Par Jean-Marie Beaudouin Haïti, victime de la diplomatie internationale Quand on parle de la diplomatie comme un exercice politique formel que l’on entretient avec d’autres États et peuples voisins ou distants, on voit d’abord la politique intérieure pour laquelle la politique extérieure est son prolongement en terre étrangère. Ce qui revient à dire que la politique extérieure d’un État souverain est subordonnée à la politique intérieure de l’État. En raison de cela, la diplomatie apparaît comme un facteur d’émancipation qui peut ouvrir à l’État des portes qui lui étaient jadis fermées. Elle permet ou favorise également l’accès à des échanges culturels entre les États, à des négociations économiques et commerciales qui sont susceptibles d’offrir des opportunités tant à l’État accréditaire qu’à celui accréditant. Le premier désigne l’État qui envoie des ambassadeurs accrédités, le second est celui qui reçoit. C’est un jeu d’intérêts, qui ne doit pas être sous-estimé dans les rapports diplomatiques modernes. Talleyrand-Périgord (Charles-Maurice de: 1754 – 1838) en faisait même de ce jeu politique un commerce florissant quand il introduisit la notion de courtier dans le jargon diplomatique. Ce diplomate français percevait d’importantes ristournes quand il devait servir d’interprète auprès de qui de droit pour des États de l’époque, qui n’avaient pas encore maîtrisé les techniques et politiques ayant rapport avec la diplomatie internationale, lisant les archives d’époque. Aujourd’hui, ce phénomène événementiel est plus connu sous le vocable « lobbying diplomatique ». Quelle qu’ait pu être, cependant, la nature avantageuse d’un traité ou d’un accord, celle ou celui qui exerce la diplomatie au nom de l’État doit avoir la législation nationale comme la prunelle de ses yeux: c’est-à-dire que l’agent diplomatique doit toujours s’évertuer à rester dans les limites de la loi, au risque de se voir congédié dépendant de la gravité de la chose. Encore que des charges pénales peuvent bien être retenues contre lui. Ce qu’il faut retenir comme donnée d’appréciation la plus populaire dans la diplomatie moderne: c’est qu’elle est le plus sûr moyen de prévenir certains différends qui peuvent surgir dans les rapports d’État à État. Elle évite bien des casus belli ou des guerres inutiles: c’est la raison pour laquelle on dit que la « Raison d’État » est son socle. Cette règle qui est d’application dans nos États modernes a été l’œuvre de l’homme d’État Nicholas Machiavel (1469 – 1527), qui sera plus tard codifiée et popularisée par le cardinal de Richelieu (Armand Jean Du Plessis: 1585 – 1642). La raison d’État est ce qui permet à l’État de travailler tranquillement sur ses projets de développement, sur la sécurité intérieure de sa population; en même temps, il dispose des ambassadeurs et des chargés de mission qui lui rapportent régulièrement la nature favorable ou glaciale de la conjoncture internationale; qu’il se prépare en conséquence dans un sens ou dans un autre. C’est ici la trame du jeu diplomatique à notre temps. D’un autre point de vue sur cette discipline d’origine bourgeoise: diplomates et observateurs avertis s’accordent à reconnaître que la diplomatie est la science des négociations et des compromis, dont les résultats vont inévitablement dans le sens de l’intérêt national. Dans les négociations, ce qu’un État peut obtenir dépend de son poids et de l’espace qu’il occupe sur la scène internationale. Autrement dit, l’organisation scientifique de la société à l’intérieur représente un atout majeur pour lui: sa carte de visite, qui réfléchit d’ailleurs sur le comportement des acteurs et observateurs internationaux. En créant les conditions matérielles d’existence optimales de son peuple, l’État-nation se positionne et se met favorablement dans la posture idéale pour jouer le jeu de la diplomatie et, par ricochet, pour se faire valoir dans le jeu moderne des relations internationales. Kidonk sa w ye lakay ou, ebyen se sou sa ya va jije w: c’est une loi essentielle de la science politique et donc de la science du gouvernement. Chemin faisant, parmi les institutions