Entre 21 et 30 août, Haïti est à l’honneur, elle reçoit l’une des plus grandes manifestations culturelles caribéennes, la Carifesta. À la faveur de la 12e édition du festival des arts des Caraïbes, Haïti profitera de vendre ce qu’elle a de mieux, d’original, d’esthétique, de beau. Du coup, Haïti profitera de renverser la version négative que lui collent la presse internationale à l’extérieur. Le gouvernement, par contre, n’a pas droit à l’erreur, à mon avis.
Cela dit, Carifesta est une occasion à la fois très spéciale et importante, et en même temps stratégique pour le pays. Haïti a le devoir d’en profiter. Elle mettra en évidence nos qualités de peuple qui seront dévoilées à travers nos arts, nos chansons, nos danses, nos tambours, nos plats, nos couleurs ;ceux-ci étant nos ambassadeurs qui nous représentent et nous défendent mieux que ces hommes en protocole gratifiés aux missions de sinécure dans nos représentations diplomatiques. Par cette rencontre interculturelle, nous avons juste l’occasion de démontrer que nous sommes meilleurs que ce qu’on croit de nous. Que la pauvreté, la misère que projettent les médias internationaux n’ont rien à voir avec notre identité de peuple.
Parallèlement, Carifesta pendant 10 jours nous inflige de grands exercices. Car pendant 10 jours nous allons apprendre à faire miroiter nos amis caribéens, à faire le faux-semblant, comme un couple rongé par la discorde, mais obligé d’offrir de bonnes manières à ses invités,10 jours à faire comme si tout allait bien ,10 jours à juguler nos malaises, nos frustrations, nos déceptions,10 jours à regarder nos dirigeants comme s’ils étaient de bons et honnêtes serviteurs de l’État,10 jours à vivre dans une douce euphorie culturelle pour oublier le train-train déroutant de la réalité politique,10 jours à voir Haïti harmonisée, unifiée et Port-au-Prince, notre capitale, comme s’il elle était sans fatras, sans ces marchés sur ses trotoires,sans ces égouts à ciel ouvert, sans ces laveries d’autos à certains coins de rue ;bref,10 jours à nous berner d’illusion.
Mais hélas,10 jours ne suffisent et ne pourront pas suffire pour oublier déjà que nous sommes une population de 10 579 230 (près de 2,5 millions à Port-au-Prince, la capitale) vivant avec moins d’un dollar, soit 24,7% avec moins d’1,25 par jour,58,6% avec moins de 2,5 par jour sur fond d’un chômage de 28,9 % touchant majoritairement les jeunes (Rapport PNUD sur l’OMD,2013).10 jours de la Carifesta ne suffiront pas pour traiter la crise de confiance qui ronge notre société,10 jours de fête culturelle ne pourront pas faire bénéficier le gouvernement d’une bonne conscience face à nos compatriotes qui sont refoulés tous les jours comme du bétail sur nos frontières par les autorités dominicaines, sans dignité, sans humanité ,et son échec dans la gestion du Programme d’identification et de documentation des immigrants haïtiens (PIDIH) avec ces 2 millions plus 1000 pesos par tête de bénéficiaire volatilisés dans des conditions jusque- là non élucidées,10 jours de trêves culturelles ne pourront pas arrêter les effets pernicieux des 29 ans (1986-2015) de bêtises et de vagabondages politiques qui nous ont valu au final deux (2) occupations étrangères (1994,2004).En gros, le gouvernement a sollicité la Carifesta,mais celle-ci est étrangère aux besoins réels et sérieux de la population qui lui voue déjà toute son indifférence. Une population qui passe le clair de ses efforts à se débattre pour trouver de quoi mettre sous la dent pour subsister.
