Didier Saint-Louis De la gloire de 1804 à la honte de 1915, de la pseudo-souveraineté de 1934 à la dictature de 1964, de la bamboche démocratique de 1986 à la tutelle des Nations unies encore en exercice, la société haïtienne dérive inlassablement en cherchant à tâtons des élites. Du grand projet républicain porté en 1804, toutes les promesses ont été trahies et il n’en reste qu’un vieux rêve dont la réalisation n’a pas dépassé l’abolition de l’esclavage. 1804-2015 : 211 ans de stratégies de divisions pour fabriquer le pays le plus pauvre de l’hémisphère où tout est resté de façade, burlesque ou puéril. Abstraction faite des causes extérieures, il y a lieu de pointer la mauvaise conduite des affaires internes qui pèse de tout son poids. À l’instar des distances sociales, il n’existe, en réalité, aucune unité de mesure du déficit élitaire. Cela n’autorise ni la considération de la thèse du sommeil collectif profond ni la confirmation des grands acteurs dans leur statut de dirigeants. Au constat de son isolation, la société sait se réveiller en sursaut au risque même de se faire berner. Par contre, l’élite excelle davantage dans la défense de ses privilèges que dans l’incarnation d’un projet collectif cohérent. La perte de la légitimité des élites Force est donc de constater que la société haïtienne est entrée depuis trop longtemps dans un stade de leadership contesté. La contestation est telle que la réprobation vise non seulement les individus qui incarnent la mauvaise direction mais aussi et surtout le système rétrograde ou le modèle social, économique et politique. La crise de l’élite s’étend à toutes ses composantes et porte tant sur la crédibilité que sur la représentativité et la compétence. Si l’élite doit être considérée comme une minorité sélectionnée pour exercer un leadership et pour servir d’exemple et de guide, la société haïtienne est confrontée à une panne historique. Du pouvoir à l’avoir, en passant par le savoir et le devoir, les élites haïtiennes ont perdu leur légitimité. Leur silence complice s’ajoute à leurs actions contre les intérêts de la collectivité pour abolir leur statut de groupe distinctif de la masse. Au nom de quoi? Il suffirait de compléter cette interrogation pour critiquer l’action des élites en constatant leur inutilité, leur improductivité et leur déconnexion avec les réalités. Figées dans des modèles qui ont fait leur temps, les élites haïtiennes sont incapables d’incarner une vision globale et de projeter un nouvel avenir. Quoique dépourvues de délégation, elles sont accrochées à des privilèges qu’elles jouissent avec arrogance. En plus, elles tentent toujours de s’imposer, ce qui ruine la confiance du public. L’élite politique. L’ascension récente d’Évans Paul (KP) à la tête du gouvernement constitue un bel exemple d’incohérence et d’inconséquence qui ne serait attendu d’aucun politique respectueux de ses convictions. Cette intrusion, qui n’a rien à envier à un acte de prostitution, traduit l’avidité qui règne dans l’arène politique. Mais c’est surtout l’ascension de Michel Martelly à la présidence qui indique combien cette classe politique idéologiquement « droite et gauche » est démodée, prolétarisée, corrompue et infestée de racketteurs. Elle est entrée en déclin depuis le jour où l’instabilité politique s’est installée dans le système intérieur du pays. Au lieu de chercher à la maîtriser, elle y trouve plutôt un moyen pour se renouveler en tirant des avantages strictement personnels. S’il vaut mieux penser le changement plutôt que de changer le pansement, l’espoir de la société repose sur l’avènement d’un nouveau leadership capable de porter un projet fédérateur, un nouveau mode de pensées et d’actions. Pour l’heure, il n’y a aucun signal d’une quelconque pépinière malgré la prolifération des hommes-partis politiques de la vieille école comme de la dernière heure. L’élite économique. Comptant seulement pour 3% de la population, elle contrôle 80% de l’économie nationale qui est entièrement détachée de ses fondamentaux et vulgairement orientée vers l’importation. La prédominance du secteur informel à 80% confirme le blocage du développement économique et l’agonie du secteur des affaires. Toujours au pouvoir et jamais dans le pouvoir, cette élite est passée maître dans la manipulation politique qui lui laisse seulement du temps pour acheter et revendre ou pour fonder des entreprises greffées sur l’État. Jouissant au quotidien des passe-droits qui deviennent des injustices scandaleuses, l’élite économique ne peut plus prétendre au respect d’antan. Elle sombre cupidement parce qu’elle est incapable d’assumer une responsabilité sociale ou d’afficher une exemplarité qui soit la