nationales qui sont un reflet de la gouvernance rationnelle de l’État et qui permettent au citoyen universel d’émettre un jugement de valeur sur le développement endogène et exogène de la société nationale (exogène désigne la bonne et la qualité de la représentation de l’État hors de ses frontières), il y a cette institution de tout premier ordre, qui s’appelle armée. La doctrine militaire de l’État-nation est celle qui indique l’orientation de ladite institution, et sa puissance militaire est celle qui garantit la réussite et le succès dans les négociations diplomatiques, comme dans les relations internationales d’aujourd’hui. Ainsi, l’armée, en tant que phénomène historique qui a marqué la civilisation universelle, est et demeure l’argument déterminant dans l’organisation politique de l’État. (Entre autres choses, l’auteur a envie de rire quand il lit et écoute certains membres influents de l’intelligence bourgeoise haïtienne se déclarer bridsoukou/toudenkou antimilitaires/hostiles à l’armée. Depuis quand? Na wè nati fenomèn sa a yon lòt fwa). Avant de rejoindre l’autre panel de discussion que nous avons librement ouvert, nous aimerions quand même porter à la conscience intellectuelle nationale ce qui suit, en soutenance de notre affirmation précédente: le droit public international, tel que vécu dans la modernité actuelle, n’a de signification que pour les petits États, pour les petites nations pour ainsi dire. L’impérialisme rampant occidental a été capable en 24 ans de balayer sur son passage orageux tout ce qui relève de la conscience universelle, du droit, de la démocratie, du droit à l’autodétermination des peuples, etc. La désintégration officielle de l’URSS, en décembre 1991, a ouvert la voie à un monde unipolaire où l’unilatéralisme transgresse toutes les lois de la nature ainsi que les Chartes nationales, créant ainsi un déséquilibre cruel dans les relations internationales, peut-on constater dans les interventions militaires et les guerres d’agression des puissances impérialistes occidentales dans les pays tiers tels que l’Iraq, l’Afghanistan, les pays riverains du Danube (Balkan), la Syrie et, dernièrement, le Mali/Afrique de l’Ouest. La clique révisionniste khrouchtchévienne, en passant par le dernier liquidateur final Mikhaïl Gorbatchev, en porte une lourde responsabilité dans ces évènements qui saignent et endeuillent le corps social de l’humanité. Tandis que le capitalisme dominant n’a d’autre option pour résoudre ses crises cycliques que la violence et la guerre. Ainsi, la bataille pour la conquête des marchés se livre dans un contexte de guerre permanent; une situation dangereuse et explosive, qui peut compromettre l’avenir de l’humanité et qui pourrait aller jusqu’à l’extinction de la civilisation humaine elle-même. De plus, il y a aussi cette nébuleuse affaire « choc des civilisations », qui n’a pas cessé d’engendrer des effusions de sang dans le cœur de l’espèce humaine. L’épineuse question des cultures s’adresse comme un défi à la conscience des maîtres d’Occident, qui veulent que la notion de culture soit uniforme ou univoque, calquée sur la leur qu'ils jugent supérieure aux autres cultures existant. Mais dans le jeu antagonique des plus forts et des plus faibles, si on demande au chef suprême actuel du Kremlin pourquoi la Fédération de Russie n’est-elle jusque-là pas envahie militairement, sa ténacité et sa perspicacité lui commandent de répondre en ces termes tout aussi musclés que judicieux: Mon pays dispose d'une armée performante, suffisamment bien entraînée et équipée, donc capable de tenir tête à une coalition armée comme il se constate ces temps-ci. De plus, les envahisseurs occidentaux ne débarquent pas dans un pays où ils sont parfaitement conscients qu’ils rencontreront une opposition proportionnelle à leur tempérament et leur comportement brutaux. Alors ils se borneront à ressasser à la fois des chamailleries et des gémissements plaintifs. Mais cela n’a aucune conséquence sur notre stratégie, notre doctrine et sur notre méthode de gouvernement (nan bon kreyòl lakay, ou ta kapab di: « Rat konnen chat konnen, barik