Le Nouvelliste (LN) : À quoi est due la faillite spectaculaire de la transition sans fin inaugurée en 1986 ? À la fois « au poids des générations mortes » comme aurait dit Karl Marx et la médiocrité des « tenants de la génération de la démocratie » comme vous le dites si bien ? Watson Denis (WD) : La faillite de la transition haïtienne est due à deux raisons. L’une est de nature politique, l’autre est d’essence économique. Sur le plan politique, la transition haïtienne à la démocratie, dès le départ, c’est-à-dire avant et après février 1986 (date de la chute de Jean-Claude Duvalier), n’a pas été saisie dans son amplitude et pensée de manière adéquate. Peut-être qu’elle n’a jamais été l’objet d’une réflexion profonde par les tenants du pouvoir d’État, ni structurée à long terme par l’establishment haïtien dans le sens des mutations et des commotions socio-politiques. Dans ses différentes manifestations, la transition n’a pas évolué sur une base de consensus, même à minima, entre les différents groupes économiques et les secteurs socio-politiques du pays. En définitive, après une trentaine d’années, ce consensus politique nécessaire se fait encore attendre. En quelques mots, la gestion de la politique nationale ou du management des affaires de l’État par les ayants-droit et d’autres personnalités qui sont parvenus au pouvoir par la force des choses n’est pas du tout recommandable aux nouvelles générations. À plusieurs égards, cette gestion est source de plusieurs calamités. La transition n’a pas été pensée et structurée en termes économiques et au-delà des conjonctures politiques. On a voulu reprendre les vieux clichés qui fonctionnaient dans le temps mais qui dans la mouvance contestataire de 1986 ne pouvaient plus donner de bons résultats. Sur le plan économique, je soutiendrais que c’est la faiblesse des infrastructures économiques (manque de capitaux et d’investissements promotionnels, croissance économique, exclusion économique des secteurs vulnérables, déficience de la production nationale, entre autres) qui cause un grand nombre de déboires à la transition qui perdure. Au cours de ces trente dernières années, la démographie a gagné la palme sur la croissance économique. En d’autres termes, la reproduction s’est étendue sur une grande échelle tandis que la production des biens et des services s’est convertie en une peau de chagrin. En effet, le nombre des naissances a souvent dépassé le pourcentage de la croissance économique et des investissements publics et privés nécessaires à un certain équilibre socio-économique. En termes simples, la société haïtienne, depuis plus d’une génération, compte plus de bouches à nourrir que l’économie ou le marché national peut répondre véritablement. Dans ce cas, il y a justement plus de demandes sociales à tous les niveaux (l’éducation, l’emploi, la sécurité, l’assainissement et la gestion de l’espace dans son ensemble). L’État haïtien, affaibli comme il est, ne peut pas agir correctement pour répondre aux droits civils et politiques selon les règles de l’art, encore plus aux droits économiques et sociaux. De ce fait, il y a un constat qui frappe aux yeux. Il y a des poches effroyables de misère en Haïti ; on n’arrive même pas à cacher la misère hideuse. La misère n’est pas visible seulement dans l’environnement physique, elle est également perceptible dans le paysage humain. On rencontre à longueur de journée un homme public qui n’est pas exempt des laideurs de la misère. Je voudrais insister sur l’aspect économique de la transition. La faillite constatée de la transition en Haïti est due au manque d’infrastructures économiques pour produire, commercialiser, innover, générer et accumuler de capitaux et exporter les biens et les services. Vous vous rappelez sans doute qu’après le 7 février 1986, le général en chef de l’armée, devenu chef d’État, celui-là qui devait assurer et réussir la transition en bon ordre, avait tout simplement décrété la bamboche démocratique au cours d’une adresse à la nation. Ce fut un coup fatal, un coup mortel porté à la démocratie qui se retrouvait encore dans les limbes. Ce fut une erreur gravissime, à peine si elle est réparable. À preuve, aujourd’hui on est en train de payer les conséquences de cette déclaration inappropriée. Vous convenez avec moi que la démocratie n’a rien à voir avec la bamboche, bamboche démocratique ou de toute autre nature. La démocratie, c’est l’ordre avant tout ! C’est le respect de la Constitution et des lois en