Kern E. JEAN-FRANCOIS ‘’Donnez-moi à faire l’éducation de la jeunesse et je changerai la face du monde.’’ Leibnitz Regagnant ses pénates en 1958, après une visite en Ouganda, splendide pays d’Afrique orientale, Sir Winston Churchill, Premier ministre britannique, a déclaré : « J’ai découvert la perle de l’Afrique ». Cet illustre homme d’Etat anglais, ce littérateur nobélisé en 1953, héros de la Seconde Guerre mondiale, a par ailleurs écrit : « Gouverner c’est prévoir, c’est tout prévoir ». Souscrivant volontiers à cette éloquente vérité, le Ministère de l’Education nationale et de la Formation professionnelle (MNFP), dans sa lutte constante pour une année scolaire fructueuse, avait fixé, par le biais de la direction de la planification, entité créée en son sein, la réouverture des classes pour l’année académique 2015 – 2016 au lundi 7 septembre. En effet, comme prévu, avec son cortège traditionnel de couleurs et de rythmes composant la magie de son folklore tout particulier, la rentrée s’est effectuée à la date prévue. Unique en son genre, le spectacle que la gent scolaire nous offre chaque année, à la rentrée de septembre, ne manque jamais de charme. Mais aussi de pathétisme, si à l’enthousiasme parfaitement compréhensif des grands, on ajoute les larmes innocentes des tout petits. Et dans mes réminiscences, je me souviens à l’instant même, comme s’il s’agissait d’hier, de ma première journée de classe. Quand mon feu père, avec une joie et un bonheur débordants, me tenait par la main pour m’amener à l’école maternelle, la crèche, comme on appelait autrefois le kindergarten chez ‘’tante Yvette’’ sis entre les rues l1 et 12 M au Cap-Haïtien, cette grande ville à l’aspect colonial, au caractère unique à cause de ses rues étroites, de son parler typique, de sa cuisine exceptionnelle et de son histoire glorieuse, la vaillante et fière cité de Me Jérôme Adhémar Auguste, cet homme réputé pour ses vertus civiques et sa droiture intransigeante, du milliardaire culturel, le Dr René Piquion, du poète et caco de la plume, Luc Grimard, le patriote intraitable et chantre de l’éternel matin. C’était sous la présidence de Paul Eugène Magloire, on ne payait alors que la modique somme de 5 gourdes/mois. Ne comprenant pas encore toute l’importance et la valeur des études, en dépit de la garantie donnée qu’il reviendra me chercher plus tard, je me rappelle avoir pleuré ce jour-là comme un veau. Ah ! Le bon vieux temps… c’était la belle époque… Papa, qu’il me soit permis de te dire par-delà le tombeau avec les larmes aux yeux et le cœur plein d’amertume, merci pour tout, et sois convaincu de ceci : ton enseignement demeure. Donc, après deux mois et demi de farniente, délaissant pubs, disco-clubs et plages de vacances, la jeunesse estudiantine est retournée à ses livres. À ses amours des premiers jours. Et, dans l’ambiance désormais retrouvée des salles de classe où trône, omniprésente, l’odeur de la craie ; le parfum de l’encre frais, mêlé à celui non moins étrange des livres neufs, des futurs bacheliers préparent l’avenir. Les cours ont repris en effet depuis lundi, dans la plupart des lycées et collèges de la capitale. Ce qui, à certaines heures de la journée, provoque une très vive animation au cœur de la cité, à la grande joie des chauffeurs de taxi, conducteurs de bus et de camionnettes publiques qui, avec la rentrée, ont retrouvé dans le monde des potaches une clientèle dense dont, dès juin, ils étaient privés à cause de la fermeture obligatoire des établissements scolaires . Du côté des commerçants, le même optimisme s’observe. Libraires, marchands de chaussures, bouquinistes, petits boutiquiers et détaillants de la Grand-Rue qui se plaignaient amèrement de la mévente, en un mot, des méfaits de la morte saison, retrouvent leur bonne humeur d’antan. Les bonnes affaires, les gros bénéfices en perspective les aident, on ne peut plus, à retrouver leur allégresse d’avant la canicule. On conviendra avec nous que, parmi les dates les plus importantes de l’année, celle de la rentrée des classes occupe une place de choix. C’est l’avenir du pays, son prestige et sa prospérité qui sont en jeu. Dans une pareille