Depuis Roger Dorsinville, Gérard V. Etienne, Marie Chauvet, Anthony Phelps, Emile Ollivier, Dany Laferrière, elatriye, la cause est entendue : François Duvalier, président à vie, est une source de narration. Reste à le renouveler : je ne vous conseille pas d’aller le dire à René Depestre (Popa Singer) ni à Marie-Célie Agnant (Femmes au temps des carnassiers). Romans ratés après Fort-Dimanche ? On attendait avec jubilation des éclairages sur l’Haïti des années noires à travers la littérature. On y trouve au contraire des caricatures engoncées, répétitives et ennuyeuses des actes de barbarie et des portraits qui auraient été sans aucun doute d’une autre facture s’ils étaient décrits avec un sens esthétique fulgurant. Nos deux romanciers pourtant si bien appréciés pour d’autres œuvres s’épuisent ici et là en formules délavées. De René Depestre, figure flamboyante du «géolibertinage», on attend des miracles. Hé bien, avec son dernier roman «Popa Singer», il a eu l’envie, au crépuscule de sa vie, et pris le risque de revenir sur Papa Doc, cette figure tyrannique. Le risque, car il s’agit, en dernière analyse, d’une fable certes caustique mais à bien des égards sans réussite totale. Jusqu’où un poète, un romancier, un militant politique peut-il aller dans l’autofiction ? Dans cette Haïti en proie aux chevaliers de la mort, visitée avec les yeux d’un caricaturiste virevoltant comme un derviche atteint de délire de persécutions, c’est toute une épopée de chagrin et d’images forcenées qui déferle. Un narcissique, Depestre ? Comme «Duvalier le Grand» (p. 37) ? Oui, c’est ça, vous n’allez pas aimer, précipitez-vous sur «Alléluia pour une femme-jardin» (1980) ou «Hadriana dans tous mes rêves» (1988), deux œuvres inclassables par leur fraîcheur contagieuse. Le goût de cet idéologue de gauche branché sexe pour ses relations-rencontres particulières avec «Super-Zozo-Duvalier» (p. 39) et les noms déformés des célébrités macoutes (Clovis Barbotog, Claudius Rémont, Bosa Gros-Bobo, Phil Dominguez) ainsi que pour les événements politiques les plus dramatiques (par exemple l’exécution spectaculaire le 8 juin 1967 des dix-neuf officiers), voilà ce qui vous attend. Le thème de médiation peut fournir ample matière à des discussions. Je ne suis pas convaincu, comme certains romans d'EvelyneTrouillot («La mémoire aux abois») et de Kettly Mars («Saisons sauvages»), pour ne citer des auteurs plus jeunes, que «Popa Singer» enrichisse l’histoire de notre littérature vue sous cet angle, malgré ses attraits ricanants. L’ombre néfaste du régime macoute plane aussi sur l’œuvre de Marie-Célie Agnant. Rêve-t-elle d’égaler René Depestre en termes de noms cités des célébrités du régime (Barbot, Franck Romain, Ti Boulé, Kanbronne, les deux Blanchet, Boyer, Désinor, l’aboyeur Pomereau, Jean Magloire, Elois Maître, le colonel Sony Borges, etc, etc.) ? Non pas une de ces digressions déjantées qui fait prédominer la langue sur le contenu : «Femmes au temps des carnassiers», loin d’être sans défauts, aurait été surtout la bataille que la mémoire a livrée contre l’amnésie avec son cortège de cadavres et de pleurs. Aux fins de sa démonstration, Marie-Célie Agnant prend pour exemple une figure féministe pathétique, Yvonne Hakim Rimpel, cette journaliste brutalement réduite au silence le dimanche 5 janvier 1958, au début du macoutisme sanguinaire. Alternant le récit à la première personne et les dialogues étanches, ce roman construit comme une bataille d’idées rend compte de façon touchante d’une époque terrifiante avec ses lugubres DKW, razzias, enlèvements, d’une tragédie bien «résiduelle» qui se révèle d’une page à l’autre. Que veut en fait montrer Marie-Célie Agnant après et d’après Fort-Dimanche ? On entrevoit, esquissée, une douleur inassouvie, si je peux dire. Heureusement, cette manière d’entremêler deux voix – celle de l’étudiante est aussi prenante que celle de la journaliste – est si peu pédante, baveuse que cela donne des conversations et des méditations haletantes, vraies, des profils cruels qui se battent et s’écorchent, tout un pays saisi de folie qui explose en morceaux d’une violence étouffante. Sa sensibilité dépasse toutes les grandiloquences, par moments. Derrière ces effets de style (pourrait-on dire) sur des thèmes propres à la dénonciation du régime de 1957, il est permis de deviner d’autres registres ici : autobiographie, féminisme, inventivité, séduction. Dans ce cas, elle est facilitée encore par une spontanéité, une sincérité de bon aloi. Là où on sent chez René Depestre le poids des faux-semblants avec leurs mensonges grossiers, chez Marie-Célie Agnant on retrouve, et avec quelle minutie, l’enseignement de Faust : «Jamais vous ne toucherez le cœur des autres si vous ne donnez la parole au vôtre.» De page en page, le style d’une femme au regard blessé s’enfle, devenu carnassier.