Cependant,10 jours auraient peut-être suffi pour nous regarder en face et éprouver le sentiment de honte d’avoir réduit ce pays en une peau de chagrin en l’assignant à l’assistanat ,à la charité de l’humanitaire ;d’avoir volé, pillé sans gêne les caisses de l’État, d’avoir transformé nos institutions en de véritables coquilles vides.10 jours auraient sans doute suffi pour arrêter de faire des biens de l’État nos biens propres,10 jours seulement pouvaient permettre de faire un exercice d’honnêteté,de respect envers l’autre. Et si seulement on prenait 10 jours pour nous occuper de la production locale afin d’éviter que nos contribuables continuent de consommer des œufs, du jus, salami, de la bière dominicains pour donner ,du coup, un peu d’oxygène à l’économie nationale; si seulement en 10 jours on pouvait décider d’être sérieux,cela nous aurait épargné à l’avenir sans doute 10 ans de traîne, de sur place, de régression.
Entre-temps que nous disposons de ces 10 jours de Carifesta comme bon nous semble, nos chers invités caribéens ont eux aussi 10 jours pour découvrir le peuple haïtien.Certainement, ils vont découvrir les merveilles de sa culture, empreinte de son identité ; ils vont aussi apprendre chez le peuple haïtien le sens du courage face au désenchantement que lui inflige le quotidien marqué notamment par le chomage,la faim, le désespoir. Le seul peuple, malgré la pauvreté, la misère, conserve en lui la sève de l’espoir, le goût du rêve, l’attachement à la vie ; ainsi que Jean-Price MARS le reconnaît comme : « un peuple qui chante et qui souffre, qui peine et qui rit, un peuple qui rit, qui danse et se résigne… Il chante toujours, il chante sans cesse… ». Ils vont apprendre de la convivialité entre nous, du respect partagé entre les uns et les autres. Haïti est le rare pays où on peut entamer des conversations avec n’importe qui en milieu public, soit en transport en commun, soit dans un centre commercial sans la moindre peur ; le seul pays où les passagers dans un tap tap se chargent de faire la recette pour le chauffeur sans que ce dernier soit inquiet de se faire escamoter son argent(Je mets en défi quiconque de m’indiquer cela chez notre voisin dominicain) ;le seul pays où des jeunes préfèrent enfiler un tablier de Papadap ou de Lapoula pour gagner leur vie dignement en vendant des minutes téléphoniques au lieu de s’armer ou se faire armer pour cambrioler, nonobstant des politiciens véreux arrivent détourner certains; le seul pays où la police n’ayant pas la couverture territoriale, pourtant on ne recense pas des meurtres et assassinats tous les jours comme il en est dans les grandes villes des pays de l’Amérique du Nord .Nous sommes un peuple patient et lent à la colère, comme les chrétiens en disent pour Dieu, patient même envers ceux qui nous font du mal, nous leur donnons toujours du temps pour se reprendre. Nous sommes un peuple d’une rare hospitalité et d’une xénophilie hors pair. Haïti est le rare pays où des occupants sont chaleureusement accueillis (en 1994 des marines américains ont été accueillis avec salve d’applaudissements et contentement de la part de la population, un comportement paradoxal pour un peuple à l’égard de ceux-là qui étaient venus avec la seule et uniquement mission de l’abattre, mais évitée in extremis).
Mais, en même temps que nos amis caribéens nous découvrent dans toutes ces qualités et valeurs, ils vont être tourmentés pendant ces 10 jours à trouver réponse à une question : comment un peuple d’une richesse morale d’aussi rare puisse avoir pour dirigeants des hommes et des femmes indélicats ? Malchance ? Fatalité de l’histoire ou dette karmique ? De 1986 à 2015, on en a assez vu. De anarcho-populistes en passant par des démagogues pour aboutir à une engeance d’amateurs corrompus, dépravés, arrogants et suffisants à eux seuls, allant même jusqu’à traiter nos belles, charmantes et courageuses dames de prostituées, le peuple haïtien a de quoi étonner et surprendre ! Finalement, nous, peuple haïtien, nous devenons une énigme, difficile à dénouer même par les grands experts diplomates du monde entier. Nous sommes vraiment matière à curiosité. En attendant, nos aimables amis caribéens ont 10 jours à se crever les méninges pour nous découvrir et nous comprendre dans notre mystère d’étonner, de surprendre, dans le bon comme dans le mauvais sens.
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