qui ne cessent d’engendrer, pour répéter le Français Jacques Barros, des montres qui crucifient le peuple haïtien. Ainsi, refuser d’admettre que le problème est d’ordre structurel, c’est croire que le pays est victime d’une fatalité. 11.- Depuis 1804, trois constances historiques rendent utopique l’avenir de ce pays : 1) La menace extérieure encouragée par les apatrides et nourrie par les ennemis de 1804: Les États-Unis d’Amérique ne digérant tellement pas notre indépendance que, sous leur pression, au Congrès de Panama en 1826, Haïti fut évitée. À cette occasion, le superraciste américain Thomas H. Benion, sénateur du Missouri, donnant libre cours à sa haine hystérique des nègres, avait déclaré : « Les États-Unis d’Amérique ne recevront pas ces consuls mulâtres ou ces ambassadeurs noirs dont la présence au Congrès fournira à leur congénère des USA la preuve par neuf des honneurs qui les attendent s’ils tentent un effort similaire. Nous ne permettrons pas que la paix de nos États soit troublée par l’exhibition des fruits d’une insurrection nègre qui a réussi et que, pour avoir assassiné leurs maîtres et leurs maîtresses, ces anciens esclaves puissent trouver des amis blancs aux USA. » Et plus d’un siècle après, le président des USA Francklin Delano Roosevelt lança sa fameuse déclaration au sujet d’Haïti : « Il faut constamment soulever les va-nu-pieds contre les gens à chaussures et mettre les gens à chaussures en état de s’entredéchirer les uns les autres, c’est la seule façon pour nous d’avoir une prédominance continue sur ce pays de nègres qui a conquis son indépendance par les armes. Ce qui est un mauvais exemple pour les vingt-six millions de Noirs des États-Unis d’Amérique. » 2) La question agraire, avant 1804 et jusqu’à l’assassinat du Fondateur de la patrie, fut à la base de tous les conflits sociaux. Et dès le lendemain du 17 octobre 1806 à nos jours, elle devient le cauchemar de tous les gouvernements haïtiens. Le 22 août 1791 marque officiellement le début de la révolution haïtienne qui s’est manifestée par une première phase, la phase antiesclavagiste. Sous l’égide de François Boukman, les esclaves de Saint-Domingue se sont soulevés au cri de : Vive la liberté. En politique, souvent ce qu’on ne dit pas est plus important que ce qu’on dit. Aussi, dans l’esprit de ces insurgés, le mot liberté se confondait à la possession de la terre, la seule garantie pour obtenir l’égalité. Car la logique des esclaves était la suivante : «Si le maître est maître, s’il est libre, s’il est riche, c’est parce qu’il a la terre. Alors nous aussi, pour être maîtres, libres et riches, nous devons avoir la terre. » Donc, ils avaient déclenché la révolution dans Saint-Domingue qui se voulait un combat pour l’égalité devant aboutir à une révolution sociale. Mais, au tournant du 29 août 1793, la révolution saint-dominguoise fut bloquée dans son avancement, parce que Sonthonax, pour respecter le système colonial français que Colbert résumait ainsi : les colonies sont faites par et pour la métropole, avait mis en place un système féodal, donc toujours une structure inégalitaire pour que Saint-Domingue reste une colonie d’exploitation. Et les aspirations agraires des esclaves furent anéanties. Aussi allaient-ils entreprendre la lutte anticolonialiste devant aboutir au premier janvier dix-huit cent quatre. Cependant, au lendemain de l’indépendance, grande fut leur déception. Les masses paysannes furent contraintes de valoriser les terres sous le régime du caporalisme agraire. D’où partout un seul cri : nous avons fait l’indépendance pour les autres. 3) La question de couleur, véritable plaie béante et puante, fragilisant ainsi la cohésion sociale et l’unité nationale du pays. L’éminent historien et grand homme politique haïtien Leslie Saint-Roc Manigat nous conseille et nous avertit à propos : « Pensez-y toujours, mais n’en parlons jamais. » 12.