Par Pierre-Raymond Dumas
Il est approprié d’aborder cette question honnêtement et sereinement. En sachant – en reconnaissant – que les fonds du programme PetroCaribe dont «la mise en œuvre a été lancée en août 2007 sur des bases floues et peu transparentes» (dixit Wilson Laleau) n’ont pas été utilisés seulement à maquiller des projets bidon et, conséquemment, à des fins d’enrichissement illicite et de blanchiment, mais aussi comme sources de financement des élections sous la présidence de René Préval et de Michel Joseph Martelly. Les aveux de Mirlande H. Manigat en disent long. Qui plus est, il serait trop facile d’excuser ainsi l’incapacité des uns et des autres à refuser «l’argent dominicain» ou, tout simplement, l’argent douteux. La publication du «petit» rapport du sénateur Youri Latortue n’a donné lieu qu’à d’hypocrites moments de cinéma, des cris de «mètdam» qui, à bien des égards, renvoient à la perte de mémoire. Pourtant à aucun moment le rapport Latortue, controversé à tort et à raison, ne produit en nous l’effet de foudroiement déclenché par le rapport Paul Denis après la chute du président Aristide. Il est inutile de vouloir rétablir une vérité quelconque puisque, à tous les niveaux, dans ce monde politique, elle n’existe pas.
A qui la faute ? Peut-on mettre en cause, comme le fait la presse, la banalisation «culturelle» de la corruption d’État ? C’est sans doute la fin d’une période de gaspillage et d’excès. Mais ce serait dommage d’en rester là. On s’apercevra demain, après l’organisation des élections présidentielles post-Martelly – avec ou sans réussite -, à quel point la chance a passé une énième fois. Depuis trente ans, on n’a jamais rencontré, en Haïti, tant de suprêmes incertitudes pour une présidentielle, carrefour dangereux !
Considérés par le Dr Réginald Boulos comme des «bulldozers», c’est-à-dire des gens qui écrasent sans regarder les dommages collatéraux parce qu’ils veulent avancer», nos hommes politiques se sont retrouvés face à une quantité de problèmes pressants et d’autant plus déterminants – l’organisation et le financement des partis politiques, la lutte contre la corruption, l’instabilité politique continue, l’inexistence du Conseil électoral permanent - qu’ils manquaient (manquent) de vision sociétale et de volonté politique adéquates pour les résoudre.
La question du pullulement des partis et «particules» (dixit Marc Bazin) sous l’ère Martelly-Lamothe se pose ici avec amertume. Plus d’une centaine de partis politiques pour 10 millions d’habitants. C’est un carnaval. C’est pourquoi, aussi libérale – pour ne pas dire chaotique, soit-elle, la dernière loi sur les partis n’évite pas le danger de théâtralisation funeste et de «commercialisation» qui pèse désormais sur l’avenir du processus démocratique. N’a-t-on pas bien dénaturé les votes des citoyens tout au long de ces élections truquées et contestées organisées (1995, 2000, 2006-2007, 2009, 2010, 2015) sous Aristide, Préval et Martelly ? L’usage des fraudes électorales signifie l’échec du jeu démocratique. L’instabilité pour définitive, sans alternance ? Les heureux bénéficiaires de ces élections contestées ont-ils, en somme, assez paupérisé, ruiné notre économie, enterré tout espoir et toute rupture pour mériter les vocalises du label CRISEURS ?
Ce n’est pas pour voir cela que la génération des Gérard Pierre-Paul Charles et les suivantes ont tant sacrifié ! Après l’Haïti du PetroCaribe, il est temps de passer à celle du renouveau, du réformisme, de la solidarité. Si les uns et les autres veulent remporter des victoires légitimes, ils doivent adopter de nouvelles stratégies électorales, basées sur des programmes et non sur le culte de la personnalité, créer des partis efficaces et faire campagne plutôt que de chercher à détourner le vote populaire par la violence et la corruption. Les Haïtiens ont et auront politiquement deux questions difficiles : celle de l’institutionnalisation de l’alternance démocratique et celle de la sécurité publique qui implique le renforcement de l’appareil judiciaire et la professionnalisation de la police. Les problèmes économiques, sociaux, environnementaux, éducatifs sont aussi graves que ceux qui rongent notre classe politique, mais les solutions pour la stabilité politique et l’insécurité, elles, méritent une attention prioritaire.
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