entreprise, il ne faut rien de moins que la collaboration de tous les citoyens pour l’amener à bonne fin. Les parents sont naturellement les plus directement intéressés. Il en est de même des enseignants à tous les degrés. Mais chacun de nous au pays doit se demander s’il ne peut de quelque façon apporter son concours à cette tâche en vérité très lourde mais combien agréable : le développement intellectuel, technique et moral de la jeunesse haïtienne. L’éducation est tout d’abord la responsabilité de ceux qui ont choisi cette admirable vocation d’instituteur ou de professeur. Pour remplir leurs devoirs de la façon la plus fructueuse, il est indispensable pour eux de vivre dans le climat psychologique et moral le plus favorable.Dans la vie, on ne fait vraiment bien que ce que l’on fait avec enthousiasme et amour. L’instituteur doit avoir une haute conception de ses fonctions, être persuadé de la signification de son rôle dans le progrès social, avoir une vive conscience de sa dignité, même dans les plus humbles écoles, et aimer ses élèves d’un attachement sincère et à toute épreuve. Mais il est difficile pour les membres de l’enseignement de se maintenir à un tel niveau de dévouement et d’idéalisme si nous tous, leurs concitoyens, nous ne facilitons pas le développement de cet état d’âme. Quand la société procurera-t-elle aux éducateurs des conditions de vie honorables, c’est-à-dire une rémunération qui leur permettrait de répondre à leurs légitimes besoins ? Malheureusement, les pays n’ont pas toujours les ressources suffisantes pour subvenir aux frais si élevés d’une éducation moderne. Mais ne faudrait-il pas faire des efforts héroïques en ce sens ? Heureusement, le traitement n’est pas la seule récompense du professeur, ni la plus grande. Sa vraie récompense est d’ordre moral. Sa récompense est de voir l’esprit et le cœur des élèves se développer, s’ouvrir, sous sa direction, à une plus grande lumière et à une plus profonde bonté. Et surtout de jouir de l’affection et de la reconnaissance de ses élèves et, souhaitons-le, du respect et de l’estime des parents. Il n’est pas rare de voir des hommes et des femmes conserver, pendant toute leur vie, le souvenir d’un ancien professeur et rendre témoignage de son influence pour les succès obtenus dans leur carrière ou leur profession. L’humble rédacteur de ces lignes, fonctionnaire public de son état, poursuit une carrière d’environ quarante ans dans l’enseignement public et privé. Il se réjouit d’avoir choisi une carrière qui lui a donné des satisfactions intellectuelles et morales que nulle autre occupation n’aurait pu lui apporter. Il le ferait encore s’il avait à le faire. Nous n’hésitons pas à dire que les professeurs qui se donnent consciencieusement à leur tâche ont trouvé l’une des plus sûres sources de vrai bonheur. Ils ne tardent pas en effet à se rendre compte qu’ils sont parmi les citoyens les plus utiles et que, durant une longue vie d’enseignant, ils pourront accumuler de vrais trésors d’affection, d’estime et de reconnaissance. Une fortune gagnée dans les affaires, fortune à laquelle ils auraient peut-être pu aspirer, ne leur aurait apporté qu’une bien faible partie des satisfactions qui sont et qui seront toujours les leurs. Ils sont riches de ces trésors qui ne périssent jamais. Nous voudrions que de pareilles réflexions, bien simples, mais très sincères puissent encourager tous les enseignants au début d’une année scolaire, à se consacrer à leur tâche avec une plus grande fierté et une nouvelle ardeur, qu’elles puissent aussi encourager une jeunesse d’élite à choisir l’enseignement comme carrière si elle veut rendre des services précieux et durables à son pays et à l’humanité. Bonne année scolaire à vous tous, collègues professeurs. Ce souhait sincère, qui émane du plus profond de mon cœur, s’étend à vous aussi chers élèves de mon pays. S’il est vrai que l’étude est la préparation d’un avenir assuré, redoublez d’ardeur en vous mettant sérieusement au travail dès cette semaine, étant pleinement convaincus de ce dicton : « Qui veut juin, prépare septembre. » Kern E. JEAN-FRANCOIS kernjeanfrancois@yahoo.fr Cell phone 3815-4561