Pour un homme qui vient de parcourir neuf départements, Steven Benoit ne crève pas de fatigue. Dans le bureau du rédacteur en chef ce mercredi soir, il est assis, détendu, répondant aux questions sans hésiter. Calme mais énergique, on peut reprocher à l’ex-sénateur ce qu’on veut, mais jamais la maîtrise totale de ses discours. Son énergie est contagieuse. Sa volubilité, aussi célèbre que le timbre de sa voix, n’étonne plus. Il s’exprime rapidement en créole, à grand renfort de gestes de la main. Comme dans une conversation animée avec des amis de longue date, Steven déballe infos, anecdotes, chiffres et noms en grand connaisseur.
Ce n’est pas encore mon tour de le questionner. Je suis assise à l’écouter me vendre avec conviction ses projets, ses rêves, sa vision. À 50 ans, Steven porte l’âge comme un parfum discret. Seules ses tempes grisonnantes tentent de rappeler qu’il n’est pas un adolescent rebelle. Son maillot blanc frappé du logo jaune et bleu de son parti Konviksyon est un peu froissé ; c’est que le candidat revient d’une visite où il a embrassé plus d’une centaine de marchandes. Simple, seul une montre enserre son poignet. Dans sa tête, Steven Benoit est déjà assis derrière son bureau au Palais national. Ses réponses sont longues mais pas lassantes. Son discours direct, clair, précis. Il ne s’embrouille pas même quand je lui pose les questions les plus intimes.
Écolier turbulent, le politicien fréquente les institutions chrétiennes toute sa vie. De Jean-Marie Guilloux à Saint-Louis de Gonzague, le député devenu sénateur est studieux. « M pat janm kotwaye fi lè m te lekòl, confie-t-il sur un ton badin. M vin rankontre ak fi jous lè m al nan inivèsite. » À la fin de son cycle secondaire, Steven part pour les Etats-Unis étudier l’administration publique. « J’ai toujours aimé servir les autres. Je me suis toujours vu dans des postes où je rendais service. A l’université, tous mes petits boulots avaient rapport à ce domaine. J’ai travaillé dans des bars, des restaurants, des hôtels… » Avec en même temps un baccalauréat en sciences politiques, le jeune homme rêve déjà de faire carrière dans l’Etat, au service de son pays.
Rigide et discipliné, Steven rejoint la US Airforce et y reste cinq ans. « J’étais résident à l’époque, insiste-t-il. Tout le monde pense qu’il faut être américain pour faire partie de l’armée américaine : c’est faux. Bien sûr, entretemps, j’ai remis ma carte de résidence. Dès que j’ai été élu sénateur de la République, je trouvais qu’il n’était pas normal que je détienne une résidence américaine. Maintenant je possède un passeport avec un visa qui expire en 2017 », raconte le candidat. À son retour en Haïti en 1993 après dix ans d’absence, l'homme travaille au ministère des Affaires étrangères, puis gère Le Ritz. Le président Préval tombe amoureux de sa sœur, Geri Benoit. Les tourtereaux se marient et Steven prend un poste au cabinet de sa sœur, mais ne quitte pas pour autant l’hôtel de la famille Buteau. Plus tard, en 2001, il abandonne les deux postes et ouvre sa propre affaire, Le Regency, un night-club qui a connu des beaux jours avant 2004.
Né le 21 avril 1965 d’une famille de trois enfants, Steven Irvenson Benoit est venu au monde sous le signe du Taureau. Bouillant et chaleureux, il mise sur son parcours politique pour accéder à la magistrature suprême le 7 février 2016. Dans sa campagne électorale qu’il mène de pied ferme depuis 40 jours, le politicien parle de lutte contre la corruption, d’installation de grands hôpitaux, de création d’emplois, d’éducation, de formation professionnelle, de renforcement des centres de santé, de l’énergie… bref le b.a.-ba de tout candidat. Sauf que Steven, lui, avance des chiffres, des statistiques et a l’expérience en politique. « Je suis le seul à avoir gravi les échelons. J’ai été député, puis sénateur, maintenant je brigue la présidence », explique-t-il avec assurance.
Le candidat à la présidence promet aussi un avenir plus sain pour les jeunes. « J’ai connu l’époque où il y avait une vingtaine de cinés au centre-ville de Port-au-Prince. Les stades accueillaient tous les vendredis des championnats interscolaires, etc. Les jeunes avaient des choses à faire. Il faut redonner espoir à la jeunesse. Les universités doivent être à la portée de tous. Pas des petites facultés pouvant accueillir 100 futurs médecins, mais de grands campus universitaires où les jeunes, à 18 ans, peuvent déjà laisser leurs parents pour expérimenter la vie dans un campus. Ils feront des erreurs, ils goûteront à l’alcool, éventuellement à la drogue, mais ils sauront que c’est mauvais et s’arrêteront là. Moi, je n’ai jamais touché à la drogue, même à la marijuana. Je n'en supporte même pas l’odeur.
Fort de son expérience et de ses succès passés (le salaire minimum, rappelez-vous), Steven n’a peur d’aucun candidat. « J’aime les challenges », lâche-t-il, sourire confiant aux lèvres. Fan du Bayern de Munich, de l’Allemagne en général, il avoue aimer ce pays pour sa détermination, sa combativité, son désir poussé de gagner... comme lui face à l'élection présidentielle. Célibataire endurci et père de quatre enfants âgés entre 5 et 13 ans, il n’a jamais été marié. « Je partage ma vie avec une jolie femme, mais elle sait et comprend que je suis marié avec Haïti. Elle me supporte beaucoup et a toujours été là pour moi », avoue celui qui aime recevoir chez lui et boire de la bière - Heineken de préférence - avec ses amis, surtout lors des matchs.
Steven est #TeamApple. iPhone, Mac Book, iMac, u name it! « Je suis branché technologie, mais je ne suis pas un malade des réseaux sociaux. On avait créé un faux compte Facebook à mon nom et on l'utilisait pour demander de l’argent à mes amis, révèle-t-il. Depuis lors, je suis un peu hésitant personnellement, mais j’ai une équipe qui veille à ma présence sur le net pour le bien des élections. Quand il le faut, je donne mon accord pour certains messages, sinon elle gère bien. »
Amoureux aussi des fêtes, de la danse et de la musique, l’ex-sénateur pense que la « culture haïtienne est unique ». « Je sais que grâce à notre art, notre gastronomie, notre artisanat, nous pouvons attirer les touristes. Il faut juste la stabilité politique. J’ai vu Azor faire trembler les scènes de Tokyo. J’ai vu Tabou Combo jouer devant des milliers de gens, plusieurs fois, au Central Park à New York. Nous avons tout pour plaire », témoigne le bon vivant. Grand fan du Tropicana, Steven avoue avoir parcouru le pays avec le groupe à l’occasion des fêtes champêtres, allant d'une ville à l'autre avec « La fusée d'Or ».
Alors que l’entrevue se termine sur une note conviviale, le candidat à la présidence adresse un dernier message aux jeunes. « Il faut s’impliquer. Les jeunes sont l’avenir du pays. Bientôt je ne serai plus là, mais il faut former des jeunes qui aiment leur pays et qui sont prêts à servir », me lance-t-il d’une voix ferme, espérant avoir gagné mon cher petit vote.
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