Sobner Lherisson
La classe politique haïtienne reste fidèle à ses stratégies infructueuses depuis plus de 25 ans de lutte pour l’alternance politique à la tête du pays. Incapable de faire une alliance historique pour présenter un candidat unique, la communauté internationale doit se réjouir d’avoir eu encore cette classe politique pour conférer une certaine légitimité et légalité aux élections frauduleuses afin de garder l’image d’une démocratie démentie par la réalité des faits. Pour piéger la classe politique et la détourner du principal, la recette est simple, brandir l’organisation des élections générales pour voir les yeux des leaders politiques scintiller de bonheur. Aussi, Il suffit qu’une ambassade étrangère promet le support de son pays à chaque candidat, l’atmosphère de tension s’est vite calmée et les partis de l’opposition ont mis de côté tout autre agenda pour s’adonner à la préparation des élections. Certes, l’opposition haïtienne est bel et bien atteinte du syndrome de complicité d’élections truquées.
Comment peut-on comprendre que, depuis l’histoire électorale de ce petit pays, cette classe politique joue avec le destin de tout un peuple en optant depuis plus de deux décennies pour une stratégie infructueuse consistant à participer en âme et conscience à des élections dont les résultats sont toujours controversés ? Quelle est cette manie de participer à des joutes électorales avec les auteurs des incendies de marché, des personnes qui torturent sans avoir aucun respect pour les droits de l’homme et la vie humaine? En optant pour la vieille recette depuis plus de vingt-cinq ans, la classe politique a démontré encore son incapacité à repenser sa stratégie pour constituer une force politique nationale en se faisant complice des élections antidémocratiques avec une commission électorale taillée sur mesure pour avaliser la fraude.
Dans un tel contexte, comment garantir une transition politique transparente avec une opposition qui change d’objectifs comme de chemises en fonction des événements pour des calculs partisans, lesquels ne tiennent pas compte des aspirations profondes et légitimes du peuple haïtien ?
Selon la tradition, l’annonce des élections générales pour renouveler le paysage politique haïtien apporte toujours une lueur d’espoir au pays, mais au tournant des événements, le peuple a toujours raté sa chance d’avoir un dirigeant responsable pouvant mettre en évidence l’importance d’un débat public sur les grands enjeux de la nation et assurer la capacité du pays à redresser son économie pour une relance durable. D’après les institutions internationales, plus de 60% de la population haïtienne se trouve dans une situation de précarité et vit sous le seuil de la pauvreté. Le défit économique est donc très important à relever pour le futur gouvernement. De plus, l’État n’a pas mis en place des mesures et des politiques suscitant l’adhésion de la population.
La croissance économique d’Haïti n’est pas inclusive, les emplois ont manqué et la population arrivant sur le marché du travail n’a pas pu trouver une offre capable d’endiguer la montée du chômage. Entre autres, c’est un pays pour lequel les élections font toujours l’objet de contestation et de risques de conflit armé entre les candidats ou les partisans des candidats, car l’absence des éléments indispensables à la tenue d’une élection libre et honnête a crée de nombreux problèmes de gestion des opérations électorales qui affectent la crédibilité des urnes. D’un autre côté, la pratique des fraudes et une expérience institutionnelle insuffisante n’ont pas cessé de menacer les processus électoraux en Haïti.
Les élections, qui devraient être considérées comme une voie privilégiée de sortie de crise d’expression du pluralisme et de la volonté populaire, n’arrivent pas à satisfaire les exigences de la démocratie et de la participation populaire. Aussi, le manque de détermination des membres de la commission électorale n’a pas permis une véritable avancée. De plus, la dénonciation de l’ampleur et de la fréquence des pratiques frauduleuses montre que les élections ne sont pas toujours conformes à l’idéal démocratique. Vu les faiblesses des dispositifs du pays, la bataille acharnée qui caractérise l’organisation des élections a principalement débouché sur des troubles et des conflits violents. Pour les observateurs internationaux, du fait que les élections se passent bien dans certaines régions, ils affirment que le déroulement harmonieux du processus électoral constitue une évolution positive.