vigueur. La démocratie, c’est le respect des normes établies au sein de la République. Si on n’applique pas les lois et les normes qu’on se donne en société, on ne doit pas être trop étonné qu’on obtienne les résultats négatifs qui sont portés aujourd’hui au tableau de notre évolution de peuple. On le sait assez bien, les bamboches causent des pots cassés, de la tourmente dans les esprits. Elles enfantent des créatures qui les ressemblent à coup sûr. Par contre, l’ordre couplé avec le travail amène au progrès, à la modernisation politique et démocratique et à l’épanouissement véritable de l’homme. LN : Dans l’un de vos textes, vous avez souligné « il y a eu des changements en surface au cours de ces trente dernières années, mais les structures socio-économiques ont gardé leur marque indélébile ». Comment expliquez-vous cette surdétermination du politique par rapport aux questions d’ordre économique ? WD : Je crois que j’ai fait ces réflexions dans mon dernier ouvrage : «Haïti, Changer le cours de l’histoire», publié cette année. C’est le constat que j’ai fait, d’ailleurs dans l’amertume. Je suis de la génération politique de 1986, celle de la démocratie. Je vais tenter de répondre à votre question par un symbolisme tout particulier. En février 1986, j’ai été étudiant en année préparatoire à l’École normale supérieure (ENS) de l’Université d’État d‘Haïti (UEH), une école fondée en 1947, dont la mission principale consiste à former des enseignants dans toutes les disciplines de l’enseignement secondaire. Cependant cette institution, très importante, vu le rôle qui lui a été assigné au sein de l’université d’État, a toujours été traitée en parent pauvre. A un certain moment de la durée, cette école n’avait pas de local propre. Pour peu on dirait que ce fut une école ambulante, c’est-à-dire sans adresse fixe. Au début de 1980, elle était logée (de façon provisoire, dit-on), du moins le Département de lettres modernes, le Département de philosophie et le Département de sciences sociales, dans un bâtiment vétuste, qui savait héberger dans le temps le plus reculé un laboratoire de chimie et plus tard un personnel de service domestique, dans la cour du Lycée national Alexandre Pétion. Les départements scientifiques de l’ENS étaient localisés ailleurs dans la capitale. A la chute du dictateur Jean-Claude Duvalier, la première grande bataille des étudiants de l’ENS, a été la demande plus que juste d’un local adéquat pour abriter l’institution. En conséquence, nous avions formé un comité d’étudiants. Nous, les plus jeunes et intrépides dans l’action, nous avions été accompagnés par les plus expérimentés, dont Sabine Sannon. Celle-ci, entre autres, avait plus de phrasés que nous dans la préparation des correspondances officielles. Dans notre lutte, nous avions visé l’ancien quartier-général du corps des tonton macoutes ou Volontaires de la sécurité nationale qui prenaient la fuite après le départ de leur chef. Ce fut un joli bâtiment à l’époque, flambant neuf, situé entre la rue de la Réunion et la rue Monseigneur Guilloux, tout près du Palais national et des Casernes Dessalines. Après quelques marches pacifiques, des démarches officielles et de négociations avec les nouvelles autorités du pays, dont le nouveau directeur général du ministère de l’Intérieur et de la Défense nationale d’alors, M. Paul Nevers Constant, un universitaire, professeur à l’IERAH où se cantonnait un groupe d’africanistes proches du pouvoir, nous avions eu gain de cause. Non sans tracasseries. Après des tergiversations politiques, le CNG avait décidé de remettre, par concession démocratique, le 23 mars 1986, l’ancien local des VSN aux étudiants de l’ENS. Je me rappelle très bien de ce jour-là, parce que j’ai été en première ligne, si je puis m’exprimer ainsi. Le ministre de l’Éducation nationale d’alors, le professeur Rosny Desroches, mon ancien professeur de philosophie au Nouveau Collège Bird dont il était le directeur, était venu remettre, au nom du gouvernement, les clés de l’établissement aux membres du décanat de l’ENS et aux étudiants. Nous avons fêté ce jour-là. Nous avons fêté pour deux raisons. Premièrement parce que nous pensions avoir remporté une belle victoire sur les forces de l’obscurantisme. Deuxièmement pour la raison bien simple que l’ENS avait finalement un local digne de ce nom. Dans l’ensemble ce fut une victoire pour l’université, la jeunesse estudiantine et pour l’éducation en général. Avec ce local, l’ENS sortait de l’anonymat