L’allée qui mène à la maison du candidat à la présidence est bondée. Entre les voitures garées, les deux gros bergers allemands qui font des va-et-vient méfiants, les visiteurs qui attendent, ses coéquipiers qui discutent entre eux et supporteurs simplement venus le saluer, la journée de Jude Célestin s’annonce sans répit. Il est 9 h 45 am. On s’assoit au premier salon attendant notre tour. La demeure est spacieuse, conviviale. Une télé 55 pouces diffuse en silence un feuilleton que personne ne regarde. Mes yeux tombent sur une Bible posée au coin d’une table. L’arôme du café que me verse le serveur chatouille agréablement mes narines... Il est déjà 11 heures. On attend encore JC.
Mocassins noirs, pantalon bleu marine et chemise grise, il apparaît enfin, les lèvres fendues d’un grand sourire d’excuse, la main tendue pour nous saluer. Ses manières sont hors pair. Un gentleman avisé. Pourtant, ce n’est pas le Jude Célestin reposé qui avait visité les locaux du Nouvelliste au début du lancement de sa campagne électorale quelques semaines de cela. Il a maigri. Ses yeux sont cernés et s’ouvrent à peine. La fatigue accumulée par les nuits blanches le rattrape lentement. Mais il tient bon, la bataille n’est pas finie. Il nous guide près de la piscine, sur une table ronde, à l’écart du bruit de la maison. À la minute où Roberson Alphonse commence avec les questions, l’homme change. La bête en lui se réveille. J’assiste à un tac-au-tac poli entre les deux hommes. Ils sont tous deux en terrain connu. Mais le candidat à la présidence maîtrise bien les leçons qu’il a apprises ses dernières années. Même si certains lui reprochent de n'avoir participé à aucun débat, il nous fait entrer dans son antre et parle politique, économie et vie privée.
Son regard perçant brille tandis qu’il répond avec fermeté. Il est direct sans être arrogant. JC dégage une aura d’autorité. Autour de lui, on le respecte, on l’admire mais on n’a pas peur de lui. Sous son air désinvolte, on devine un caractère fort. « Je suis un homme rigoureux, discipliné », me confie-t-il une trentaine de minutes plus tard dans un sourire en coin de séducteur. Ses dents blanches contrastent avec sa moustache fournie d’un noir de jais. « Pardonne mon air pâle, commence JC de sa voix basse et profonde. Je suis rentré à 3 heures du matin, je me suis couché à 5 heures et me suis réveillé à 6 heures pour une réunion. » Son visage fraîchement rasé montre en effet la fatigue, mais il exécute avec plaisir son devoir de candidat.
Tout jeune, JC ne se voyait pas dans la politique. Il a toujours aimé les travaux manuels. Ses parents, enseignants de formation et propriétaires de plantations de café, lui ont offert à lui et à sa sœur Rita une enfance heureuse. Son cycle scolaire se déroule entre le Petit Séminaire, Fernand Prosper et le Centre d’Études Secondaires. Très turbulent, meneur de la classe, taquin mais intelligent (il boucle ses études secondaires à 16 ans), il est le chouchou des professeurs et des jeunes filles. « J’embêtais tout le monde. Mes camarades et moi faisaient les quatre cents coups mais nos notes étaient toujours très bonnes. Je ne dirai pas que j’étais toujours le premier de ma classe, non, mais j’étais parmi les meilleurs. Très bon en maths, en chimie et en physique. » Fort de ces aptitudes, Jude part étudier le génie mécanique en Suisse puis revient en Haïti pour continuer à l’INAGHEI. Avant de créer le CNE, il est directeur d’usine à la Minoterie, propriétaire d’une entreprise de transport et se verse ensuite dans l’agriculture en exportant le café de ses parents dans des pays comme le Japon.
Il parle de sa vie avec passion, le regard perdu des fois, quand il relate certaines anecdotes de son enfance dans la maison familiale. "D'aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours eu les mêmes amis. Mes amitiés datent d'au moins trente à quarante ans. Je ne sais pas comment je pourrais vivre sans eux ; de toute façon je n'ai jamais essayé", confie le natif des Gémeaux. Quand il s'exprime, Jude Célestin agite les mains, comme s’il pétrit ses idées, les caresse, les retourne comme pour en examiner les imperfections. À 53 ans, la vie ne l’a pas abîmé. Quelques poils blancs éparpillés çà et là sur ses poignets dépassent les manches de sa chemise, à chaque geste. Sa virilité et son charme ne passent pas inaperçus.