Le pire, c’est que les partis politiques de l’opposition ont fait le constat en 2001, 2006 et 2010, mais ils n’ont tiré aucune leçon de cette expérience afin d’éviter la récurrence des élections frauduleuses et des crises électorales similaires. En optant pour la prise du pouvoir personnel, l’opposition a raté encore sa chance de trouver un candidat de compromis qui incarne l’aspiration du peuple et donne la priorité au développement. Certes, il faudrait souligner que les régimes antérieurs n’ont pas laissé de solides fondations en organisant le transfert du pouvoir de manière non violente et avec autant de régularité.
À vrai dire, les chefs d’État des années précédentes n’étaient pas des modèles de démocratie en raison de leur refus systématique de faire une transition politique transparante et crédible. Pour s’assurer de leur retour au pouvoir, ces chefs d’État, pendant les 15 dernières années, ont tout fait pour contrôler et mettre la main sur tous les membres de l’appareil électoral afin de rafler le poste de président et les sièges de député et de sénateur en faveur de leur parti. Ce qui ouvre la voie à la continuité de cette formule par d’autres chefs d’État pour lesquels le maintien du statu quo devient une nécessité absolue afin d’assurer le transfert du pouvoir à un membre de leur parti.
Dans le contexte des élections de 2015, les partis politiques majoritaires et certains parlementaires ont rejeté à plusieurs reprises depuis plus d’une année la formation de trois conseils électoraux au profit de l’article 289 qui définit les critères et les conditions de sélection des membres du CEP avant qu’ils participent aux élections. L’article 289 a été accepté, Pierre Louis Opont a émergé comme président du CEP et aucun des leaders politiques n’a remis en question les mauvais souvenirs des élections de 2010 et le rôle que l’actuel président avait joué dans ces élections qui suscitaient une indignation générale dans tout le pays. Donc, ce sont bien les mêmes partisans de l’article 289 qui critiquent maintenant la crédibilité de ce CEP pour lequel ils ont contribué à sa création. En référence aux anciens CEP, il est certain qu’il y avait des gens qui faisaient preuve de responsabilité professionnelle et mériteraient le bénéfice du doute. Malheureusement la classe politique et ces parlementaires n’ont pas montré assez de sagesse, de vision et de compréhension nécessaire pour voir les choses avec une certaine logique de raisonnement.
Par ailleurs, les pays dits démocratiques ne sont pas consistants dans leur demande réitérée d’élections transparentes en Haïti. Ils ferment leurs yeux sur les exactions des dirigeants alliés et les aident même dans la fraude électorale. Un regard rétrospectif sur les élections présidentielles des années antérieures a fourni suffisamment d’évidence pour nous faire comprendre l’évolution de la prise du pouvoir dans ce pays de la Caraïbe. Sans protection policière, les Haïtiens s’exposent au caprice des groupes armés qui continuent à poser des obstacles pour le fonctionnement de l’économie, la mobilisation des facteurs de production, l’intermédiation financière et l’organisation des élections transparentes.
Vu l’importance des élections en Haïti, nous pensons que la gestion de ces dernières doit être confiée à des gens qualifiés ayant l’expertise et l’expérience dans l’organisation des joutes électorales. De plus, les critères de sélection des membres de la commission électorale sont-ils en dehors de suspicion légitime sur la crédibilité, l’honnêteté et la responsabilité professionnelle de chacun. Certes, il est dans l’intérêt des membres du CEP de chercher à inspirer la confiance des électeurs et des candidats au lieu de recourir à des décisions guidées par l’émotion et les pressions médiatiques. Par exemple, l’exclusion injustifiée du cadre universitaire Jacky Lumarque de la course électorale constitue une violation des principes démocratiques et traduit en même temps une sorte de partialité et une utilisation abusive du pouvoir du CEP dans le traitement des dossiers des candidats. Une telle décision laisse entrevoir une tentative de barrer la route aux candidats les mieux qualifiés dans une compétition électorale où certains candidats font l’objet de dénonciation publique pour leur implication dans des actes de malversations. Aussi, nous déplorons le fait que les médias sont utilisés comme une arme importante par des groupes malintentionnés pour détruire l’image des citoyens honnêtes. En référence aux élections législatives du 9 août dernier, il est étonnant d’apprendre que les candidats qui ont commis des actes de sabotage et d’agression contre les bureaux de vote ont été les plus enthousiastes à mobiliser les médias pour parler de fraude et de tentatives de destruction des centres de votes.