dans lequel elle a été confinée. On s’est appuyé sur cette victoire pour former quelques mois après la FENEH (Fédération nationale des étudiants haïtiens). Par ailleurs, tout de suite après des jeunes des deux sexes ont trouvé une vocation nouvelle pour l’enseignement. En octobre 1986, les inscriptions à l’ENS ont plus que triplé par rapport à l’année précédente. En somme, le soulèvement des étudiants de l’ENS pour un local décent a été un signe détonateur qui a entraîné plusieurs secteurs éducatifs de la société haïtienne dans une dynamique de changement. LN : La crise de la passation de pouvoir à répétition, c’est la marque de fabrique pas seulement de la période post-Duvalier mais de toute notre histoire tumultueuse… Elle démontre que notre pays est profondément allergique aux élections démocratiques, au mode de passation ou d’accession pacifique du pouvoir, à l’alternance ordonnée et légale. Est-ce une fatalité ? WD : Jusqu’ici je vous ai parlé de la transition politique, pas encore de transition démocratique. A ce stade, je crois que je dois être un peu plus précis. La transition démocratique, dans une large mesure, est la fille d’une transition politique en marche. En 2004, j’ai élaboré dans un article une réflexion théorique et méthodologique sur cette importante question. J’ai repris cette réflexion récemment, disons je l’ai re-contextualisée dans l’ouvrage : «Haïti : au-delà du 12 janvier 2015. Droit, constitution et politique (2015)». Dans cet article, je faisais ressortir, entre autres, que nous continuons de voguer dans la transition politique. Cela est évident. Si aujourd’hui, trente ans après la chute de la dictature des Duvalier, on n’arrive pas à organiser des élections, de façon convenable et acceptable, du point de vue technique et administratif, comment voulez-vous qu’on aboutisse à une transition démocratique. A ce niveau, il faut comprendre que l’échec est collectif, même si tout un chacun n’a pas le même degré de responsabilité. Haïti n’est pas le seul pays qui s’investit dans un processus de transition. Les exemples pullulent à travers le monde. Il y a de très bons exemples de transitions réussies dans différentes régions du monde. L’Espagne après le général Francisco Franco, tel que théorisé dans les œuvres de Josep Colomer, nous enseigne amplement sur le processus de transition politique à la transition démocratique. D’autres exemples de transition démocratique en Amérique latine, tel qu’au Chili après le règne du général Augustino Pinochet, sont des voies illustratives de succès de transition démocratique. Plus près de nous, le processus politique de la République dominicaine entamé en 1961 après la mort du dictateur Leonidas Trujillo y Molina indique, dans une large mesure, les pistes pour parvenir à la transition démocratique. Par ailleurs, plusieurs pays d’Afrique ont connu des processus de transitions politiques réussis. De nos jours, on parle de plus en plus du Rwanda qui devient le modèle-phare. Le monde est un village en mutation. En conséquence, les expériences réussies des autres processus de transition doivent nous inspirer dans notre propre quête d’asseoir une société démocratique stable, prospère et inclusive. On doit avoir à l’esprit que la transition politique, et encore plus la transition démocratique, est une question de temps, de vision collective et d‘actions concertées. Il y a un dénominateur commun qui caractérise finalement les processus de transition politique à la transition démocratique: le dialogue politique entre les partis et les acteurs politiques. Le dialogue est l’arme la plus efficace et efficiente pour résoudre les problèmes au niveau interne et dénouer les conflits sur l’échiquier régional et international. Il ne fait aucun sens de vouloir refaire le cycle déjà franchi par la science et les grandes mutations humaines. Pour réussir nous sommes conviés à marcher sur les épaules de nos précurseurs ou les traces de nos devanciers. LN : Peut-on parler d’une « génération perdue » face à une société qui n’a rien de rassurant ni d’optimiste ? WD : On ne vous démentira pas sur-le-champ. Il est évident que la génération politique de 1986 n’a pas su matérialiser les nobles objectifs de démocratisation des espaces publics, d’émancipation politique et de relèvement économique. Elle n’arrive pas à sortir le pays des ornières structurantes du sous-développement. Haïti n’est pas un pays perdu pour autant, tout simplement nous n’avons encore fait ce que nous devrions