Monsieur le ministre,
Me permettez-vous, dans mon respect pour vous qui avez su mener une aussi brillante carrière, «d’avoir le souci de votre juste réputation et de vous dire que votre étoile, si heureuse jusqu’ici, est menacée de la plus honteuse, de la plus ineffaçable des taches ?» Vous avez, semble-t-il, la volonté du changement dans le monde de l'éducation. Vous paraissez vous soucier de la modernité. Vous êtes très présent sur les réseaux sociaux comme tweeter et facebook. Vous voudriez vous diriger vers «le solennel triomphe» de l'aboutissement de la réforme Bernard qui couronnerait votre travail de ministre de l'Éducation nationale. «Mais quelle tache de boue sur votre nom - j’allais dire sur votre règne - que cette abominable affaire» du Nouveau Secondaire!
Un communiqué de votre ministère vient, par ordre, de lancer la généralisation du Nouveau Secondaire à seulement deux semaines de la rentrée, sans se soucier de la formation des enseignants, sans avoir établi un consensus avec les acteurs du milieu et en faisant fi de l'échec flagrant de l'expérimentation de ce programme lancé il y a bientôt 9 ans. «Soufflet suprême à toute vérité», à tout bon sens en la matière, à tout respect envers le pays, envers les jeunes élèves de ce pays, soufflet suprême à tous ces directeurs d'école, religieux et laïcs qui planifient leur année scolaire depuis fin mai et qui contribuent depuis si longtemps à maintenir debout un système que les instabilités politiques auraient déjà fait disparaître. Soufflet suprême aux parents qui mettent tant d'espoirs dans l'éducation de leurs enfants et apothéose d'une éducation fondée sur le vide...
«Et c’est fini»! Après l'entrée bancale du créole dans le système scolaire, ce sera celle de la culture du «debating», de la libre exploration, où les enseignants inconscients se libèreront de leur tâche en envoyant les élèves sur Internet, d'autant plus qu'ils sont dépourvus de matériels de travail, d'infrastructures adéquates pour réaliser les expérimentations et démonstrations requises par ce Nouveau Secondaire. Il en est déjà ainsi dans ces pseudo classes expérimentales du Nouveau Secondaire.
«L’histoire écrira que c’est sous votre ministère [...] qu’un tel crime social a pu être commis», que c'est sous votre ministère que le statut de l'enseignant a reçu son coup de grâce et que l'expression «éducation secondaire» est devenue, en Haïti, synonyme d'«association de malfaiteurs en vue d'hypothéquer l'avenir de la jeunesse ».
Un ministre n'agit pas seul. Il agit sur les conseils des cadres de son administration, il est conseillé par les membres de son cabinet pour peu qu'il prenne le temps de les écouter. Puisqu’ils ont osé vous diriger vers cette décision, j’oserai aussi, moi, en tant que citoyenne concernée et consciente que l'éducation est le seul rempart de ce pays, sa seule porte de sortie et que l'éducation qui doit être offerte aux jeunes haïtiens ne peut se fonder sur le vide. «La vérité, je la dirai, car j’ai promis de la dire» si les gens mieux placés que moi et parfaitement imbus du leurre du Nouveau Secondaire en l'état actuel ne dénonçaient pas la pleine et entière bouffonnerie de cette décision. Mon devoir est de parler, je ne veux pas être complice. «Mes nuits seraient hantées par le spectre de» ces jeunes innocents des lycées de Port-au-Prince, de Port-de-Paix, de Fort-Liberté, de Ouanaminthe, de Léogâne , de Carrefour et de tant d'autres coins de la capitale et des provinces qui suivent déjà, dans la plus affreuse des démagogies, une éducation qui n'en porte que le nom. En effet, bien souvent, après les modules de la première année, les élèves du nouveau secondaire sont acculés, pour les années suivantes, à piocher de temps à autre des bribes d'information sur google via les téléphones portables, ou dans les rares cybercafés des provinces, lorsqu'ils en ont les moyens pour se donner l'illusion d'étudier comme les autres. Les cours de musique, d'art et d'informatique promis par le programme n'ont jamais eu lieu, faute de ressources humaines, et les enseignants des autres disciplines sont souvent absents. Par conséquent, le choix par filières est biaisé. Les jeunes de ces classes dites du nouveau secondaire sont, certaines fois, parqués dans des classes étiquetées «classes de perdants». La dite approche par compétence prônée par le Nouveau Secondaire est confondue avec l'approche participative dont les ONG font la promotion dans leurs projets sociaux, et rares sont les enseignants qui en saisissent les contours. Pour finir, les examens officiels que le ministère fait passer aux élèves du Nouveau Secondaire sont loin d'évaluer ces compétences allant même jusqu'à faire douter de la compréhension de cette approche par les cadres de votre ministère...
