Kern E. JEAN-FRANCOIS
La lune, cette passion
Le naturel, gloires infinies
Nous hantent et deviennent la lumière
Consolante de nos âmes
John Keats
Le 21 juin marque le solstice d’été, la saison des vacances. Ces paroles qui remontent à la nuit des temps nous rappellent les matins clairs de l’adolescence quand, écoliers, nous usions, en compagnie de nos camarades de classe, les fesses de nos pantalons sur les vieux bancs de l’institution Marius M. Lévy, la solide école primaire de garçons sise à la rue 14 D au Cap-Haitien, en cette ville où chaque pierre, chaque paysage, parlent le langage de l’histoire, dans l’ancien Paris de Saint-Domingue dont le tracé et les constructions, résultat d’une conception bien définie, semblaient braver le désordre harmonieux de la nature si capricieuse dans ses réactions, violentes ou timides.
Voici les vacances… tout ce que ce mot peut avoir de joyeux aux oreilles des écoliers, il l’a également à celles des adultes. Les vacances, mot magique qui implique nécessairement l’idée d’un changement de décor, de départs lointains ou tout au moins de courts déplacements.
Les vacances, c’est l’époque où nos vieilles provinces revoient avec joie leurs fils prodigues qui reviennent étaler pour leurs tantes, cousins et anciens amis leur indifférence insolente de Port-au-Princiens blasés. C’est l’époque des costumes de bain et des pique-niques, des sources, des rivières et de la mer. Les vacances, c’est le triomphe de l’eau. C’est aussi celui de la campagne, où dans de vieilles maisonnettes, la nuit venue, à la lueur d’une lampe à gaz, on entend bruisser tristement les larges feuilles de bananiers.
Mais, pour une certaine classe de Port-au-Princiens aisés, et plus aisés, les vacances, c’est Kenscoff. Il est loin, ce temps que se rappellent les premiers pionniers où Kenscoff se gagnait à cheval, et même celui où, sur une route démontée, de très rares autos s’aventuraient prudemment.
En ce temps-là, passer quelques jours à Kenscoff chaque année était une marque de bonne santé économique à laquelle se reconnaissaient les membres choisis d’une coterie exclusive. « Ce Kenscoff-là », vous diront les vieux habitués, était vraiment charmant ». Aucune contrainte, aucune gêne… du laisser-aller… c’était la belle époque… on était entre soi…
Et maintenant, faites votre choix, messieurs,mesdames. À vous les vacances. À vous les joies de la montagne, sa fraîcheur, son parfum et son léger brouillard… À vous Kenscoff la fraîche, avec son luxe et son négligé, ses traditions et ses nouveautés, ses pins majestueux, ses fruits succulents, et ses fleurs bigarrées…
De toute évidence, vacances est, à notre humble avis, l’un des plus beaux mots de la langue française après l’amour bien sûr, pour ne pas déplaire à mon estimable ami le poète Georges Castera fils. Les vacances, c’est du bonheur qui grandit, dit-on. Au moment où nous écrivons ces lignes, l’été règne dans toute sa gloire, il resplendit clair et serein dans le ciel. À peine venait-il de commencer que le soleil chaud comme une fournaise ardente grille les toits des maisons et les gens qui circulent à travers les rues de notre capitale. Pas un souffle en passant n’agite l’air. Le Ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle (MENFP), par le truchement de la direction de la planification, avait fixé au 30 juin 2015 la proclamation officielle des grandes vacances. Autant dire qu’actuellement, dans toutes les salles de classe, tous les bancs sont vides. Un silence sépulcral y règne. Hier, par curiosité, j’ai traversé la cour de récréation d’un de ces établissements scolaires où je dispensais des cours, elle rutilait au soleil, mais elle était silencieuse et triste comme un nid sans oiseaux. Alors, j’ai filé à l’anglaise, regagnant immédiatement la barrière tout en faisant des efforts pour ne pas sangloter tout haut. Et c’est avec le cœur endolori et une tristesse mouillée de larmes que je me rappelai cette parole si juste d’Anatole France : « Tous les changements, mêmes les plus souhaités, ont leur mélancolie.»
Oui, les écoliers sont tous partis, tout joyeux pour leur ville natale, au cri habituel de « Vive les vacances ! ». Les petits oiseaux de nos cages n’en feraient-ils pas autant si une main généreuse entr’ouvait la porte de leur étroite maison ?
Cela fait dix mois, en septembre de l’année dernière, ils nous étaient revenus, frais et souriants, avec la ferme détermination de se mettre courageusement au travail. Et voici que maintenant, c’est encore les vacances ! Les livres de classe vont reprendre leur isolement respectable sur les rayons de la bibliothèque ou dans les tiroirs des membres. D’autres livres viendront peut-être les remplacer et assurer la relève et quelle relève! Lisez, lisez pendant les vacances, chers écoliers ; comme disait l’illustre académicien Ernest Legouvé : « la lecture apprend tout, même l’orthographe ». Abondant dans le même sens, quelqu’un a écrit : « Il n’y a pas de culture sans lecture. »
Mais le corps a autant besoin de détente que l’esprit et c’est pourquoi nous vous conseillons d’organiser des promenades, des baignades, etc. surtout par ces jours de chaleur accablante et même suffocante. Allez à la montagne pendant les vacances, vous tous, maîtres et élèves, qui avez tant besoin de respirer l’air pur, de purifier vos poumons. Allez-y boire l’eau à même la source jaillissante, ainsi que le lait fraîchement trait. Allez-y manger l’œuf du jour, le légume vert et le fruit juteux rempli de vitamines. Allez-y folâtrer dessous les bois, chanter avec les rossignols, roucouler avec la tourterelle, faire des rondes au clair de la lune, marquer le pas au rythme inégal des nuages voyageurs.
Allez à la montagne, les vacances sont des haltes salutaires dans votre vie absorbée et pénible. La mécanique humaine comme celle des usines exige des temps d’arrêt périodique pour le nettoyage des pièces, la réparation des usures, l’enlèvement des rouilles, le décrassement des vis et des boulons organiques…
Amenez les écoliers gambader et lutiner à la montagne pendant les vacances. Ils en reviendront avec plus de santé ; et leur cerveau sera fortifié par un sang plus riche. Mais, avant leur départ et leur retour, faites-les consulter par leurs médecins ou faites-les peser au centre d’hygiène créé pour leur bien-être. La constatation périodique des gains et des pertes de poids est un indice précieux pour ceux qui connaissent le prix inestimable de la santé.
Bonnes vacances à vous tous, chers élèves. Amusez-vous sainement, car en dépit des prouesses des médecins et des techniciens médicaux du Ministère de la Santé publique et de la Population (MSPP), le choléra est toujours à nos portes. La prudence et la vigilance sont de rigueur. « Mieux vaut prévenir que guérir », dit avec justesse un proverbe. Si certains problèmes de santé sont inévitables, il existe cependant de nombreux moyens de freiner les maladies, voire de les prévenir.
Pour protéger votre santé et celle des autres, il est particulièrement important de vous laver les mains à certains moments. Ayez une bonne hygiène ; utilisez une eau saine. Surveillez votre alimentation et dormez suffisamment. Appliquez ces conseils salutaires que je vous prodigue pour votre épanouissement physique.Vous n’avez pas le droit d’échouer. Soyez convaincus de ceci : le développement économique et social de l’Haïti de demain est entre vos mains. Somme toute, c’est peut-être pour nous le moment de dire à la jeunesse qui chante comme les sources et les oiseaux: il faut laisser un peu de fantaisie et de liberté.
Kern E. JEAN FRANCOIS
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