faire ou ce que nous devons faire pour nous libérer du point de vue politique et nous émanciper sur le plan économique. Finalement, nous avons le pays que nous voulons. Si nous dirigeons les voiles dans la bonne direction nous avons plus de chance d’arriver à bon port. A cette question si pertinente, je répondrai encore que la formation de la nation haïtienne est encore un projet, un rêve, une vue de l’esprit dans la tête de certains, un regard imaginaire qui n’est pas encore concrétisé. Nous avons un État haïtien, mais pas encore une nation haïtienne bien constituée. Il y a trop de facteurs d’isolants entre les différentes fractions de la société haïtienne. Dans ces conditions, il n’y a que l’éducation, le travail et le succès économique des uns et des autres qui peuvent renfermer les clivages, guérir les plaies séculaires, permettre l’inclusion sociale (qui est la question fondamentale dans les rapports sociaux), contribuer au relèvement des individus et niveler les différences pouvant exister entre les individus et les groupes sociaux d’un même pays. Il y a un dernier aspect de la problématique sociale que je voudrais soulever : c’est la paupérisation à grande échelle des classes moyennes en Haïti. Une bonne partie de ce groupe social intermédiaire n’a pas accès à un emploi stimulateur, au crédit, à la propriété d’une résidence décente, à l’espérance d’une mobilité sociale soutenue par l’effort et le travail, aux moyens permissibles d’existence, à la sécurité, à l’éducation et la formation professionnelle pour leurs enfants sans parler de loisirs et de lieux de récréation. L’émigration ne sera pas toujours la soupape de sécurité salvatrice pour les classes moyennes. Il y a urgence de penser à la stabilisation et à des politiques publiques stimulatrices en faveur des classes moyennes. Si les classes moyennes sont confortées, les groupes sociaux subalternes trouveront des ailes pour s’émanciper également. Ce sont des choses qui peuvent également renforcer la démocratie et contribuer à la réussite de la transition, objet de nos réflexions dans cet entretien. LN : La défense des intérêts du « peuple » a été une idée de gauche et l’un des chevaux de bataille du mouvement Lavalas. Or, aujourd’hui, les « populistes » assumés se font de plus en plus rares… WD : La notion de « peuple » a été l’apanage ou le leitmotiv de tous les politiciens qui ont surgi à la faveur des événements de février 1986. Les hommes de gauche, dans leurs différentes aspirations et dénominations idéologiques, en ont fait une particularité dans leur discours, leur langage et leur mobilisation politique du fait qu’ils avaient le vent en poupe. Les duvaliéristes ou les tenants de l’ancien régime, projetés comme des hommes de droite, conservateurs et même réactionnaires, n’avaient plus pignon sur rue. Dans ce contexte, le mouvement Lavalas, dès son émergence dans la conjoncture électorale de 1990, s’est approprié avantageusement de ce vocable. A un certain moment de la durée, tout au moins au début du mouvement, le peuple et Lavalas faisaient un binôme politique indissociable. Le grand mouvement de contestation sociale post-Duvalier, toutes tendances confondues, généralement présenté comme secteur démocratique et secteur populaire, avait besoin à l’époque d’une entité politique identitaire ou référentielle pouvant faire la cohésion entre toutes les tendances qui avaient rejeté le duvaliérisme comme système politique. Le mouvement Lavalas, du point de vue des groupes sociaux anti-systémiques et des regroupements politiques émergents, était considéré par plus d’un comme cette entité politique à apprivoiser pour opérer les transformations socio-économiques nécessaires. De cette période politique à aujourd’hui il y a des eaux mouvantes qui ont coulé sous les ponts. Comme tout mouvement social, le mouvement Lavalas a évolué à travers le temps, il n’est pas resté statique. D’ailleurs, il y a eu plusieurs moments dans le mouvement Lavalas. Je peux au moins faire référence ici, faisant un peu appel à la mémoire et à la compréhension des choses, à trois grands moments du mouvement Lavalas. Je conçois qu’il y a : a) Le moment historique de Lavalas. Le mouvement Lavalas est né à l’occasion des élections de 1990-1991. Ce fut un mouvement social et politique dans lequel on retrouvait un grand nombre d’organisations de base, qu’on appelait les OP (Organisations populaires parce venant essentiellement des bidonvilles et des quartiers fragiles et vulnérables