J’envie les gens qui avant midi ont de l’énergie à en revendre (non, je ne suis pas du matin). Stella Jean fait partie de cette catégorie. Je suppose que le déjeuner haïtien dont elle rêvait tant l’a aidée à se booster. En effet, la designer s’était assurée que j’arriverais après 9 h. « Je me suis affamée deux jours pour pouvoir bien manger mon petit déjeuner, me confie-t-elle dans un grand rire enfantin, je ne le raterais pour rien au monde ! » À 10 heures tapantes, elle m’attendait au fond du hall menant à sa suite au Karibe, sa robe bustier colorée de la collection printemps-été 2015 virevoltant autour d’elle, tandis qu’elle nous faisait de grands signes de la main pour nous indiquer le chemin. Encore une fois, sa simplicité m’étonne. Je la découvre sous un autre éclairage. Stella Jean n’a pas une beauté tapageuse. Non. C’est plutôt le genre orchidée, reposante, fraîche. Une femme qui ne fait rien pour être belle. « Bonjour, dit-elle avec un accent français en me donnant deux bises en guise de bienvenue, asseyez-vous… »
Maquillage très léger, queue de cheval bien attachée, tour de cou doré avec une croix et une médaille de la Vierge comme pendentifs, un bracelet artisanal, une montre neutre et une bague à l’annulaire gauche, c’est tout. Seule la robe avec les dessins de marchandes de fruits du pays attrape l’attention. Sandales à talon plat, son mètre quatre-vingts ne passe pas inaperçu. Stella est un ex-mannequin. Elle en garde toujours la carrure après deux grossesses heureuses. C’est comme ça d’ailleurs qu’elle entre dans la mode. Un défi face aux Italiens qui lui faisait se sentir hors de chez elle, à cause de sa peau métissée. « À l’école j’étais la seule Noire, et on me demandait tout le temps d’où est-ce que je venais alors que je suis née et j’ai grandi en Italie », relate-t-elle. « Mon père est italien et ma mère haïtienne. Et malgré cela, on voulait me tenir à l’écart. J’appartenais légalement à ce pays, mais c’était comme si je n’avais pas de papiers. Pourtant je ne pouvais pas me considérer comme une Haïtienne à part entière, encore moins une totale Italienne. J’appartenais à un monde entre les deux. Un monde bien à moi », raconte tranquillement la trentenaire. Ce rejet va la pousser à s’exprimer. La mode va devenir un outil.
La mode « Wax and Stripes »
En 2011, la jeune styliste participe à un concours qu’organise Vogue, « Who’s on next? ». « Ce qui est drôle, dit-elle avec un sourire en coin, c’est que les deux premières fois où je me suis inscrite à ce concours, on n’avait pas accepté ma candidature. J’avais été renvoyée ! Mais quand j’ai présenté ma vraie identité, une collection qui comprenait des chemises à rayures (ce qui faisait très italien, comme mon père) mélangées avec des imprimés africains, les wax, qui sont l’emblème de l’Afrique, de mes racines noires, donc d’Haïti (la première République noire du monde), j’ai été acceptée ! J’avais mis ces deux éléments ensemble pour dire que j’étais le résultat de ce mélange », explique Stella.
La mode, pour Stella Jean, est beaucoup plus que confectionner de beaux vêtements. « La mode a un pouvoir qu’on ne peut soupçonner. Quand un vêtement fait le tour du monde dans les magazines, sur Internet et dans tous les autres médias, c’est un message qui se transmet. Et c’est ce que j’ai fait à travers mes collections. J’ai voulu montrer que deux cultures opposées peuvent être égalitaires », précise-t-elle.
De temps en temps, la belle louve de Rome, Stella Navarino à l’état civil, lance un mot italien quand le terme français ne lui vient pas rapidement. Mains jointes, le dos bien droit, la dame s’exprime avec passion.
Depuis son lancement en 2011, la marque Stella Jean a déjà présenté six collections. Celle inspirée d’Haïti lancée pour la période printemps-été 2015 a eu un succès fou. « C’est extraordinaire, dit la créatrice les joues roses d’excitation. J’ai toujours voulu présenter Haïti comme je le voyais, comme je le connaissais. Les gens ont une image grise du pays depuis le tremblement de terre. Haïti est tellement riche culturellement que je me devais de le représenter d’une façon plus joviale. » Cette collection est complétée par des accessoires comme des bijoux en corne, des bourses en papier mâché ou des perles.
S’attacher à ses racines est, pour Stella, une autre façon d’aimer sa mère, cette femme forte et amoureuse de son pays qui l’introduit dans le milieu du mannequinat grâce à son ami Egon, ex-époux de la grande designer Diane Von Fürstenberg. « Un jour j’ai surpris ma mère en train de danser le morceau ‘’David’’ du groupe compas DP Express, seule dans notre salon, des larmes coulaient sur ses joues. J’étais étonnée et émue de voir une femme si forte être touchée à ce point par les paroles d’une chanson. C’est à ce moment que j’ai compris qu’Haïti est un pays qui ensorcelle », raconte la jeune femme d’un air nostalgique.
Aujourd’hui célèbres, les créations de Stella Jean sont portées par plusieurs stars, dont Beyoncé et Rihanna. « Je ne suis pas dessinatrice et ceci m’avait complexée à mes débuts. Beaucoup de gens utilisent des croquis, mais moi j’ai commencé directement sur les corps humains. Je ne dessine pas ! », avoue la native des Gémeaux. Ses enfants lui ont inspiré la collection enfants de sa ligne. « Mon garçon n’aime pas trop ces choses colorées, ma fille, si, par contre », lâche-t-elle dans un rire. « J’aurais voulu les emmener ici en Haïti, mais ils sont en pleine année scolaire », dit-elle les yeux brillants d’amour maternel. Ses maillots "Port-au-Prince 22" sont un hommage à son fils d’ailleurs ; 22, pour la date de naissance de ce dernier. « Mes enfants ne parlent pas créole, mais ils aiment Carimi et connaissent par cœur les chansons de ce groupe compas », dévoile encore la designer en riant.
Projetant de monter une collection avec les artisans de Mod Ayiti l’année prochaine, Stella se dit satisfaite des produits que lui proposent ceux avec qui elle travaille déjà. Avec Chelsea Clinton, l’année dernière, elle a rencontré plusieurs artisans qu’elle ne connaissait pas et témoigne du travail qu'effectue la fondation Clinton dans le pays. Après avoir travaillé dans de nombreux pays, c’est en Haïti que la belle Stella vient maintenant offrir son savoir-faire. Grâce à Haïti Fashion Week, dont elle est la marraine cette année, la designer espère faire de belles rencontres et s’amuser un peu. « Je ne peux malheureusement pas faire un défilé, car mes collections doivent se présenter seulement dans des fashion week officiels, mais on pourra voir mon travail à l’écran. »
Vingt minutes plus tard, alors que la conférence de presse pour lancer cette nouvelle édition du Fashion Week va débuter, Stella pose pour les photos sur le balcon de sa suite. Le mannequin en elle prend vite le dessus et sans efforts elle trouve les gestes qu’il faut pour épater la caméra. Bien sûr, cette dernière est sous le charme, comme nous. Ah, en passant, messieurs, la Dame est un cœur à prendre. Elle est divorcée et libre...
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