La vérité sur cette affaire du Nouveau Secondaire, c'est qu'on est face à des intérêts personnels où même un rapport de consultation ne saurait vous orienter vers une décision juste Monsieur le ministre, car ce rapport, s'il est interne ou même s'il est externe, risque de se faire piéger par le jeux du clientélisme dans le premier cas, et par de celui de la diplomatie dans le second cas.
La vérité sur cette affaire, c'est que le dossier du Nouveau Secondaire est géré comme une affaire de famille où ne prévaut que le «honnit soit qui mal y pense», bridant ainsi les velléités de ceux qui oseraient s'y opposer ou en dénoncer les incohérences. «Et je n’ai pas à tout dire, qu’on cherche, on trouvera»...
Je veux déclarer simplement que lancer la généralisation du Nouveau Secondaire, de manière aussi précipitée, relève de l'inconséquence et du cynisme, si cette décision de généralisation utilise comme arme et seul argument le devoir d'allégeance des 80% d'écoles laïques et religieuses envers un État qui peine à assumer ses 20% de charge.
Je veux seulement faire remarquer que lancer la généralisation du Nouveau Secondaire en l'état actuel relève de la naïveté, si cette décision est fondée sur la conviction que Haïti peut faire le saut spontané vers le modèle d'une pédagogie active, copier le etwinning européen, suivre la Finlande en abolissant l'enseignement par matière et si l'on croit que les vidéos et cours de rattrapage en ligne représentent une panacée face à ce grand désastre au sein duquel ne subsiste que quelques vaillants professeurs encore compétents et exerçant encore avec amour leur métier...
Et c’est à vous, Monsieur le ministre, que je la crie, cette vérité, de toute la force de ma révolte d’honnête citoyenne. Pour votre honneur, je suis convaincue que vous ignorez la réalité. Et, à qui donc dénoncerai-je la tourbe malfaisante, démagogique et sournoise de cette généralisation d'une éducation fondée sur le vide si ce n’est à vous, le ministre de l'Éducation du pays ?
Une autre vérité particulière sur cette affaire du Nouveau Secondaire, c'est que la plupart des écoles «sérieuses»qui y avaient adhéré, au moment de son lancement, ont lâché l'affaire depuis longtemps, car elles se sont rendu compte qu'elles menaient leurs élèves à la dérive. Le temps du MENFP semblait différent du temps imparti à l'éducation des enfants par les institutions qui ne peuvent passer une année à attendre que le ministère se souvienne qu'ils ont besoin d'outils et d'un programme plus cohérent et clair pour avancer. Alors, ces éducateurs avertis sont retournés à leurs vieilles amours, d'autant plus que cette approche dite par compétence jetait les enseignants dans l'effarement.
Monsieur le ministre, vous êtes-vous laissé entraîner par des esprits fumeux, se complaisant dans l'échec et l'effondrement des derniers bastions de l'éducation en Haïti sous prétexte qu'il faut abolir le traditionnel alors qu'ils n'y voient qu'une belle opportunité de se remplir les poches?
Loin de moi l'idée de faire l'éloge du système traditionnel qui a montré ses limites depuis fort longtemps, qui est dépassé à coup sûr mais dont on sait aussi qu'il ne peut être remplacé par un simple mot d'ordre. Ah le néant de cette décision ! Je défie les honnêtes gens, experts ou non, de dire que l'on peut ainsi mener la réforme de l'éducation d'un pays.
Comment peut-on oser prendre une telle mesure alors que tant de questions demeurent sans réponse, comment vouloir lancer le pays tout entier dans une vaste expérimentation qui a montré des limites catastrophiques sinon lamentables à échelle réduite? Que faire avec un programme qui n'existe pratiquement que de nom, pour lequel les enseignants ne sont pas formés, pour lequel, il n'y a pas vraiment de contenus adaptés sinon ces quelques modules ou fiches pédagogiques qui mettent en avant des expérimentations quasi impossibles à réaliser et des compétences difficiles à trouver dans le milieu? Où trouver, au fin fond des provinces, ce professeur de musique capable d'expliquer ce que c'est qu'un accord de septième de neuvième ? Comment et où réaliser les tests de chimie prévus dans le programme ? Utiliser des TBI? Recourir à ces démonstrations virtuelles soumises par les bonnes âmes qui ont surgi avec le 12 janvier? Encore faut-il avoir pu faire partie de ces quelques établissements et quelques enseignants qui ont bénéficié du saupoudrage qui, encore une fois, ne fera aucun effet sur le système. Un TBI décoratif par-ci, un séminaire de formation par-là...