mayi a ap rete la »). L’auteur, lui, dit que c’est ici la limite des querelles ou des disputes entre les forts. Le lion ne se mesure jamais à un lion de sa taille, mais il s’abat sur le lionceau ou sur n’importe quelle autre petite espèce. Ainsi donc, devant la force brutale, les lois, la démocratie et l’État de droit tombent ou s’effacent. L’ONU, en ce sens-là, est un gouvernement mondial fantoche dont la seule utilité qu’elle reconnaisse et à laquelle elle s’applique religieusement, est celle de distribuer san gad dèyè des mandats à ses mandataires spéciaux: la France, l’Angleterre, elatriye. A un degré moindre, les Etats-Unis, qui se dispensent d’office de ces morceaux de papier puisqu’ils sont le chef suprême et effectif de l’impérialisme capitaliste et du colonialisme occidental, millénaire de règne. C’est ici même que l’auteur voulait en venir pour étayer sa thèse de départ, posée en titre du texte. Voilà un pays insulaire qui couvre 27 750 Km2 et renferme 10 000 000 d’habitants, parlant de l’île d’Haïti dans sa partie ouest mais qui a vu l’Orient filer entre ses doigts; même si elle assume légitimement toute l’histoire pour son compte. L’État haïtien n’est même pas capable de recenser ses habitants, voire les nourrir. Plus de deux cents ans se sont écoulés, il accuse toujours son incapacité à pouvoir éduquer et instruire son peuple. Il ignore parfaitement le taux d’analphabétisme qui existe dans le pays national: une constante séculaire qui s’apparente à une insulte à l’intelligence humaine, mais que l’État semble être incapable d’effacer ou de faire disparaître ce phénomène antinomique autant aliénant qu’avilissant. Si l’État haïtien, à travers sa nomenclature traditionnelle, parvient à maintenir la grande masse du peuple dans les ténèbres de l’inconscience, il n’a ni le pouvoir d’arrêter le temps ni d’interrompre la reproduction sociale naturelle: une des lois de l’existence à la quelle aucun État n’échappe. Donc nous semblons avoir affaire avec un État qui s’autodétruit. Encore que nous ne savons pas à quel moment de l’histoire il s’avérait possible qu’un peuple puisse conquérir un bien-être sans au préalable qu’il ait été éduqué et formé à l’effet de développer son environnement dans ses aspects globaux. Les nantis du savoir haïtien voudront bien éclairer notre lanterne, peut-être que nous puissions être dans l’erreur. Voilà donc cette île dans sa splendeur déchue, qui fit la prospérité de l’Europe entière par l’économie de plantation de l’époque, mais aujourd’hui qui n’a pas d’âmes ingénieuses qui prennent soin d’elle, et à qui on fait injonction de maintenir des représentations diplomatiques à l’échelle de la planète. L’auteur estime, pour sa part, que ce fardeau est trop lourd qu’on lui impose de porter sur ses frêles épaules à partir, bien sûr, de sa maigreur dont il vient d’en esquisser la nature. Selon lui, la viande représente la Patrie et l’État; la sauce, elle, ce sont nos ministres des Affaires étrangères, nos ambassadrices et ambassadeurs, nos chargés de mission, nos attachés militaires, nos services techniques et consulaires, etc. Maintenant quelle est la nature des dividendes en contrepartie que ce beau monde de la science politique et diplomatique rapporte à l’État haïtien et son peuple? Des occupations militaires du sol national (2 en un siècle, et une troisième qui perdure depuis 2004 dont nos bons diplomates déploient toute leur science et énergie pour convaincre le Conseil de sécurité de l’ONU sur la nécessité de renouveler le mandat de la Minustah). Ensuite, le massacre historique (1937) des ressortissants haïtiens en République voisine par le président dominicain Truijillo. Puis, viennent les refoulements et déportations sauvages des migrants haïtiens toujours en territoire oriental de l’île d’Haïti. Voilà, grosso modo, le travail insipide dans la monotonie décroissante de nos diplomates de carrière: un travail qui a longtemps pris la forme d’un génocide national. Ils sont pourtant chèrement payés au moyen des taxes perçues sur la production de nos classes laborieuses, tant en milieu urbain qu’en celui rural. Notre CQFD.