Pendant tout le temps de l’entrevue, le défilé de supporteurs ou d’amis n’arrête pas. Mais, comme nous, ils devront attendre leur tour même pour serrer la main de l’homme. Candidat à la présidence malheureux en 2010, JC, à deux jours des élections, est confiant. « Durant ma campagne, j’ai vu l’engouement des gens lors de nos rencontres. Ils étaient heureux de me voir, de m’embrasser, de m’assurer de leur soutien. Les jeunes composaient la majorité du public. Ils cherchent un leader, quelqu’un en qui ils peuvent avoir confiance, qui ne les trompera pas. Je sais qu’ils perdent espoir au fur et à mesure, mais je veux leur prouver que le pays a toutes les ressources qu’il faut pour leur offrir ce qu’il y a de meilleur », assure JC. « Un jeune a droit aux loisirs, à l’éducation. Un jeune entrepreneur doit pouvoir frapper à la porte de la Banque de l’État et trouver un crédit. Nous comprenons les frustrations et nous sommes prêts à y pallier », continue l’homme fort du parti LAPEH.
Une journée avec Jude Célestin est « intense », lâche-t-il, un tantinet coquin. Il est un lève-tôt et un couche-tard. Ses journées sont planifiées à la lettre avec quelques dérives près. « Je ne m’arrête jamais. Mon passe-temps favori est le travail. Ma vie tourne autour de ça. » Divorcé, JC est père de 6 enfants et non de 25, comme les mauvaises langues le prétendaient. « J’en avais deux douzaines ; pendant la campagne, à ce qu’il paraît, j’en ai perdu quelques-uns puisque maintenant je n’en suis qu’à une dizaine. Après mon élection je suis sûr que le nombre diminuera à nouveau », dit-il moqueur. Pour garder la forme, le candidat fait beaucoup de sport. « Je suis un homme athlétique, je ne négocie pas mon sport. Je fais de la moto aussi, j’aime les sports automobiles. Et avant quand j’avais plus de temps libre, je chassais », confie le candidat.
Son Samsung Galaxy S6 n’est jamais trop loin. « Je suis très technique, j’adore tous les gadgets. Je respecte les produits Apple, mais je préfère mon Android », avoue JC. « Je lis beaucoup aussi. Je peux lire plusieurs livres en même temps. Actuellement je dévore tout ce qui est écrit sur Obama et mon livre de chevet est celui sur le Pape François ». Dans cette grande maison où il vit seul avec son grand-père, JC n’a pas beaucoup de temps pour les loisirs. Mais il écoute du compas, du rap, du jazz, de l’opéra aussi. « Malheureusement je ne sais ni chanter ni danser, je n’ai aucun don de ce genre, mais j’ai beaucoup de projets pour la culture du pays. Vous pouvez constater que beaucoup d’artistes appuient ma candidature, c’est parce que je les respecte, je les admire et supporte leur musique aussi », explique le fan de Pipo, d’Arly, de Gazzman, de T-Jo Zenny, entre autres.
« On dit que vous êtes un homme à femmes... »
Il sourit. Rit. Puis répond en me regardant droit dans les yeux.
« J’adore toutes les femmes. Elles sont extraordinaires », avoue JC. J’adore ma défunte mère. J’ai aussi cinq filles. Les femmes sont des êtres spéciaux. Je me rappelle de mon expérience avec elles au CNE. Nous avons formé 517 opératrices autonomes. Les équipements qui étaient manoeuvrés par les femmes étaient nettement mieux conservés que ceux des hommes. Quand une femme travaille, elle s’assure que l’argent entré va dans son foyer, ce n’est pas toujours certain pour un homme », confie-t-il encore.
Jude Célestin ne boit pas d’alcool. N’y a jamais goûté. Il n’aime pas non plus le café, il est plutôt thé. Fervent Catholique, il ne fume pas, mange sain, fait du sport… Presque trop parfait pour un politicien.
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