Que la société civile haïtienne examine les résultats du Nouveau Secondaire. 100% de réussite ! Qu'elle se penche sur les modules mis en circulation, qu'elle demande à examiner les tests d'examen pour soupçonner la démagogie, pour comprendre la grogne des bons élèves et la satisfaction des médiocres qui savent, tous les deux, que, performance ou pas, travail ou pas, ils vont réussir, car le passage est automatique au Nouveau Secondaire. Fini le travail!
J'accuse, Monsieur le ministre, cette décision à la va-vite qui va conduire à une débandade sûre dans les rangs des plus fragiles qui, déjà, en pâtissent. Et, sans que je veuille refaire ici une histoire connue de tous, je dirai que l'on ne peut continuer dans la même logique que la Réforme Bernard de la fin des années 70 où la main forte de l'État a conduit à une dissidence massive au lieu d'obtenir le consensus requis pour avancer. En effet, ce sont les 80% d'écoles privées du système qui ont conduit à l'échec de la Réforme Bernard par leur résistance à l'entrée du créole dans l'enseignement.
Et maintenant? De nouveau, chacun va se mobiliser à sa manière, en privé: de plus en plus d'école se transformeront en sainte-Thérèse de L'enfant Jésus, adoptant le système français; de plus en plus d'écoles américaines verront le jour; de plus en plus de parents s'arrangeront pour envoyer leur progéniture aux USA ou au Canada chez une tante, une cousine, comme on le faisait, au bon vieux temps, de la province vers Port-au-Prince; les élèves apprendront vite que le passage à la classe supérieure est automatique, que même s'ils n'ont jamais eu de cours d'informatique, faute d'ordinateur, ils auront la note de 80 sur 100; et la majorité des jeunes, ces jeunes fragiles dont les parents n'ont pas les moyens de payer les frais des institutions dissidentes, ces jeunes qui n'ont pas de proches à l'étranger qui leur financeraient, à coups de Western union, cette éducation de la dissidence, que deviendront-ils?
Ces jeunes hommes et jeunes femmes iront bientôt grossir la queue interminable de ces demandeurs de visa pour le Brésil. Les écarts se creuseront davantage entre ceux qui auront été scolarisés dans le système haïtien, donc des bons à rien, à l'exception de quelques sauvés, et ceux qui seront issus d'un système mixte à la manière d'institutions comme Catts Pressoir, Sainte-Rose de Lima ou Saint-Louis de Gonzague, bref, ces écoles à tradition élitiste qui ont toujours su jouer de manière stratégique pour ne pas se laisser aspirer par le système...
À moins qu'on ne réduise toutes les universités du pays au niveau d'UNASMOH, je ne vois pas très bien où pourrait conduire ce nouveau secondaire que l'on veut lancer en l'état actuel...Et ce n'est ni le secteur privé haïtien, ni les nouveaux investisseurs étrangers qui embaucheront les «ressortissants d'UNASMOH». Pragmatiques, ils ont déjà opté pour la Philippine, la République dominicaine, la Jamaïque, laissant ces ressortissants aux ONG qui sont, eux, très contentes de tomber sur du vide, justifiant ainsi leurs actions sociales...
«Où est-il, le ministère vraiment fort et d’un patriotisme sage» qui osera se débarrasser de tous ces sangsues indignes entravant la marche vers le renouvèlement véritable du système de l'Éducation nationale? «Que de gens je connais qui, devant cette décision précipitée, «tremblent d’angoisse, en sachant dans quelles mains est la défense nationale», donc l'Éducation nationale! «Et quel nid de basses intrigues [...] et de dilapidations est devenu cet asile sacré, où se décide le sort de la patrie !»
On s’épouvante devant la désinvolture avec laquelle le ministère de l'Éducation nationale et de la Formation professionnelle prend cette décision. On s'épouvante devant le silence des concernés et de tous ces corps constitués comme le COSPEH, la CEEC , la FOHNEP , toutes ces instances qui sont devenues des interlocutrices connues de l'État et de l'international.
Ah ! Tout ce qui s’agite là de sottise, de pratiques de bas clientélisme, où quelques cadres au pouvoir mobilisent des enseignants à peine formés pour concevoir des modules du Nouveau Secondaire à hauteur de 50 000 gourdes! Ah! Tout ce qui s'agite là de cynisme et de cupidité! «Et, je n'ai pas à tout dire, qu'on cherche, on trouvera»...