de Port-au-Prince et d’autres villes du pays), des partis politiques du mouvement démocratique et de quelques personnalités du secteur privé des affaires, etc. Le mouvement Lavalas résonnait partout dans le pays. De juillet - août 1990 à septembre 1991, le mouvement Lavalas était le groupe socio-politique hégémonique dans le pays. Il a d’ailleurs remporté les élections présidentielles et législatives haut la main- des élections qui n’ont jamais été contestées. Ce mouvement Lavalas, dans sa configuration politique, à travers la représentation des différentes composantes sociales, pouvait mettre en chantier une dynamique de changement socio-politique nécessaire dans le pays après la dictature des Duvalier. Il y avait une grande acceptation au projet de démocratie et aux axes de changement proposés par le mouvement. Le sanglant coup d’État du 30 septembre 1991 et l’effroyable embargo international contre Haïti ont tout déjoué. De 1991 à 1994 le mouvement avait subi un revers politique qui devait l’affecter par la suite. b) Le Lavalas éclaté. L’OPL (Organisation politique Lavalas), constituée en 1990 s’est scindée autour de trois personnalités entre 1996 et 2001. L’ancien président Jean-Bertrand Aristide, le leader charismatique du mouvement, adepte de la théologie de libération, figure emblématique des églises ecclésiastiques de base (les petites églises), a formé le parti politique : Lafanmi Lavalas. De son côté, le professeur Gérard Pierre-Charles, économiste, théoricien social, figure communiste connue en Amérique latine et dans la région des Caraïbes, en connexion avec d’autres personnalités et d’autres forces politiques, avait mis sur pied l’Organisation du Peuple en Lutte (OPL de nos jours). Finalement, à cette époque, M. René Préval, président de la République, ancien Premier ministre d’Aristide, sans le dire ou l’avouer publiquement, envisageait de faciliter ou construire un troisième courant à Lavalas. Ce qui sera effectif un peu plus tard, avec la plateforme politique Lespwa, formée à la faveur des élections générales de 2006. c) Le parti Lafanmi Lavalas. Le nom Lavalas est finalement resté pour le parti Lafanmi Lavalas de Jean-Betrand Aristide, du point de vue juridique, mais il y a d’autres partis, d’autres groupes politiques qui sont de souche ou d’idéologie Lavalas. De 2004 à 2010, ce parti n’était pas prépondérant sur la scène politique, depuis lors il essaye de se refaire une nouvelle santé sur l’échiquier politique. C’est dire que Lavalas, parti politique de masse, cherche une respectabilité sociale qu’il avait un peu perdue auprès de certains secteurs politiques, dû aux événements de 2003-2004. Pour terminer avec cette question, j’ajouterai que cette catégorisation des partis politiques en Haïti sur la base de l’idéologie politique peut être un exercice futile, tout au moins il s’agira d’un regard projeté sur nos réalités socio-politiques avec les grilles d’analyse du passé. Nous sommes en train d’assister en Haïti à une désidéologisation de la vie politique. On le soupçonnait déjà, mais les inscriptions le mois dernier pour le renouvellement du 1/3 du Sénat de la République nous a fait voir, une fois de plus, que les candidats n’ont pas de partis politiques auxquels ils sont affiliés véritablement. Ils n’adhèrent point à un parti ou regroupement politique sur la base d’une idéologie particulière. Suivant les conjonctures, ils embrassent tout simplement, par des procédés divers, une bannière politique pour se faire inscrire aux joutes électorales. Selon les circonstances, ils peuvent la laisser tomber une fois touchée les perrons de l’hémicycle du Parlement, le socle par excellence de la démocratie en régime parlementaire ou semi-parlementaire. Parfois ils ne la jettent pas aussitôt, ils la gardent mais ils font à leur guise. C’est dire qu'on retrouve de l’instabilité dans les comportements des acteurs politiques, au sein et en dehors du Parlement. A comprendre que cette instabilité se répercute dans la vie politique du pays en général. C’est une question importante à analyser en profondeur, pour le présent et l’avenir de la démocratie et de la transition politique. LN : Que vous inspire la transition actuelle ? Va-t-on tout droit vers une autre transition ? WD : Depuis 1986, Haïti vit de transition en transition, ou d’une période transition à une autre période transition avec ses séquelles, ses errements et ses limitations. Il y a certaines périodes de transition qui sont plus courtes ou plus