- Le génie des colonisateurs et des esclavagistes, c’est d’avoir su imposer leur Dieu et leur sauveur (Jésus-Christ) aux colonisés, aux victimes de l’esclavage en finissant d’aliéner le plus grand nombre. C’est aussi d’avoir pu inculquer de force leur foi aux opprimés, aux démunis qu’ils considèrent comme des déshérités du sort, donc de la Providence. Et tout cela se faisait au nom de leur Dieu. Descendants, prétendent-ils, de Japhet dont les fils ont peuplé l’Europe, leur Dieu et leur Jésus-Christ sont blancs et Lucifer, l’ange de la lumière, est noir, et souvent pourvu de cornes et d’une queue. On comprend alors pourquoi les Européens martyrisaient les nègres pour les exorciser, les désenvoûter, ces Africains descendants de Cham qui fut maudit par son père Noé, et la malédiction fut entérinée par Dieu. De là, ils ont pu trouver une arme efficace pour justifier leurs exploitations, leur génocide et leurs crimes de toutes sortes, pour asseoir et perpétuer leur domination. 13.- En 1492, l’Espagne, après avoir décimé les autochtones (« Indiens »), appela l’île Hispañola. Vaincue, elle céda à la France par le traité de Ryswick la partie occidentale de l’île en 1697. Près d’un siècle plus tard, par le traité de Bâle en 1795, l’Espagne abandonna l’île entière à la France. Toutefois, obligée de combattre sur plusieurs fronts en Europe au tournant de 1789, la France négligea la partie orientale de l’île. Elle fut récupérée définitivement par Toussaint Louverture en février 1801 qui, conduisant lentement Saint-Domingue vers l’indépendance, entendait avoir la mer pour frontière. Ce dernier ayant été déporté en France, la colonie fut libérée par Jean-Jacques Dessalines qui proclama l’indépendance pour l’île entière. En effet, dans la proclamation de l’indépendance nous lisons : … « Il existe encore des Français autour de notre île…. » Plus loin, il nous exhorte en nous recommandant : « Citoyens indigènes, hommes, femmes, filles et enfants, portez vos regards sur toutes les parties de cette île. » Toutefois, géographiquement, l’indépendance n’était pas effective, puisque le général français Ferrand s’était réfugié à l’Est à la tête de 6000 soldats. Alors, en février 1805, Dessalines entreprit la campagne de l’Est. Il échoua piteusement à cause des manœuvres des USA, de l’Espagne, de l’Angleterre et surtout de la France bénéficiant de la complicité des ennemis internes de notre 1804. Jean Pierre Boyer viendra réaliser le rêve du Fondateur de la Patrie en récupérant en 1821 la partie orientale de l’île. Mais se comportant comme un vulgaire aventurier, Boyer avait racolé deux territoires, mais il n’avait jamais pu les fusionner. Aussi, moins d’une année après sa chute, la partie Est se détacha de celle de l’Ouest le 27 février 1844. Faustin Soulouque, le dernier dessalinien, tenta de la récupérer à nouveau, mais encore une fois, les mêmes ennemis internes et externes de 1804 provoquèrent sa défaite et sa chute. Entre-temps, les détenteurs du pouvoir politique et économique sacralisant la misère, optant pour un objectif politique, ne se souciaient pas de développer le pays. Ce qui obligea, au fil du temps, nos frères et sœurs surtout de la paysannerie, frappés par la paupérisation chronique, à traverser la frontière dans l’espoir de survivre. Près de 50 000 furent massacrés à l’Est en 1937. Et l’État de la minorité opulente traitant le dossier avec désinvolture abandonna nos ressortissants à leur sort. Aujourd’hui, près de 500 000, ils sont de tous les temps traités en paria par les Dominicains, et toujours avec l’indifférence et le cynisme de certains dirigeants économiques et politiques qui frisent même le mépris. Réduisant presque à l’état d’esclaves, j’ai vu dans les bateys dominicains des cadavres qui refusent de se coucher, comme dans la plupart des prisons haïtiennes. Ils sont, comme tant d’autres, les perpétuelles victimes du boycottage de la seconde phase de la révolution de 1804, au tournant du 17 octobre 1806, la phase constructive devant aboutir à une révolution sociale, l’objectif primordial de la révolution de Saint-Domingue entamée le 22 août 1791.