Lucide sur les effets pervers et les causes tentaculaires de la corruption sur la société, notamment l’État, Gary Olius explique et propose de réfléchir sur les moyens de la combattre. Saisissant. Le diagnostic est évidemment d’une acuité irréprochable. Il y ajoute une sensibilité et un ton qui ne sont pas inutiles par ces temps post-Petrocaribe.
Impossible, bien sûr, d’expliquer ici toutes les facettes, et les fécondes nuances, qui font la substance de ce livre académique pour lequel Gary Olius dispose pour affronter un sujet si costaud de sa culture et de son intelligence. Facettes non seulement qu’une ambition forte les inspire : la corruption est un défi intrinsèque, ses ravages sont à la fois spectaculaires et insidieux. Pour sa démonstration, Gary Olius détaille alors les origines, si déroutantes, et les implications plus que morales. Tout est-il fichu ? Nul ne sait – avec certitude – quel sera le prochain président de la République. Mais chacun connaît la nature des problèmes qu’il devra résoudre : crise économique, discrédit des élites, propension à la corruption, etc., etc. Pour l’essentiel, et vu les impératifs de l’heure, il n’hésite pas à faire de la science l’axe directeur de toutes les actions à mener, et même le ressort de nos politiques. Ainsi, c’est d’un point de vue institutionnel et systémique qu’est évoquée ici la corruption, cause et effet de la mauvaise gouvernance.
Si on pense qu’elle va disparaître toute seule, on se trompe ! Le primat doit être donné à l’éthique, y compris sur le plan de la gestion des finances publiques. Face à la brutale accélération de l’Histoire, Gary Olius, sautillant avec vivacité d’une page à l’autre, nous plonge donc dans un mélange de rigueur et de vertu. Mieux vaut agir maintenant, à froid, que d’être obligé de le faire en pleine catastrophe. Quand on évoque ce déclin haïtien qui rend enragé tant de monde, voilà ce que notre auteur nous conseille.
P.R.D. – Pourquoi un livre sur la propension à la corruption ? Qu’est-ce qui vous a motivé ?
G.O. – Ce livre porte sur un concept peu répandu : la « propension à la corruption ». Il s’agit d’une laborieuse construction intellectuelle dont le but est d’aider à entrer dans l’intimité du phénomène de la corruption pour en sonder les recoins les plus ténébreux. En clair, ce livre est une adaptation relativement pratique de ce concept et il se présente comme invitation à voir la corruption sous un autre angle et, ce, pour mieux la traquer. Car, de toute évidence, il est impossible de combattre efficacement un ennemi dont on ne connaît pas avec précision les principales caractéristiques et le mode opératoire.
Parlant de motivation, il y a deux choses qui m’ont incité à produire ce livre. D’abord, pour avoir été un témoin privilégié de l’élaboration du Document de Stratégie de Lutte Contre la Corruption en Haïti, j’étais au courant de toutes les difficultés rencontrées par les élaborateurs de ce texte. Et, pour avoir pris le temps de l’examiner à fond, j’en connaissais les principales faiblesses. J’en ai fait part aux responsables de l’ULCC à cette époque, mais mes paroles n’ont pas été prises en considération suffisamment. Et, pour cause, ce document existe depuis 2007 et de nos jours, en 2016, la prévalence de la corruption ne cesse de prendre de l’ampleur. J’estime qu’il serait utile, à travers ce livre, de proposer une grille d’analyse originale permettant de reconsidérer l’orientation et la charpente de ce document stratégique.
Ensuite, vu la dimension que prend la corruption en Haïti, j’estime que tôt ou tard les responsables des universités haïtiennes seront contraints d’insérer le thème d’éthique publique ou de corruption dans un tronc commun de leurs programmes de formation. Et, dans cette perspective, le livre « Propension à la Corruption » paru aux Éditions C3 pourra être d’une certaine utilité pour les étudiants.
