En 2011, alors qu'elle vit tranquillement à Tampa, sur la côte Ouest de la Floride, aux États-Unis, Daphnée s'arrête un matin et fait un choix. Elle décide de revenir en Haïti, son pays qu'elle a laissé depuis dix-sept ans. La jeune mère de famille plie bagage, emportant avec elle sa passion pour l'artisanat haïtien et ses deux enfants. Aujourd'hui, quand on lui demande si elle ne regrette pas son choix, Daphnée hésite. C'est que les choses ne sont pas toujours roses pour cette femme de 36 ans. Après son retour en Haïti, Daphnée travaille pour l'ambassade américaine à Tabarre où elle tient une boutique artisanale. En plein dans le métier qu'elle adore, elle développe ainsi des relations personnelles avec les artisans. « J'avais toujours leurs intérêts à cœur et ils en étaient conscients. Je les aidais à améliorer leurs produits et je les aidais à mieux présenter leurs œuvres. Bien sûr, ils vendaient mieux aussi », confie-t-elle. Son contrat terminé, Daphnée ne veut certainement pas changer de filière. « J'adorais ce que je faisais. J'ai alors compris que c'était le moment d'ouvrir mon propre magasin », raconte la jeune femme, le regard clair et direct. Elle traverse à Valerio Canez donc un jour et demande à rencontrer le propriétaire pour lui expliquer son projet. Ce dernier s'emballe. "Tisaksuk" est né. On est fin août 2013. Son magasin artisanal vient de fêter ses deux années d'existence. « La route n'est pas facile pour un jeune qui veut ouvrir sa propre entreprise en Haïti. Les désillusions sont grandes, le financement est compliqué. Mais je tiens bon. L'artisanat haïtien est le noyau du pays. Les artisans ont besoin d'encadrement, d'encouragement. On ne peut pas reléguer l'artisan au dernier rang. Cela doit être un sujet essentiel pour l'État », affirme Daphnée d'un ton ferme. Créole jusqu'au bout des ongles, Tisaksuk, comme tout le monde l'appelle, se fait un plaisir de porter du made in Haiti. Le collier qui va si bien avec la robe blanche qu'elle porte ce samedi après-midi le confirme. Ses bagues et bracelets aussi sont faits par des artisans qu'elle représente. Crâne rasé ou tèt kale, si vous voulez, yeux vifs, elle est élégante sans être excentrique. Pour sa première participation à Artisanat en fête les 10 et 11 octobre, Tisaksuk présente sa toute nouvelle collection baptisée "Viv Haïti". « Pour nos deux ans, nous avons lancé la collection "Viv Haïti" qui est une ligne de sacs (messenger bags) à homme et à femme. C'est une collection qui m'est chère parce que quand je l'ai imaginée, je revivais mon enfance. Ce sont des sacs en cuir peints à la main avec des scènes de rue d'Haïti d’antan. Par exemple, des enfants qui jouent à la marelle, sautent à la corde ou encore des marchandes de fruits qui circulent dans les quartiers, etc. Beaucoup de personnes se retrouvent dans cette collection qui connaît un grand succès depuis son lancement. J'en suis très fière », confie la jeune femme. Un autre cadeau offert aussi pour les deux ans de la compagnie, une manufacture. Tisaksuk possède désormais son propre atelier, situé à Carrefour. « Nous sommes à un stade de nouveau-né. Mais c'était un gros projet que nous avons réussi à mettre sur pied. Nous aurons ainsi plus de contrôle sur la qualité des produits et sur leurs prix aussi », explique-t-elle d'une voix passionnée. « Les gens se plaignent que les produits artisanaux sont chers, mais il faut comprendre qu'il est difficile de trouver certaines matières premières en Haïti. Il faut tout importer et ça coûte cher aux artisans », précise-t-elle. « À Tisaksuk nous donnons l'assurance aux clients de la durabilité du produit et aussi de la finition. Les prix varient entre 3 dollars américains et X. On fait de tout. Dès que quelqu'un a un concept en tête, on s'attelle à le matérialiser. Même les plus compliqués. Et tout est complètement réalisé en Haïti ! », assure la femme d’affaires. Accro aux réseaux sociaux où elle est toujours au centre de tous les débats, Daphnée a établi sa clientèle à partir de là. « Je suis Tisaksuk sur Facebook, Instagram et Twitter. Les gens connaissent mon nom et aussi le nom du magasin. Nous sommes à Valerio Canez à Tabarre, à l'étage. J'expédie aussi des commandes à l'étranger pour ceux qui le veulent. Nous cherchons actuellement un local à Pétion-Ville pour être plus près des clients », informe-t-elle. Pour la propriétaire de Tisaksuk, Artisanat en fête est la « fête des artisans, leur moment ». « En plus de cette superbe initiative, j'espère aussi que le prochain gouvernement mettra l'artisanat dans sa liste. C'est le meilleur moyen de vendre le pays. Les étrangers, la diaspora, tout le monde voudrait avoir un petit souvenir made in Haiti. Il faut supporter et encourager la production locale », suggère Daphnée. Les 10 et 11 octobre, au Parc historique de la canne à sucre, Tisaksuk promet que les acheteurs d'Artisanat en fête ne seront pas déçus. « Je vendrai seulement mes sacs de la collection Viv Haïti. Ils sont entre 20 et 135 dollars américains. Nous en avons donc pour toutes les bourses. Je vous attends, et si vous me suivez sur les réseaux sociaux et que vous me voyez, venez me saluer : je ne mords surtout pas ! », conclut la jeune femme, sourire éclatant qui révèle deux rangées de dents blanches bien alignées.