C’est un crime d’hypothéquer ainsi la vie des petits et des humbles, de pousser des directeurs d'école à lancer leurs élèves dans une aventure incertaine en s’abritant derrière la seule autorité étatique, héritage nauséabond de la dictature, dont Haïti, si friande de liberté, mourra, si elle n’en est pas guérie. Cette éducation que nous avons si passionnément voulue, quelle détresse à la voir ainsi souffletée, plus méconnue et plus obscurcie que jamais par ces forces ténébreuses!
«Telle est donc la simple vérité, Monsieur le ministre, et elle est effroyable, elle restera pour votre ministère une souillure. On doute bien que vous n’avez aucun pouvoir en cette affaire «[...], que vous êtes le prisonnier de votre entourage. Vous n’en avez pas moins un devoir d’homme, auquel vous songerez, et que vous remplirez. Ce n’est pas, d’ailleurs, que je désespère le moins du monde du triomphe. Je le répète avec une certitude plus véhémente: la vérité est en marche et rien ne l’arrêtera.»
Aujourd’hui, peut-être, un débat est-il né sur le Nouveau Secondaire, et j'en appelle à toutes ces associations comme le COSPEH, la CEEC, le Réseau des écoles protestantes, les syndicalistes non vendus à entrer en communication avec vous pour enrayer l'officialisation de la bouffonnerie du Nouveau Secondaire tel qu'il se donne à voir en l'état actuel. Il est temps que des positions nettes s'affichent pour mettre en échec ce clientélisme qui a fait main basse sur le champ de l'éducation en Haïti, cautionnant les choix les plus bancals. Certains l'ont dit ailleurs, «et je le répète ici: quand on enferme la vérité sous terre, elle s’y amasse, elle y prend une force telle d’explosion, que, le jour où elle éclate, elle fait tout sauter avec elle. On verra bien si l’on ne vient pas de préparer, pour plus tard, le plus retentissant des désastres».
«Mais cette lettre est longue, Monsieur le ministre, et il est temps de conclure. »
J’accuse M. Roller Saint-Pierre d’être l’ouvrier diabolique de cette généralisation du Nouveau Secondaire, en tant que conseiller sur les orientations de l'éducation auprès du ministère de l'Éducation nationale et de la Formation professionnelle et en tant que recruteur/employeur des personnes chargées du travail sur les modules.
J’accuse M. Joseph Job Maurice, responsble de la Direction de l'enseignement secondaire, de s’être rendu complice (par faiblesse d’esprit?) de cette abominable bêtise que représente cette généralisation du Nouveau Secondaire à ce stade-ci.
J’accuse M. Jackson Pléteau, ancien directeur de l'enseignement secondaire et coordonateur du pôle de l'enseignement et de la qualité, d'avoir des preuves certaines de l’échec de l'expérimentation du Nouveau Secondaire mais de les passer sous silence et de cautionner cette décision bride sur le cou. Dans quel but? Compromis politique? Je l'accuse de laisser libre cour à l'affairisme spontané de gens cupides et peu soucieux de la refondation réel du système éducatif haïtien.
J’accuse M. Reynold Telfort, directeur général du ministère de l'Éducation nationale et de la Formation professionnelle, d'être complice de cette décision et de soutenir cette politique scélérate du clientélisme dans le cadre de ce dossier.
En portant ces accusations, je n’ignore pas que je me mets sous le coup de certaines critiques et des articles du Code pénal qui punissent les délits de diffamation. Et c’est volontairement que je m’y expose.
Quant aux gens que j’accuse, «je n’ai contre eux ni rancune ni haine. Ils ne sont pour moi que des entités, des esprits de malfaisance sociale». Et l’acte que j’accomplis ici n’est qu’une démarche citoyenne pour appeler à la mobilisation pour une réforme juste et donc réel du système éducatif en Haïti.
Je dirai, toujours à la manière de Zola, qu'il y a encore des citoyens dans ce pays qui ont gardé la passion de la lumière, qui veulent travailler au nom de leurs pays. Haïti a tant souffert... Et si l'éducation est le remède qui guérira notre île de cette souffrance, entendons-nous sur la nature de la potion qui doit lui être appliquée. «Ma protestation enflammée n’est que le cri de mon âme» d'Haïtienne. Qu’on ose dire que, moi, de mon côté, je défends des intérêts personnels. J'attends.
«Veuillez agréer, Monsieur le ministre, l’assurance de mon profond respect.»
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