P.R.D. – Le premier reproche qu’on peut vous faire, c’est votre propension à utiliser un langage technique. Ce n’est pas facile à lire, mieux, à décrypter votre livre…
G.O. – Je suis venu un peu tard dans un monde déjà vieux. Comme on peut le remarquer, le livre est constitué en partie d’une élaboration conceptuelle conçue à partir d’une assez riche revue de littérature sur la thématique de la corruption. La marge de manœuvre dont je disposais pour utiliser un langage très familier, ne serait-ce que pour cette section, a été considérablement réduite. Toutefois, dans mes analyses personnelles sur le rôle des appareils idéologiques comme l’école, la famille et l’église le langage utilisé n’est pas vraiment technique. Et, il en est de même des chapitres portant sur le Document de Stratégie de Lutte Contre la Corruption. Tout ce pan de l’ouvrage se laisse lire très facilement.
P.R.D. – Comment expliquez-vous que notre littérature n’ait pas donné beaucoup de place à la thématique si récurrente de la corruption, des crimes économiques ?
G.O. – A notre humble avis, il y a au moins trois raisons à cela :
Premièrement, il y a la grande prévalence de la corruption elle-même et la pauvreté massive qui l’accompagne ; lesquelles compromettent l’existence d’un marché avantageux pour les écrivains haïtiens spécialisés en cette matière. Publier un livre sur la corruption ou les crimes financiers c’est prendre le risque d’effectuer un investissement à fonds perdu compte tenu de ces contraintes. Car les gens qui sont potentiellement intéressés (des étudiants, des professeurs, des militants, etc.) n’ont pas accès à un revenu décent. Inversement, la plupart de ceux ou celles qui ont la capacité économique pour s’en procurer, soit ils n’évoluent pas dans le giron des forces saines de ce pays soit ils ne sont pas eux-mêmes des « saints ». Dans tous les cas de figure, ils ne sont pas disposés à lire de tels écrits.
Deuxièmement, il y a le risque qu’engendre le fait de publier des textes sur ces thématiques. Bien souvent les réseaux de corruption cultivent des liens étroits avec des personnes idéalement placées dans les hautes sphères du pouvoir politique. De plus, il n’y a pas de recours judiciaire pour quelqu’un qui se fait physiquement attaquer pour avoir écrit sur un sujet qui fâche ou qui met un dépositaire de pouvoir politique en délicatesse l’opinion publique.
Troisièmement, cela peut s’expliquer aussi par une question de mentalité. Depuis sa plus tendre enfance, un haïtien est conditionné à ne pas dénoncer certaines choses, si cruelles et si infâmes qu’elles puissent être. « Je wè bouch pe » est la sacro-sainte formule consacrée qu’il a apprise à répéter tout de go, tel un leitmotiv. Et, devenu grand, il constate que les lanceurs d’alerte finissent soit en prison ou au cimetière. Cette réalité n’est pas sans effet sur un écrivain haïtien au moment de prendre la décision d’écrire un livre sur des thèmes aussi sensibles.
P.R.D. – Est-ce le contexte politique qui vous a poussé à le publier ?
G.O. – La publication de ce livre n’a absolument rien à voir avec le contexte politique. Elle est plutôt liée à ma velléité de contribuer à une meilleure compréhension du phénomène de la corruption et à une amélioration de la stratégie de lutte contre la corruption. Car, à mon avis, cela ne sert pas à grand-chose de fulminer à tout bout de champs contre les ténèbres si l’on n’est pas à même d’allumer une petite lanterne.