juste contrepartie de tous les avantages qu’elle jouit. En clair, elle est sans mot pour dédouaner ses membres influents dans les maux qui rongent la société : kidnapping, contrebande, corruption. Rendue là, cette élite est inopérante alors que le pays éprouve un grand besoin d’innovations pour accélérer la croissance. Avec plus de 50 gourdes pour un dollar américain et de l’importation à tout-va, le modèle économique qui fait l’affaire de cette élite a atteint ses limites pour la majorité de la population. Une nouvelle génération d’entrepreneurs, capables de s’engager socialement et porteurs de projets à fort potentiel de développement, doit émerger. L’élite intellectuelle. Elle fut l’apanage des mulâtres à la naissance de la République. Mais, elle a évolué en lien avec l’histoire du pays pour intégrer les autres catégories sociales et s’investir dans un avant-gardisme mirage, une sorte de mouvement à forte potentialité d’ascension personnelle. Alors que la littérature haïtienne s’enrichit continuellement d’un nombre assez impressionnant d’œuvres publiées parfois dans les deux langues, la société reste imperméable aux valeurs de la République : liberté, égalité, fraternité. Son éloignement réside dans son incapacité à modeler les consciences, à stimuler la volonté du changement ou à préparer le combat tant souhaité pour forger la nation haïtienne. Plutôt que de s’engager dans la sphère publique par des analyses rationnelles truffées de propositions appropriées, bon nombre d’intellectuels se servent du travail de l’esprit pour se promouvoir. Il suffirait, pour s’en convaincre, de dresser le bilan des politiciens vedettes - avocats, médecins, économistes – dans l’espace public. On remarquera combien ils excellent dans une forme de déconstruction qui banalise le pouvoir du savoir. La perte de leur autorité sociale devient une conséquence logique de leur comportement, lorsqu’ils disent et font n’importe quoi sans méthode ni retenue ni langage. Les autres élites. La remise en cause des élites haïtiennes traditionnellement installées conduit à une déception profonde tant la dégradation de la société est systématique, et étant donné l’absence d’exemplarité et de leadership incontesté. En se battant à visière levée pour occuper tous les espaces du pouvoir, ces élites occupent le devant de la scène pour sécuriser leurs privilèges abusifs et, par conséquent, pour desservir la société dans son ensemble. Faute d’un groupe d’hommes et de femmes représentant des sources d’inspiration pour la société, celle-ci est condamnée à s’écrouler. Ce constat est trop général pour ne pas songer à un désert social. Cela signifierait que les journalistes, les syndicalistes, les militants, les leaders paysans et les stars de la musique, du sport ou du cinéma ne représentent pas forcément des exemples à admirer ou à imiter. Parfois adulés, souvent détestés, ils évoluent en marge quand ils ne cherchent pas à se confondre. À force de vivre les mêmes expériences, la population réalise que les comportements de ces acteurs procèdent d’un calcul politique. En effet, leur ascension ou le couronnement de leur carrière en dépendent. Quand ils ne brisent pas le lien de confiance avec la population au regard de leur proximité politique, ils offrent le spectacle d’une négociation ou d’une revendication débouchant sur un « deal » honteux. Le but de leurs actions étant une position ou un avantage financier, ils sont les seuls responsables de la perte de leur crédibilité. Le risque du processus électoral Partir à la recherche d’Haïti implique particulièrement la détermination des raisons de la persistance de son projet d’autodestruction historique. La léthargie de la société dérive de cet effondrement mais contraste, avec peine, avec le « dynamisme » des élites qui sont toujours en position pour s’emparer de tout. Les élites sont en crise et la mesure de la dimension de la crise doit marquer un tournant décisif dans notre quête de nation. À l’instar des précédents, le processus électoral actuel risque de ne pas contribuer à la réunion des conditions pour mesurer l’incurie du quinquennat finissant et lancer les chantiers d’organisation, de réformes et du renouvellement des élites. En plus de dériver d’un consensus bancal, il charrie une pléiade de candidats dont la grande majorité regroupent des individus qui sont sinon sans formation ni information, du moins qui ont déjà joué dans les films qui indisposent la société. La peur est grande que, dans les urnes, l’expression des espoirs déçus soit confondue avec le renouvellement des élites, condition essentielle de la transformation de la société. C’est dommage qu’aucun bouleversement ne soit en perspective !