Sachant qu’ils n’allaient pas gagner les élections, ils ont tenté de créer des confusions en accusant les candidats les plus populaires de recourir à des procédés de violence pour remporter le scrutin. De plus, quel est l’intérêt pour un candidat gagnant de saboter une élection qui lui donne de larges avances sur les autres concurrents ? Est-ce que le CEP avait diligenté des enquêtes préalables sur le terrain ou effectué une évaluation sur l’histoire des élections dans des zones à réputation violente afin de déterminer les mesures de sécurité à mettre en place. Avec les $38 millions de dollars américains, nous pensons que le CEP aurait pu faire mieux pour éviter cette défaite.
Aussi, un exemple pertinent se réfère à la commune de Marigot où le professeur Dieudonné Lhérisson avait remporté la majorité de l’électorat en gagnant les élections au premier tour. Face aux candidats concurrents, le professeur Lhérisson était en meilleure position dans les opérations de vote avec des avancées extraordinaires pour avoir mené depuis plus de 4 ans une campagne rigoureuse couvrant l’ensemble de la commune.
Selon le rapport de plusieurs intervenants à Marigot, les mandataires des autres candidats ont dû violer la loi électorale en informant ces derniers par téléphone des bureaux où le professeur Lhérisson dominait le scrutin avec une large avance. Par contre, ces candidats ont mobilisé certains de leurs supporteurs en leur donnant des instructions de se rendre sur les lieux où se déroulaient les opérations électorales pour procéder à la destruction des boîtes d’urnes et des centres de vote dans les zones périphériques. Cela s’est passé principalement dans les sections communales de Savanne Dubois, Seguin, Macary et Fond-Jan-Noël.
Cependant, plusieurs centres de vote répartis dans d’autres régions n’ont pas été touchés ou attaqués grâce à l’intervention rapide des représentants du professeur et au dynamisme de certains notables de la région qui parvenaient à neutraliser les perturbateurs. Dans les cas d’extrême gravité, les partisans du candidat ont alerté le bureau départemental de la police de Jacmel pour solliciter le support des forces de l’ordre afin de contourner les agressions des candidats malheureux et de leurs partisans. N’étant pas en mesure de gagner la députation à Marigot, le recours au boycottage était nécessaire pour ces candidats afin de faire échec au professeur Lhérisson et de forcer le CEP à annuler les élections. Loin de reconnaître l’existence de l’échec comme étant une réalité dans le jeu démocratique, ils ont saisi les médias de la capitale pour lancer des contestations en rapport avec les résultats des élections en pointant le doigt sur le candidat gagnant comme étant responsable des actes de sabotage dont ils sont eux-mêmes les principaux auteurs.
Dans une telle situation, faut-il bien se demander quel modèle de démocratie veut-on offrir à Haïti. Peut-on établir un rapport de coexistence entre la démocratie et l’anarchie? Il n’est pas possible de continuer à demander à un peuple d’accepter l’inacceptable. Compte tenu de la faiblesse et de la déficience des structures étatiques y compris l’impuissance de l’appareil judiciaire, les activistes professionnels se croient tout permis en utilisant la presse parlée comme un mécanisme de défense après avoir saboté une élection ou en utilisant cette même presse comme une voie privilégiée pour faire passer des accusations fantaisistes et des attaques injustes contre la personnalité des gens.