P.R.D. – Quels sont les remèdes, d’après vous, à la corruption chez nous ? Croyez-vous que nous puissions arriver à la combattre avec succès ? Tout cela a évidement un coût politique…
G.O. – Il y a remède et remède efficace ou durable. Et, c’est peut-être là le plus grand problème posé par la stratégie de lutte élaborée par l’ULCC. Une chose est de prendre des mesures conjoncturelles qui produisent des résultats pendant 5, 10 ou 15 ans, autre chose est d’envisager un train de mesures qui empêchent la transmission intergénérationnelle de la corruption. Par exemple si l’État haïtien se préoccupe un peu plus de la qualité de vie de ses fonctionnaires, il peut utiliser des incitatifs salariaux qui réduisent considérablement la tentation à commettre des actes de corruption, un peu comme l’ont démontré Caroline Van Rijckeghem et Beatrice Weder du Fonds Monétaire International, mais cela n’aura aucun effet sur les enfants qui grandissent déformés par les appareils idéologiques de la société haïtienne. Pour obtenir des résultats sur le long terme il faut investir dans la lutte contre la propension à la corruption en donnant plus d’importance à la qualité l’éducation par une réforme en profondeur de la formation des maîtres, la production de manuels et d’outils didactiques appropriés. Cela suppose aussi un vaste projet de reformatage de la mentalité des jeunes haïtiens par un encadrement systématique des cellules familiales et des églises.
Le succès en matière de lutte contre la corruption requiert une vision de long terme, une mobilisation de toutes les forces vives de la société et de la persévérance. Cela a évidemment un coût politique dans le sens où il faudra résister à la tentation de vouloir dépenser les deniers publics uniquement pour obtenir de la visibilité politique, étant donné que les projets de lutte contre la corruption ne donnent pas lieu à des inaugurations pompeuses et des coupés de rubans. De plus, les bénéfices ne s’obtiennent pas dans le laps de temps d’un mandat présidentiel. C’est ce qui rend, d’ailleurs, peu attrayants pour les politiciens les programmes de lutte contre la corruption.
P.R.D. – Quelle part, quelle importance accordez-vous aux réseaux de corruption au cas d’Haïti ?
G.O. – Ce livre place les réseaux de corruption haïtiens dans un contexte régional et mondial. Quand les cadres légaux et les systèmes judiciaires des grands pays capitalistes sont rigoureusement mis en application pour traquer sans concession les corrompus et les corrupteurs; il y a d’emblée un effet d’export ou de délocalisation qui se crée. Ce qui porte les pourchassés à aller conquérir de nouveaux espaces pour continuer à pratiquer impunément leur vice. A cet égard, des pays comme Haïti constituent un terreau très favorable à ce genre de conquête. Il en résulte que les puissants corrupteurs venus d’ailleurs se réorganisent ici par une mise en consortium avec les réseaux haïtiens.
Sur la base de cette réalité peu soupçonnée, mon livre fait remarquer qu’une stratégie de lutte contre la corruption qui s’intéresse uniquement au cadre national a très peu de chance d’engendrer des résultats sérieux. Il préconise d’accorder une plus grande d’importance dans ce document à la corruption transnationale, aux réseaux internationaux de corruption et à l’utilisation des services de lobbyistes nord-américains par les autorités politiques haïtiennes.
P.R.D. – Le recours à nos partenaires internationaux est un indice majeur, lorsque le destin de notre pays prend un tour dramatique. La situation actuelle n’a pas d’équivalent ?
G.O. – Des partenaires internationaux comme la BID et la Banque Mondiale, des entités au sein desquelles votre serviteur a eu l’occasion de travailler à titre d’expert ou de consultant, ont apporté un appui considérable à la mise en place et au fonctionnement de l’ULCC, et cela jusqu’à présent. Il me semble que sans leur apport, l’existence même de cette institution serait déjà hypothéquée. Je le dis sans complexe, car il suffit de regarder la part octroyée à l’ULCC (à travers tous les régimes qui se sont succédés de 2006 à nos jours) pour se rendre compte qu’elle est considérée par les plus hautes autorités haïtiennes comme un bébé non désiré. Cela ne veut pas dire que tous ces chefs sont des corrompus, mais c’est plutôt un fait patent montrant au moins que la lutte contre la corruption n’est pas encore une vraie priorité nationale.