longues que d’autres, il n’en demeure pas moins qu’en Haïti, pour reprendre votre expression, que « la transition n’en finit pas». Avec M. Jocelerme Privert à la présidence et Me Enex Jean-Charles à la Primature, tous les deux portés au-devant de la scène à la faveur de l’accord de la passation de pouvoir dans la nuit du 5 au 6 février 2016, Haïti a entamé un nouveau cycle de transition politique. Cette transition vient avec une caractéristique propre : l’élection par le Parlement haïtien d’un président au second degré. Il faut remonter précisément à 1946, soit 70 ans d’intervalle, pour rencontrer dans nos annales une élection présidentielle de second degré- l’élection du président de la République a été instaurée en 1950. Les élections n’ont pas eu lieu comme prévu dans l’accord, en toute logique dans les conditions socio-économiques actuelles d’Haïti elles ne pouvaient pas se déroulér convenablement dans l’échéance calendaire projetée dans cet accord. Tout compte fait, on ne sait pas avec certitude ce qu’il adviendra pour la suite. On est dans le flou persistant. Il est à espérer que toute cette situation politique, invraisemblance, soit éclaircie au plus vite, dans le sens de la stabilité nécessaire et dans l’intérêt national. Cette dernière transition m’inquiète au plus haut degré. On s’écarte de la solution à portée de la main, le dialogue, pour s‘engager dans un bras de fer improductif qui, une fois de plus, ne sera pas bénéfique aux intérêts du pays. Comme on le sait, toute transition est un processus à plusieurs voies, à plusieurs possibilités, plusieurs stratégies et alternatives. Les acteurs, peu importe leur place sur l’échiquier, font des interactions entre eux. Dans leurs interactions, en général ils se prononcent pour la rupture, la réforme et la continuité. Voulant poser le problème en termes mathématiques, on dira que la transition est une équation impliquant des acteurs qui marquent leur préférence soit pour R, r, C. Dans cette équation : R représente la rupture, r indique la réforme et C équivaut à la continuité. Ce sont de tels acteurs, marquant leur préférence dans le jeu politique, qu’on retrouve sur l’échiquier politique haïtien, à un titre ou à un moment ou à un autre. Après trente ans de transition, il faut voir quel est le groupe d’acteurs ou quelle est l’option entre R, r ou C qui est susceptible de mener ou conduire la transition à bon port. Je présume si on veut trouver un certain consensus politique, il faut parvenir à identifier les acteurs de l’échiquier à partir de leur préférence en vue de les réunir entre eux et les faire adopter un même agenda, un même plan d’action en face d’autres acteurs qui ont fait option pour d’autres préférences. Le dialogue national doit commencer par cette simple stratégie de dialogue et de communication. Avec la bonne volonté, tout le reste viendra par surcroît. LN : La crise électorale est liée étroitement à la réforme constitutionnelle. Quels sont à cet égard les freins qui entravent la stabilité ? WD : En Haïti, malgré la misère et la pauvreté, on entend construire une démocratie parfaite où il y aura des joutes et des compétitions électorales à tous les degrés, même pour un clerc. C’est de l’excès et on sait que l’excès en tout nuit. Tout excès dans la pratique démocratique débouche à une sorte de « démocratitude », un cul de sac, un système politique non fonctionnel. Je crois que parfois quand on veut tout faire à la perfection sans avoir les moyens financiers et techniques appropriées, on ne réalise rien du tout, on n’aboutit pas à quelque chose qui soit acceptable pour l’État, la nation et la société toute entière. Tout cela pour dire que le système électoral haïtien actuel n’est pas adapté à notre niveau matériel de vie. Les multiples élections ont un coût que les finances publiques haïtiennes ne peuvent pas supporter. Ce qui revient à dire: nous sommes appelés à inventer une forme d’élections crédibles, participatives, à suffrage universel, à certains niveaux, mais adaptée aux réalités socio-économiques du pays. Les grandes œuvres humaines ont besoin du temps pour s’accomplir, se perfectionner et s’installer dans les esprits comme une chose tangible, matérielle et incontournable. En d’autres termes, on ne réalise pas les choses à la perfection au premier coup, à la première lancée. La perfection s’acquiert avec le temps, la pratique, l’expérience et le raffinement circonstanciel. On n’arrive point à ce stade supérieur de perfectionnement