Comment peut-on croire que les élections, qui représentent un facteur déterminant pour l’avenir d’un pays, soient tombées à ce niveau pour devenir l’otage de la médiocrité, des criminels, des bandits et des fauteurs de troubles. Personne n’est dupe, le potentiel gagnant d’une élection n’a aucun intérêt à recourir à des procédés de violence et des moyens illégaux pour perturber le processus électoral. Toutefois, il est regrettable que le président du CEP et ses collègues n’aient pas pris le temps nécessaire pour vérifier la validité des accusations y compris les contestations stériles des candidats malheureux en tant qu’institution appelée à gérer des élections qui représentent une étape importante pour la destinée du pays. Comment les accusations et les contestations sur les ondes peuvent avoir une influence sur le président d’une commission électorale au point d’annuler les élections de Marigot où le candidat Lhérisson était sorti gagnant.
Vu l’état d’appauvrissement du pays, il paraît que le CEP ne s’est pas rendu compte des implications financières résultant d’une pareille décision dans le cas d’un candidat qui a consenti des dépenses énormes pour entreprendre depuis 4 ans et demi une campagne électorale constructive et intense. Il convient de noter que la plupart des revendications viennent surtout des candidats qui n’ont pas réuni des votes suffisants pour gagner les élections. Si des boîtes d’urnes et des centres de vote ont été saccagés et détruits par les sympathisants des candidats, nous pensons que le CEP avait une part de responsabilité, car il devait assurer une sorte de coordination avec les instances étatiques et le service de police pour discuter des mesures de sécurité à établir en vue de protéger les centres de vote. Il n’est pas possible d’exposer un candidat au risque et à la boucherie dans une élection où les bandits font la loi et sèment la terreur. Rien n’est sûr que le CEP va prendre des mesures nécessaires pour empêcher la réitération d’une telle tragédie, car les candidats bandits ainsi que leurs hommes de main ont transformé les sections rurales de Marigot en un véritable champ de bataille qui va rendre difficile, voire impossible, l’organisation des prochaines élections.
En termes de proposition, il serait important que le CEP entreprenne des démarches auprès des instances concernées afin de solliciter la présence des éléments issus des unités spécialisées de la police ou des soldats de la Minustah pour sécuriser les centres de vote dans les régions turbulentes à Marigot afin d’éviter l’expérience d’une catastrophe similaire. Par exemple, dans la section communale de Seguin, la population s’étonne de voir la passivité des officiers de police face aux actes de violence perpétrés par des individus armés qui ont saccagé les bureaux de vote et détruit les boîtes d’urnes.
Selon les témoins oculaires, il paraît que les agents de police n’étaient pas en mesure de maintenir la sécurité des urnes face à la supériorité des armes utilisées par les bandits pour effectuer leur opération de sabotage. En réalité, une telle situation ne concerne pas seulement Marigot, elle affecte aussi plusieurs autres villes de province y compris la capitale où les centres de vote ont été attaqués par des hommes de main utilisés par certains candidats pour faire échec à d’autres candidats offrant la meilleure potentialité de gagner.
Enfin, le département du Sud-Est nous laisse l’impression d’un département piégé sur le plan électoral. Les résidents de la zone ne cessent de soulever l’hypothèse d’une influence régionale qui risque d’affecter le professionnalisme et la gestion impartiale des opérations du bureau départemental de la police de Jacmel. Contrairement à Marigot, il faudrait féliciter le dynamisme et le travail des officiers de police des Cayes-Jacmel qui avaient fourni un service efficace et performant pour limiter l’ampleur des dégâts. Compte tenu de la tournure des événements et des enjeux relatifs à la situation actuelle, il est absolument nécessaire d’exhorter la population à rester vigilante pour éviter que Marigot soit devenue l’otage des mêmes agresseurs et des candidats perturbateurs pour les prochaines élections. En définitive, il est souhaitable que le pays dispose un jour de vrais patriotes et d’hommes de courage pour combattre cette pratique déloyale qui continue à alourdir le bilan de l’État et à détruire les fondements de notre société.
Sobner Lherisson
Economiste Financier
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