Malheureusement le destin économique et politique du pays est intimement lié à l’importance que l’État accorde à la lutte contre la corruption. Les événements survenus depuis la mise en branle du ‘programme de reconstruction du pays’ après le séisme du 12 janvier 2010 sont très révélateurs à cet égard. L’impact économique et politique des contrats multimillionnaires signés dans des conditions peu transparentes avec des firmes étrangères est aujourd’hui évident pour tout le monde et il en est de même des décaissements tous azimuts effectués sans évidence de réalisations appropriées, des Conseils électoraux partisans et les élections truquées. Et, le pire dans tout cela est que face ces vrais problèmes les autorités politiques envisagent assez souvent de fausses solutions. Comme de fait, au lieu de mieux encadrer les institutions pour les porter à mieux fonctionner on les laisse errer souverainement pour trouver a posteriori l’argument nécessaire permettant de les court-circuiter par la formation des commissions autocratiques qui ne sont que des caisses de résonance entérinant la velléité de ceux-là qui les ont créées. Il y a là un problème d’éthique à résoudre si l’on ne veut pas enliser le pays dans de sempiternelles crises. Nous autres haïtiens pouvons reprocher pas mal de choses aux partenaires financiers internationaux quant à leur devoir de neutralité par rapport à nos affaires politiques, mais il est difficile de leur dire taisez-vous et financez-nous comme nous voulons.
P.R.D. – Et l’avenir économique d’Haïti dans tout ça ? La contradiction entre la propension à la corruption et la croissance économique est déjà palpable ?
G.O. – L’avenir économique du pays ne s’annonce pas très radieux. L’espace budgétaire national est en train de se réduire dangereusement. Oui, je parle de la marge dont dispose l’État pour générer des revenus et affecter des ressources sans assumer un risque considérable sur la stabilité macroéconomique (qui est train d’être compromise sans que les décideurs ne s’en rendent compte). Et pour cause, ils ont pris des décisions qui sont carrément incompréhensibles. L’une d’entre elles (qui est peu connue) est la réduction de 5 points de la charge fiscale des firmes et des consultants étrangers opérant en Haïti. C’est un transfert direct de l’État haïtien à ces privilégiés et cela constitue une perte sèche considérable pour un pays qui manipule un portefeuille global de projets bi et multilatéraux estimé à plus de 5 milliards de dollars et dont plus 65% des marchés y afférents sont exigiblement réservés à des opérateurs étrangers. Et, paradoxalement, ils ont pris des mesures concernant la gestion du billet vert qui pénalisent les firmes haïtiennes en réduisant leur marge de profit à une peau de chagrin.
Est-ce que cela à quelque chose à voir avec la propension à la corruption ? En toute rationalité, je n’en suis pas certain et ne peux rien dire là-dessus, mais au moins j’y vois une affaire assez curieuse et les longs doigts des lobbyistes étrangers qui gravitaient autour du régime TetKale.
P.R.D. – Où cela nous mènera-t-il ?
G.O. – Il faudrait espérer que les responsables actuels fassent ce qu’il faut pour redresser la barque et inverser la tendance. Une économie basée sur le partage de rentes entre les tenants du pouvoir politique et les lobbyistes qui les encadrent ne pourra jamais aider à combattre la pauvreté, les inégalités sociales, la corruption et la propension à la corruption.
Le pouvoir politique a quelque chose de fâcheux qui s’apparente à une dialectique connue dans le monde monétaire : la mauvaise monnaie chasse la bonne. Les problèmes du pays deviennent de plus en plus coriaces et les dirigeants haïtiens ne bénéficient jamais de l’encadrement qu’ils méritent. La raison en est qu’une fois leur nomination officialisée, ils sont flanqués au moins d’un envoyé spécial du monde du lobby qui les interdit automatiquement d’avoir des conseillers dignes à leur service et qui pourraient les aider à prendre des mesures bénéfiques pour le pays et pour tous ses fils… C’est l’essence de cette contradiction que tu évoques avec maestria dans ta question.
(Propos recueillis par Pierre-Raymond DUMAS)
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