si on reste sur ses lauriers. Le travail bien fait a besoin de sacrifices, il se réalise de manière régulière, sans désemparer. Aujourd’hui je ne puis dire si une réforme constitutionnelle débouchera nécessairement sur la stabilité politique. A mon sens, la clé de la démocratie n’est pas nécessairement dans la réforme de la Constitution mais dans le respect des normes démocratiques. Rappelez-vous ce que j’ai souligné antérieurement : la stabilité politique ne s’institutionnalise pas comme une baguette magique. L’institutionnalisation de la démocratie a besoin des supports économiques et financiers, d’ajustements socio-économiques pour prendre racine. Il y a cette pratique chez nous de prioriser les questions politiques au dépens des alternatives économiques. Cette propension aveugle de prioriser la politique en tout nous a déjà coûté plusieurs années d’instabilité, elle nous a coûté le mal-développement du pays, la mainmise sur le pays des forces étrangères, au propre et au figuré. Il est temps qu’on place les questions économiques au premier plan dans nos réflexions et nos stratégies de sortie de crise. La démocratie s’installe véritablement quand elle est stimulée par le progrès et la réalisation de grandes choses matérielles, individuellement et surtout collectivement. Dois-je me répéter, peut-être que cela vaut la peine. Depuis 1986, on met toute l’emphase sur la politique au détriment de la chose la plus importante qui est l’économique. On ne met pas assez de contenu matériel ou économique à la notion de démocratie. Depuis trop longtemps la politique tient l’économique, la société toute entière, en otage. Alors on ne peut pas se plaindre si la société n’avance pas et qu’il y a tant de problèmes sociaux et politiques. C’est le développement économique qui va libérer le pays de ses problèmes politiques. L’économie nourrit toutes les activités de l’être humain. Il est temps de changer de stratégies. LN : Haïti est-elle la terre d’élection de l’archaïsme ? WD : Cher ami et collègue très respecté, c’est beaucoup dire. Je ne crois pas dans le déterminisme géographique, ni dans l’eugénisme ou la capacité innée d’une « race » ou d’une classe sociale en particulier préposée par le divin pour diriger ou gouverner une communauté. A l’intérieur de tout groupe social, au sein de toute classe sociale, de toute communauté humaine, ici et ailleurs, il y a des hommes et des femmes qui dans des conditions particulières peuvent jouer un rôle stellaire ou de leadership. Ces hommes et ces femmes, peu importe leur origine, leur couleur, leur pays, leur langue, leur religion ou leurs croyances, bien entendu en communion avec les gens de leur communauté, peuvent saisir les possibilités qui sont offertes, capter les opportunités à la portée de la main, pour les transformer en quelque chose de tangible pour le service de l’être humain. Nous, Haïtiens et Haïtiennes, pouvons sortir de notre situation calamiteuse, de notre instabilité politique, du cercle infernal de la misère et de la pauvreté, à partir du moment que collectivement on prend la résolution ferme et déterminée à en sortir. Ce qui est nécessaire dans la vie s’impose de par lui-même, mais il faut également saisir les opportunités. Se mettre ensemble pour se libérer, dans une voie économique émancipatrice, s’impose à nous aujourd’hui. Qui n’avance pas recule forcément. Si on n’agit pas à l’instant, c’est comme si on continue à creuser dans l’abîme et à y enfoncer notre tête davantage. En ce sens, je ne dirais pas qu’Haïti est une terre d’archaïsme, une chose qui serait innée à la nature géologique du pays. L’homme doit pouvoir parvenir à dominer ou dompter son environnement, forger un habitat et le rendre apte convenablement à l’existence. Ce sont les hommes et les femmes qui construisent les sociétés, à leur manière, qui les rendent prospères ou rachitiques. En Haïti, nous sommes encore à ce stade de sous- développement chronique parce que nous n’avons encore décidé, collectivement parlant, de manière résolue, sur le choix du décollage socio-économique à mettre en place. Je veux dire, il n’y a pas encore un groupe d’hommes et de femmes, en position de leadership inébranlable, qui s’entend sur un projet de relèvement économique. Nous ne sommes pas encore parvenus à un consensus politique sous le label d’une unité historique du peuple pour l’émancipation économique véritable. C’est ce à quoi que nous devons œuvrer dès aujourd’hui. Afin qu’il ne soit pas trop tard demain.